Né sous une bonne étoile
Le secteur de la presse au Nouveau-Brunswick en est un unique en son genre
Moncton — Le 15 août dernier, sous un soleil de plomb, les Acadiens du Nouveau-Brunswick ont célébré en grand leur fête nationale. Pour certains, cependant, un petit vent frais a fait frissonner quelque peu. Le magnat de la presse dans la province, le groupe Irving, venait tout juste de lancer, aux côtés du président de la Société de l'Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), le premier hebdomadaire provincial français, L'Étoile.
Avec l'embauche de quelques journalistes affectés aux enjeux provinciaux, L'Étoile provinciale devenait ainsi la section première de toutes les Étoiles régionales, distribuées depuis quelques années déjà. En voyant le produit, plusieurs se sont dits convaincus que L'Étoile provinciale deviendrait bientôt un quotidien, une menace directe au quotidien indépendant L'Acadie nouvelle, en place depuis 20 ans à l'échelle de la province.
«Ça change la donne. Cette journée-là, on s'est dit: "On va rester prudent"», raconte Francis Sonier, directeur général du quotidien français L'Acadie nouvelle. En poste depuis seulement quelques mois, le jeune directeur avait eu à effectuer des mises à pied le printemps précédent dans la foulée de la récession mondiale qui a frappé plusieurs entreprises de presse à l'échelle nord-américaine.
S'il est moins dérangé par ce nouveau joueur, l'hebdomadaire français du sud-est du Nouveau-Brunswick, Le Moniteur acadien, surveille de près les faits et gestes du concurrent. «Je suis plus inquiet pour L'Acadie nouvelle que pour moi parce que c'est un journal qui est considéré comme étant provincial, beaucoup plus que régional», explique le propriétaire, Gilles Haché.
Dictature et monopole
Le secteur de la presse au Nouveau-Brunswick est unique au Canada et même dans le reste du monde occidental. Le géant Irving possède plus de 85 % des publications écrites, anglaises ou françaises. En plus d'être propriétaire, depuis le milieu des années 1940, des trois quotidiens de langue anglaise au Nouveau-Brunswick, Irving possède, depuis 2003, presque tous les hebdomadaires de la province, qu'ils soient de langue anglaise ou française, à l'exception notamment du St. Croix Courrier, à St. Stephen, du Moniteur
acadien, à Shédiac, et de L'Aviron, propriété de Quebecor, installé dans le nord de la province. Et c'est sans compter quelques radios locales qui sont aussi propriétés du puissant industriel.
Mais Irving, c'est beaucoup plus que des entreprises de presse. Le géant, avec ses quelque 300 compagnies qui oeuvrent dans différents secteurs, notamment le pétrole et la forêt, est le principal employeur dans la province.
«La situation qui se vit au Nouveau-Brunswick est comparable à ce qui se vit dans les dictatures. Dans la plupart des pays occidentaux, ce genre de monopole est illégal», affirme Erin Steuter, sociologue à la Mount Allison University, située à Sackville, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Moncton.
Selon cette universitaire, l'impact d'un pareil monopole se fait sentir régulièrement dans la couverture journalistique et dans les commentaires éditoriaux des journaux Irving, où l'on favorise automatiquement les intérêts de l'industriel. À titre d'exemple, la très controversée vente d'Énergie Nouveau-Brunswick à Hydro-Québec reçoit une couverture favorable à cette transaction qui tranche nettement avec un niveau de mécontentement de tous les instants au sein de la population. En décembre dernier, plusieurs centaines d'opposants à cette vente ont chahuté des heures durant à l'extérieur de l'Assemblée législative à Fredericton avant et pendant le discours du trône.
«Ça n'a fait la une d'aucun journal anglophone d'Irving», s'insurge Marie-Linda Lord, de la Chaire d'études acadiennes de l'Université de Moncton. La chercheuse, qui voudrait voir créer une entité semblable au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) pour la presse, s'inquiète de la situation particulière des Acadiens, groupe linguistique minoritaire au Nouveau-Brunswick.
Les intérêts des francophones, s'ils sont contraires aux intérêts du géant, sont régulièrement balayés du revers de la main par les quotidiens anglais de l'industriel, explique-t-elle.
La chute d'un quotidien indépendant?
«C'est sûr que L'Étoile va faire les yeux doux aux Acadiens», poursuit Mme Lord, qui prédit à coup sûr la chute du quotidien L'Acadie nouvelle. Et sans journal indépendant, les Acadiens ne pourront plus exprimer leurs idées en toute liberté, affirme-t-elle.
Le rédacteur en chef de L'Étoile,
Philippe Ricard, un ancien journaliste de L'Acadie nouvelle, devient vite nerveux quand on le compare à ses cousins anglais. Il défend bec et ongles l'intégrité de ses employés et de ses chroniqueurs, dont quelques-uns sont aussi d'anciens employés de L'Acadie nouvelle, fraîchement débarqués à L'Étoile.
