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    Le combat du Devoir, c'est le combat du Québec

    Ce journal continue à défendre l'importance d'une presse libre, indépendante et différente, en dehors des lignes de parti et des groupes d'intérêt

    11 janvier 2010 |Bernard Descôteaux | Médias
    Le directeur du Devoir passé la journée hier à échanger avec les amis du quotidien.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le directeur du Devoir passé la journée hier à échanger avec les amis du quotidien.
    Galeries photos de la journée
    Le Devoir reçoit au Marché Bonsecours. 10 janvier 2010 Le Devoir reçoit au Marché Bonsecours
    À l'occasion du dîner officiel du 100e anniversaire du Devoir, hier soir au marché Bonsecours, son directeur, Bernard Descôteaux, a notamment rappelé le premier combat du quotidien de la rue de Bleury, soit l'importance d'une presse libre, indépendante et différente. M. Descôteaux a d'autre part rendu un hommage officiel chaleureux aux amis et aux artisans du Devoir. Nous reproduisons ici son discours.

    Pour m'adresser à vous ce soir, il n'y a pas de mots plus appropriés que «chers amis». Oui, chers amis, car si vous êtes ici ce soir, c'est que vous êtes de la grande famille du Devoir. Car si ce soir nous célébrons le centenaire du Devoir, son premier, osons l'espérer, on le doit à la solidarité que les membres de cette famille ont de tout temps manifesté pour soutenir «leur» journal. Ils lui ont permis de passer à travers toutes les tempêtes — et Dieu sait qu'il y en eut. C'est grâce à ses amis et à ses lecteurs si ce journal fut ce qu'il a été et ce qu'il est.

    En ce 10 janvier, il faut bien sûr évoquer le souvenir d'Henri Bourassa, cette figure emblématique du nationalisme canadien-français du début du XXe siècle, ce grand orateur, ce grand journaliste, qui eut cette idée folle de lancer un journal. Il faut aussi célébrer le talent et l'énergie que mirent de tout temps les artisans du journal à le produire jour après jour. Ils ont littéralement porté ce journal à bout de bras pendant ces 100 ans. Je pense à mes prédécesseurs, tout particulièrement à Jean-Louis Roy, à Benoît Lauzière et à Lise Bissonnette, qui sont avec nous ce soir. Mais, insistons, sans ses amis, Le Devoir n'aurait pas tenu le coup. Voire, il n'aurait tout simplement pas vu le jour si un Guillaume-Narcisse Ducharme n'avait pas été là pour réunir auprès de 172 actionnaires les premiers 100 000 dollars dont Henri Bourassa avait besoin pour lancer son journal. On ne sait combien de fois d'ailleurs il puisa à son propre portefeuille pour permettre au Devoir de poursuivre son oeuvre.

    Ducharme était un conservateur. Bourassa était de «vieille et dure souche libérale». Il pensait avoir plus de poids par la liberté de l'écriture que comme député aux Communes. Son ami le premier ministre Wilfrid Laurier était heureux de se débarrasser de cette tête forte, mais Laurier était à la fois inquiet de le voir se doter d'une telle tribune. Le projet que représentait Le Devoir dépassait les lignes de parti. Il se voulait rassembleur autour de quelques idées-forces. Il s'agissait de promouvoir l'avancement de la «race canadienne-française», comme on disait à l'époque, de la société québécoise, comme on dit maintenant. Encore aujourd'hui, les amis du Devoir viennent de tous les horizons, politique, économique, social et religieux. En témoigne bien cette assemblée de ce soir, qui réunit notamment des adversaires politiques et des concurrents d'affaires. Nous ne serons pas arbitres de leurs divergences, mais nous apprécions qu'ils fassent trêve pendant quelques heures pour nous.


    Plus de 2000 actionnaires, petits et grands

    Des Guillaume-Narcisse Ducharme, il y en eut à toutes les époques. Rappelons le rôle salvateur joué par Pierre Péladeau au début des années 1990. Sa patience infinie permit au Devoir de traverser une crise financière qui lui aurait été fatale autrement. Elle permit à Lise Bissonnette, qui arrivait à la direction du journal, de s'atteler à son redressement. Ce fut littéralement une entreprise de refondation du Devoir, aussi importante que celle réalisée par Gérard Filion dans les années 1950. Fort de nouvelles assises, le journal put se redéployer.

    Participèrent à cette relance le Fonds de solidarité de la FTQ, qui fut le premier à entrer dans le capital de Le Devoir inc., la nouvelle société éditrice du journal, puis le Mouvement Desjardins, la Banque nationale, la Caisse d'économie solidaire de la CSN, les familles Bourgie et Sirois et plusieurs autres, dont les lecteurs et les employés, qui ensemble souscrivirent tout près d'un million. En tout, Le Devoir compte plus de 2000 actionnaires, petits et grands. Des actionnaires très patients. Ils ne s'attendent pas à recevoir des dividendes chaque année, quoiqu'il ne faille pas désespérer. La diversité de notre actionnariat permet de dire que ce journal n'appartient à aucun groupe, ni à aucun conglomérat.

