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    L'entrevue - De USA Today à Politico.com

    25 janvier 2010 |Antoine Robitaille | Médias
    Bill Nichols
    Photo: politico.com Bill Nichols
    Le parcours du journaliste politique Bill Nichols nous en dit beaucoup sur la mutation des journaux américains. Conversation avec un aventurier d'un média nouveau genre.

    «J'allais avoir 50 ans et je me suis dit que si je voulais vivre une dernière aventure dans ma carrière de journaliste, il fallait que je plonge», explique Bill Nichols dans son bureau de Politico, à Arlington, en Virginie, à quelques kilomètres du centre de Washington. L'aventure, c'était, en 2007, de quitter le plus grand quotidien national américain, USA Today, où il travaillait depuis 23 ans, pour devenir le directeur de la rédaction d'un nouveau média naissant qui n'avait pas encore rapporté un sou, Politico.

    Bill Nichols avait beaucoup à perdre, il l'admet. Grand reporter et correspondant à la Maison-Blanche et au Congrès pour le célèbre journal américain, on le décrit sur Politico.com comme l'auteur des articles de une du USA Today entre autres lors des attentats du 11-Septembre et lors des résultats électoraux de 2004 et 2006: «Il a couvert six campagnes présidentielles, 12 conventions républicaines ou démocrates et a fait des reportages dans 30 pays.»

    Qu'un journaliste comme lui ait décidé de quitter ce «superbe job» dans lequel, insiste-t-il, «j'étais très heureux», pour participer à la fondation d'un site Web consacré à l'information politique, en dit beaucoup sur l'évolution récente des journaux américains. Mais «c'était un changement intéressant pour moi qui avais vécu la dernière grande expérience en journalisme américain, la fondation du USA Today», en 1982.

    Un journal?

    Un instant: Politico, un site Web? Pas uniquement. C'est aussi un journal. Fondé alors que tous les autres ne parlaient que de mises à pied, voire de fermeture. Certes, c'est un gratuit: un 24 pages en couleur, distribué à 32 000 exemplaires dans la région de Washington DC quatre à cinq jours par semaine quand le Congrès siège; deux à trois quand les élus n'y sont pas. Politico a la taille d'un tabloïd, mais est monté comme un journal traditionnel: plusieurs textes en une avec renvois dans les pages intérieures. (Voir la version virtuelle sur Internet.)

    Si l'on en croit la direction de Politico, c'est précisément ce qui a permis à cette «aventure» d'atteindre le seuil de rentabilité dès 2009, soit «deux ans avant ce qui avait été prévu dans le plan d'affaires initial». Les lois sur le lobbying ont aidé: elles sont tellement dures aujourd'hui que «si vous êtes un groupe de pression ou un lobby, il est moins compliqué de rejoindre les membres du Congrès en plaçant une publicité dans un journal bien distribué dans la capitale et ses environs», explique Nichols. Par ailleurs, c'est sans compter que les revenus sur le Web ont été «beaucoup plus importants que ceux auxquels on s'attendait», ajoute-t-il.

    Deux visions

    Il y a là le mélange de deux visions, explique Nichols. Au départ, celui qui a financé l'aventure de Politico, Robert Allbritton (de la grande famille anciennement propriétaire du Washington Times), avait eu l'idée d'un journal politique, axé sur la politique et le lobbyisme. Il fit part de son idée à John F. Harris et à Jim VandeHei, tous deux du Washington Post. Ces deux derniers refusèrent (acceptèrent?) l'offre, à condition que les Allbritton ajoutent au journal un pendant Web très développé. Les Allbritton ont accepté, et cela a abouti à la création de Politico.

    Les quelque 80 journalistes sont regroupés dans une salle de nouvelles d'une télévision locale appartenant aux Allbritton avec laquelle ils sont en convergence, car les reporters de Politico y font de fréquentes apparitions pour discuter de leurs histoires. Les autres médias ne sont pas négligés: avant d'arriver au bureau le matin, Bill Nichols a déjà fait trois «conversations» avec trois émissions de radio.

    Impresario maison

    Faire parler de ses histoires, de ses journalistes, est primordial chez Politico. «La marque de commerce en journalisme, c'est de moins en moins le média et de plus en plus le journaliste en lui-même», explique Nichols. Pour s'adapter à cette nouvelle donne, Politico a embauché une sorte d'impresario, un media relation staff, qui a pour mandat de «faire parler des histoires et des gens de Politico»; les faire référencer, aussi, dans les milieux qui sont les plus susceptibles de s'y intéresser.

    La stratégie semble porter ses fruits puisque le site Web est très fréquenté: plus de trois millions de visiteurs uniques par mois, selon Nielsen. On y trouve de tout dans la «niche» politique nationale américaine. Des enquêtes: Politico fait alliance avec des organisations qui s'y consacrent, comme Propublica, lancée par un ancien du Wall Street Journal; mais aussi des analyses, des blogues, des agendas. Un journaliste de Vanity Fair a parlé d'un «croisement obsessif compulsif entre une revue professionnelle, un compte Twitter et des clavardages en temps réel tant avec vedettes de l'actualité et sources». La vidéo y est présente, bien sûr, mais aussi l'audio: certains journalistes proposent aux lecteurs-auditeurs leur texte lu par eux-mêmes en version baladodiffusion.

    Globalement, on cherchait à rompre avec «l'habitude des journaux de se prendre pour la "voix de dieu"», explique Nichols. Voix sous-tendue par le style journalistique classique qui semble vous dire qu'il sait «mieux que quiconque ce qui est intéressant». À l'inverse, Politico a voulu adopter un ton plus «amusant, plus conversationnel». «Et plus transparent», ajoute Nichols, puisque l'on n'y hésite pas à montrer «comment la saucisse est faite».

    Bill Nichols ne regrette rien. S'il est très attaché aux journaux traditionnels, s'il ne peut imaginer l'avenir sans ceux-ci, il les estime en grande partie artisans de leur propre malheur: «Les journaux ont trop longtemps été des caisses enregistreuses. Sans grand effort, on pouvait obtenir 25 % à 30 % de marge de profit. On a engraissé, on est devenus satisfaits.»

    D'où le bonheur de participer à l'édification de Politico, qui, selon lui préfigure certains éléments du fameux modèle des médias de l'avenir.












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