«Je vois mal le président de la SANB, Jean-Marie Nadeau [chroniqueur], se faire imposer quelque chose.»
Selon Marie-Linda Lord, Irving semble maintenant avoir tous les éléments en main pour transformer son hebdomadaire provincial en quotidien. Ses tentatives antérieures de percer le marché francophone omettaient une donnée essentielle, selon elle.
«Le nouvel hebdomadaire réussit à siphonner les employés des autres journaux, des employés reconnus pour leur expérience et leur connaissance du milieu.»
L'hebdomadaire L'Étoile possède également un graphisme soigné, un élément qui semble plaire au lectorat, indique la chercheuse. Et les méthodes utilisées par Irving pour casser les jambes de ses concurrents sont choses connues. Les tarifs artificiellement bas de ses pages publicitaires ont, notamment, provoqué la chute du Carleton Free Press de Woodstock en 51 semaines voilà deux ans.
«Pour le moment, ça n'a pas eu d'effet réel, indique Francis Sonier, le directeur général de L'Acadie nouvelle. On a perdu un seul client. Ça nous oblige à être plus créatifs.»
L'Acadie nouvelle, explique-t-il, mise beaucoup sur sa version électronique pour survivre. En effet, «61 % de la part du marché Web, c'est nous. Radio-Canada Atlantique en détient 27 % et L'Étoile, 14 %».
Mouvement pour une presse libre
À la suite de la fermeture du Carleton Free Press en août dernier, un mouvement, très timide, s'est créé en faveur d'une presse libre dans les milieux anglophones. La Coopérative médiatique du Nouveau-Brunswick, formée de bénévoles, a lancé un site Web d'information et publie un mensuel de deux pages appelé The Brief.
Euclide Chiasson, un nationaliste affiché au Nouveau-Brunswick, a déjà tenu à bout de bras ce genre de publication. Pendant dix ans, il a mené le mensuel Vent d'Est, qui a fermé ses portes en 1996.
«Ç'a été une expérience enrichissante... énervante aussi», affirme-t-il, tout en précisant que les semaines sans salaire ont été nombreuses durant cette décennie.
«Même si L'Acadie nouvelle dit que ça ne la dérange pas, les tarifs publicitaires tellement bas offerts par Irving vont, à un moment donné, affecter ses revenus.»
Le nationaliste n'en démord cependant pas: la perte de la gestion des journaux francophones par les Acadiens est un enjeu qui mérite qu'on s'y attarde.
«Ne soyons pas dupes, écrivait-il dans L'Acadie nouvelle au lendemain du lancement de L'Étoile en août dernier. Les seules institutions qui ont une chance de perdurer et de contribuer à notre développement et à notre survie, ce sont celles qui nous appartiennent.»
***
Collaboration spéciale
Avec l'embauche de quelques journalistes affectés aux enjeux provinciaux, L'Étoile provinciale devenait ainsi la section première de toutes les Étoiles régionales, distribuées depuis quelques années déjà. En voyant le produit, plusieurs se sont dits convaincus que L'Étoile provinciale deviendrait bientôt un quotidien, une menace directe au quotidien indépendant L'Acadie nouvelle, en place depuis 20 ans à l'échelle de la province.
«Ça change la donne. Cette journée-là, on s'est dit: "On va rester prudent"», raconte Francis Sonier, directeur général du quotidien français L'Acadie nouvelle. En poste depuis seulement quelques mois, le jeune directeur avait eu à effectuer des mises à pied le printemps précédent dans la foulée de la récession mondiale qui a frappé plusieurs entreprises de presse à l'échelle nord-américaine.
S'il est moins dérangé par ce nouveau joueur, l'hebdomadaire français du sud-est du Nouveau-Brunswick, Le Moniteur acadien, surveille de près les faits et gestes du concurrent. «Je suis plus inquiet pour L'Acadie nouvelle que pour moi parce que c'est un journal qui est considéré comme étant provincial, beaucoup plus que régional», explique le propriétaire, Gilles Haché.
Dictature et monopole
Le secteur de la presse au Nouveau-Brunswick est unique au Canada et même dans le reste du monde occidental. Le géant Irving possède plus de 85 % des publications écrites, anglaises ou françaises. En plus d'être propriétaire, depuis le milieu des années 1940, des trois quotidiens de langue anglaise au Nouveau-Brunswick, Irving possède, depuis 2003, presque tous les hebdomadaires de la province, qu'ils soient de langue anglaise ou française, à l'exception notamment du St. Croix Courrier, à St. Stephen, du Moniteur
acadien, à Shédiac, et de L'Aviron, propriété de Quebecor, installé dans le nord de la province. Et c'est sans compter quelques radios locales qui sont aussi propriétés du puissant industriel.
Mais Irving, c'est beaucoup plus que des entreprises de presse. Le géant, avec ses quelque 300 compagnies qui oeuvrent dans différents secteurs, notamment le pétrole et la forêt, est le principal employeur dans la province.