    L'appui de nos amis s'est encore manifesté ces derniers mois lorsque nous avons cherché des commanditaires pour cette année du centenaire. À leur tête se trouvent les deux grandes entreprises culturelles du Québec, Quebecor et Radio-Canada. Cela me réjouit. J'en profite pour remercier Radio-Canada de l'hommage qu'elle nous rend à travers deux grandes émissions réalisées sur Le Devoir. Puis il y a le Fonds de solidarité et Desjardins. Puis Loto-Québec, la Banque nationale, Piscines Trévi. Enfin, les partenaires que sont le cabinet de relations publiques National, la Ville de Montréal, l'Institut du Nouveau Monde, le Centre d'études des médias de l'Université Laval, Média@McGill et Espace 360, de notre ami Michel Petit, qui a orchestré la journée d'aujourd'hui. Et encore une fois nos lecteurs, qui se sont aussi montrés d'une grande générosité.

    Toute cette amitié est pour nous sans prix. Elle l'est d'autant plus qu'elle est gratuite. Car, comme le disait Henri Bourassa, il est entendu que le journal n'est pas là pour être «l'instrument de la fortune ou des opinions de nos amis». D'entrée de jeu, il avait établi la règle fondamentale de ce journal qui allait être l'indépendance de son directeur et, à travers lui, l'indépendance du journal. Indépendance qu'il consacra en se faisant remettre 50 % plus une des actions de l'entreprise, ce qui le mettait à l'abri des pressions des partis politiques et des milieux d'affaires. Un principe qu'il a enchâssé dans les statuts du Devoir par un acte de fiducie qu'il signa le 31 décembre 1928 et qui, dans la maison, a valeur de table de lois. Encore aujourd'hui, le directeur du journal exerce les droits de vote sur un bloc majoritaire d'actions et jouit de cette liberté de pensée qui est le corollaire de cette indépendance.

    Le Devoir fut créé pour être le journal d'Henri Bourassa. Les idées qu'il défendait dépassaient toutefois sa personne. Son programme, dirait-on aujourd'hui, était un projet de société. Il voulait assurer le «triomphe des idées sur les appétits, [le triomphe] du bien public sur l'esprit de parti». Le Devoir allait servir, écrivait-il dans ce premier numéro du 10 janvier 1910, à «réveiller dans le peuple, et surtout dans les classes dirigeantes, le sentiment du devoir public sous toutes ses formes: devoir religieux, devoir national, devoir civique». Un programme toujours d'actualité.

    La liberté de pensée dont se réclame Le Devoir permit à chacun de ses directeurs de défendre ce qu'il estimait être le mieux pour l'avancement de la société québécoise. Refaisant le parcours de ce journal, il est bien évident que nous avons raté certains rendez-vous importants. Que Le Devoir ne fut pas toujours à l'avant-garde, ni le phare qui doit éclairer. Pensons bien sûr au droit de vote des femmes, qu'il combattit jusqu'à la dernière minute. Oui, Le Devoir a fait preuve de conservatisme. Au nom du «devoir religieux», Bourassa lui-même aura été un temps inféodé aux positions de l'Église au point de perdre toute clairvoyance. Ce journal a aussi fait preuve entre les deux grandes guerres de xénophobie, flirtant avec l'antisémitisme. Plus récemment, il a d'abord accueilli avec réserves des mesures comme la Loi 101 qui aujourd'hui apparaissent comme une pierre angulaire de la sécurité culturelle des Québécois. Doit-on lui en faire reproche? Non, car la liberté de pensée comporte le droit à l'erreur. Elle comporte aussi le droit de changer d'idée dans le cours du débat. Car dans un journal comme le nôtre, nous sommes dans le domaine des idées et du débat. Nous avons un devoir de critique. Le but recherché n'est pas de faire consensus, mais de provoquer une réflexion.


    Provoquer la réflexion

    Provoquer la réflexion, ces mots définissent bien Le Devoir. C'est ainsi qu'il aura d'abord contribué à changer les choses. Au-delà des coups de boutoir qu'il peut donner certains jours, il y a surtout la persistance dans la défense de ses idées et de ses valeurs. Pensons aux combats menés par Bourassa pour les écoles françaises en Ontario. Ils n'eurent pas de résultats immédiats. Mais d'autres combats furent remportés plus tard par les Franco-Ontariens, comme la création d'un district scolaire francophone à Penetanguishene, dans les années 1970, puis plus récemment le maintien du statut francophone de l'hôpital Montfort, revendications que nous avons soutenues. Jamais Bourassa et ses successeurs n'abdiquèrent dans cette lutte pour la préservation et la promotion de la langue et de la culture françaises en Amérique du Nord. On peut croire que cette détermination a pu contribuer aux avancées que l'on a connues ces dernières décennies. Pensons à la contribution des Filion et Laurendeau dans la genèse de la Révolution tranquille, dont, quelle belle coïncidence, c'est le 50e anniversaire cette année et qui permit au Québec de se constituer en véritable État national des francophones en Amérique du Nord. Pensons à Claude Ryan qui sut se porter avec courage à la défense des droits et libertés pendant la Crise d'octobre en 1970. Pensons au NON opposé par Lise Bissonnette à l'Accord de Charlottetown. Pensons à la «chasse aux coquins», selon l'expression de Bourassa, qu'il s'agisse de dénoncer le crime organisé ou les appels d'offres organisés. Combien de fois Le Devoir aura ainsi démontré toute l'importance d'une presse libre, indépendante et différente, ce qui, pourrait-on dire, est son premier combat.

    Au fil des ans, Le Devoir a changé. Henri Bourassa serait certainement choqué de voir que son journal, de catholique qu'il était, est devenu laïque. Il constaterait toutefois qu'il défend toujours avec force les valeurs de solidarité et de partage, les droits, les libertés. Il serait étonné de voir que l'idée qu'il se faisait du Canada, un pays bilingue et bi-ethnique, ne tient plus. Qu'à la place Le Devoir a plutôt porté ces 50 dernières années l'idée du Québec, État national des francophones, principal garant de la survie et de l'avancement de la langue et de la culture françaises en Amérique du nord. Si on peut résumer en quelques mots ce qu'est le combat du Devoir, nous dirions tout simplement que c'est le combat du Québec. Il le mène à sa manière, en dehors des lignes de parti et des groupes d'intérêt.

    Ce que Le Devoir défend, ses lecteurs le partagent. Non qu'ils soient d'accord avec tout ce qu'on y propose ou défend. Au contraire, car ils aiment bien débattre. Ils sont des gens engagés de diverses manières et dans divers domaines. Ils partagent cette idée du «devoir civique» prônée par Bourassa. Dans la sphère Internet, le mot à la mode actuellement est celui de communauté. Au Devoir, cette communauté existe depuis déjà 100 ans. C'est celle de ses lecteurs dont le commun dénominateur est fait de valeurs, d'idées, d'idéaux et d'ambitions pour notre société. Elle est d'autant plus forte que nombre d'entre eux sont actionnaires du journal. Cela fait du Devoir un bien collectif dont le vrai propriétaire est la société québécoise. Il est une institution qui, comme l'a déjà écrit Guy Rocher, fait partie du patrimoine québécois.

    Un journal n'est pas destiné à vivre éternellement. Le Devoir, comme tous les autres journaux, pourrait un jour disparaître. Cela a failli lui arriver. Incapables de l'asservir à leurs intérêts, certains ont tenté de l'abattre ou de lui faire concurrence. Il aurait pu être victime de ses propres erreurs. Il faut en effet se méfier de nous-mêmes et du journal que l'on fait. La condition essentielle pour un journal pour pouvoir durer est d'être pertinent. De répondre aux attentes de sa communauté.

    Le Québec a au cours de ces 100 ans fait de grands progrès. On n'est plus dans la survivance, quoique la sécurité culturelle que nous recherchons ne sera jamais assurée. Il en est de même pour Le Devoir. Notre fierté de voir notre entreprise en meilleure santé qu'elle ne l'a jamais été depuis 30 ans ne nous fait pas oublier toutefois les défis qui nous attendent. Entreprise indépendante, de surcroît de petite taille, Le Devoir demeure fragile financièrement. Il lui faut par ailleurs affronter un contexte de mutation comme l'ensemble de la presse écrite. Les habitudes de consommation de l'information changent. Les nouvelles technologies sont à la fois une menace et une source d'espoir. Elles nous apportent de nouveaux moyens qui nous entraînent dans un changement de paradigme sans précédent. Déjà, nous ne sommes plus un simple journal, mais une entreprise dont le mandat est de produire des contenus d'information diffusés de diverses manières. Aujourd'hui sur deux supports, le papier et Internet, demain sur des «tablettes», après-demain, on ne sait trop.

    Nous sommes confiants dans l'avenir, mais pas aveuglément. Nous savons qu'il nous faudra travailler fort. Heureusement, Le Devoir a des atouts. Il a développé une solide culture de contrôle des dépenses que lui a imposée la modestie de ses moyens. Nous pratiquons depuis longtemps la simplicité volontaire. Il a des employés engagés, passionnés, motivés d'abord par la pratique de leur métier. Il dispose d'une équipe de direction exceptionnelle. Je pense ici tout particulièrement à mes plus proches collaborateurs. M'ont accompagné depuis dix ans Catherine Laberge, comme vice-présidente finances et administration, et Jean-Robert Sansfaçon, qui a laissé récemment la fonction de rédacteur en chef. M'ont rejoint ces derniers mois Josée Boileau à la rédaction en chef, Roland-Yves Carignan à la direction de l'information et José Cristofaro aux ventes publicitaires. Et il y a un conseil d'administration dévoué, présidé ces huit dernières années par Yves Duhaime et aujourd'hui par Jean Lamarre. Surtout, Le Devoir a un lectorat d'une grande fidélité à qui nous promettons pour notre part d'être fidèles à nos valeurs et à nos idéaux, à cette liberté de pensée qui a fait ce que nous sommes devenus. Lise Bissonnette disait en conclusion de l'émission Le Devoir d'un siècle, vendredi, que ce journal, pour ce qu'il a fait et pour ce qu'il est, mérite de durer. Pour ma part, j'ai l'intime conviction qu'il va durer.












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