«La situation qui se vit au Nouveau-Brunswick est comparable à ce qui se vit dans les dictatures. Dans la plupart des pays occidentaux, ce genre de monopole est illégal», affirme Erin Steuter, sociologue à la Mount Allison University, située à Sackville, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Moncton.
Selon cette universitaire, l'impact d'un pareil monopole se fait sentir régulièrement dans la couverture journalistique et dans les commentaires éditoriaux des journaux Irving, où l'on favorise automatiquement les intérêts de l'industriel. À titre d'exemple, la très controversée vente d'Énergie Nouveau-Brunswick à Hydro-Québec reçoit une couverture favorable à cette transaction qui tranche nettement avec un niveau de mécontentement de tous les instants au sein de la population. En décembre dernier, plusieurs centaines d'opposants à cette vente ont chahuté des heures durant à l'extérieur de l'Assemblée législative à Fredericton avant et pendant le discours du trône.
«Ça n'a fait la une d'aucun journal anglophone d'Irving», s'insurge Marie-Linda Lord, de la Chaire d'études acadiennes de l'Université de Moncton. La chercheuse, qui voudrait voir créer une entité semblable au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) pour la presse, s'inquiète de la situation particulière des Acadiens, groupe linguistique minoritaire au Nouveau-Brunswick.
Les intérêts des francophones, s'ils sont contraires aux intérêts du géant, sont régulièrement balayés du revers de la main par les quotidiens anglais de l'industriel, explique-t-elle.
La chute d'un quotidien indépendant?
«C'est sûr que L'Étoile va faire les yeux doux aux Acadiens», poursuit Mme Lord, qui prédit à coup sûr la chute du quotidien L'Acadie nouvelle. Et sans journal indépendant, les Acadiens ne pourront plus exprimer leurs idées en toute liberté, affirme-t-elle.
Le rédacteur en chef de L'Étoile,
Philippe Ricard, un ancien journaliste de L'Acadie nouvelle, devient vite nerveux quand on le compare à ses cousins anglais. Il défend bec et ongles l'intégrité de ses employés et de ses chroniqueurs, dont quelques-uns sont aussi d'anciens employés de L'Acadie nouvelle, fraîchement débarqués à L'Étoile.
«Je vois mal le président de la SANB, Jean-Marie Nadeau [chroniqueur], se faire imposer quelque chose.»
Selon Marie-Linda Lord, Irving semble maintenant avoir tous les éléments en main pour transformer son hebdomadaire provincial en quotidien. Ses tentatives antérieures de percer le marché francophone omettaient une donnée essentielle, selon elle.
«Le nouvel hebdomadaire réussit à siphonner les employés des autres journaux, des employés reconnus pour leur expérience et leur connaissance du milieu.»
L'hebdomadaire L'Étoile possède également un graphisme soigné, un élément qui semble plaire au lectorat, indique la chercheuse. Et les méthodes utilisées par Irving pour casser les jambes de ses concurrents sont choses connues. Les tarifs artificiellement bas de ses pages publicitaires ont, notamment, provoqué la chute du Carleton Free Press de Woodstock en 51 semaines voilà deux ans.
«Pour le moment, ça n'a pas eu d'effet réel, indique Francis Sonier, le directeur général de L'Acadie nouvelle. On a perdu un seul client. Ça nous oblige à être plus créatifs.»
L'Acadie nouvelle, explique-t-il, mise beaucoup sur sa version électronique pour survivre. En effet, «61 % de la part du marché Web, c'est nous. Radio-Canada Atlantique en détient 27 % et L'Étoile, 14 %».
Mouvement pour une presse libre
À la suite de la fermeture du Carleton Free Press en août dernier, un mouvement, très timide, s'est créé en faveur d'une presse libre dans les milieux anglophones. La Coopérative médiatique du Nouveau-Brunswick, formée de bénévoles, a lancé un site Web d'information et publie un mensuel de deux pages appelé The Brief.
Euclide Chiasson, un nationaliste affiché au Nouveau-Brunswick, a déjà tenu à bout de bras ce genre de publication. Pendant dix ans, il a mené le mensuel Vent d'Est, qui a fermé ses portes en 1996.
«Ç'a été une expérience enrichissante... énervante aussi», affirme-t-il, tout en précisant que les semaines sans salaire ont été nombreuses durant cette décennie.
«Même si L'Acadie nouvelle dit que ça ne la dérange pas, les tarifs publicitaires tellement bas offerts par Irving vont, à un moment donné, affecter ses revenus.»
Le nationaliste n'en démord cependant pas: la perte de la gestion des journaux francophones par les Acadiens est un enjeu qui mérite qu'on s'y attarde.
«Ne soyons pas dupes, écrivait-il dans L'Acadie nouvelle au lendemain du lancement de L'Étoile en août dernier. Les seules institutions qui ont une chance de perdurer et de contribuer à notre développement et à notre survie, ce sont celles qui nous appartiennent.»
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