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    Médias - Un siècle à la fois

    Paul Cauchon
    11 janvier 2010 |Paul Cauchon | Médias | Chroniques
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    Le Devoir reçoit au Marché Bonsecours. 10 janvier 2010 Le Devoir reçoit au Marché Bonsecours
    La première fois que je me suis servi d'un ordinateur, c'était au Devoir. C'était vers le milieu des années 1980. J'avais commencé à collaborer au journal, et on me laissait me servir de ce nouveau système informatique du nom de Harris, au lieu d'utiliser ma vieille machine à écrire à la maison. Les mots clignotaient sur un écran sombre comme celui d'un téléviseur, et il fallait entrer une série de codes complexes pour sauvegarder les textes.

    La mise en pages ne se faisait pas encore à l'écran. Les textes étaient imprimés en colonnes, puis ces colonnes étaient découpées et collées sur les pages pour l'envoi à l'imprimerie. Il arrivait qu'on trouve dans le journal du matin un article dont les colonnes étaient inversées...

    Mais ces ordinateurs préhistoriques représentaient alors le nec plus ultra. Car au tournant des années 1980, Le Devoir avait été l'un des premiers journaux au Canada à se doter d'un système informatique. De la même façon que, dans les années 1990, il fut l'un des premiers à se doter d'un site Internet.

    Pour abriter ces machines, l'immeuble de l'époque, sur la rue Saint-Sacrement dans le Vieux-Montréal, correspondait tout à fait à l'idée qu'on se fait d'une institution ancienne: de la poussière, un système de chauffage atroce, de la plomberie bruyante, des tonnes de papier jauni au sous-sol, des fils électriques qui sortaient des murs.

    En 1987, j'y décrochais un emploi. Mes amis me disaient que ce n'était pas ma meilleure idée: on prédisait la mort du journal d'une année à l'autre. «Au moins, j'aurai quelques mois à me faire connaître et à payer mon logement», que je répondais.

    Vingt-trois ans et quelques cheveux gris plus tard, j'y suis toujours. Et contre toute attente, le journal a célébré son centenaire hier.

    Le Devoir a toujours offert un étonnant mélange de tradition et de modernité, regardant vers son passé prestigieux tout en cherchant sans cesse à se renouveler. D'où cette première image que j'en ai: des ordinateurs rutilants dans un immeuble poussiéreux. Et j'y ai vite compris que de jeunes journalistes pouvaient s'y exprimer en toute liberté.

    Dans les années 1980, Lise Bissonnette avait préparé un grand cahier spécial à l'occasion d'une prestigieuse exposition Picasso au Musée des Beaux-Arts. J'étais un surnuméraire avec peu d'expérience: elle m'avait offert un petit contrat pour finaliser la correction du cahier, en me précisant qu'il était hors de question qu'on y trouve des erreurs. Je crois avoir relu 20 fois chaque titre et chaque légende de photo! C'était ça, Le Devoir: on manque de moyens, on vous fait confiance, mais montrez-vous à la hauteur. En 2010, cela n'a pas vraiment changé.

    En 1993, la crise financière était telle qu'on ne pouvait plus payer certains fournisseurs. Pour sauver le journal, tous les employés ont carrément ouvert leur portefeuille pour acheter des actions de l'entreprise, eux qui étaient déjà les plus sous-payés de la profession, cadres comme syndiqués.

    Est-ce que c'est cette volonté inébranlable de maintenir un espace de liberté, de conserver une institution essentielle qui permet aujourd'hui de célébrer ce centenaire? En tout cas, Le Devoir, petite entreprise de moins de 100 employés, de la réceptionniste au directeur, a conservé un esprit familial. C'est un esprit qui semble anachronique, alors que les journaux appartiennent maintenant à de grands groupes tentaculaires dont les propriétaires semblent d'abord préoccupés par le rendement de leurs actions.

    Les dernières années ont été une période de changement sans précédent dans le monde des médias. On décrit souvent Internet comme le changement le plus important, mais on oublie souvent de mentionner que l'arrivée d'Internet a été précédée d'un autre grand bouleversement, celui de l'information continue. Dans les années 1980, le journal quotidien, outil de référence classique sur l'actualité, a alors été forcé de se repenser, puisque l'information devenait accessible en tout temps 24 heures sur 24 sur les chaînes de nouvelle continue. Le journal devait-il devenir un magazine? Devait-il n'offrir que des chroniques d'humeur? Devait-il multiplier les services en tous genres, vendre des livres et des DVD?

    Cette réflexion se poursuit encore aujourd'hui parmi les journaux, et au Devoir comme ailleurs, la recherche de nouveaux revenus demeure une priorité.

    Mais j'ose croire que si Le Devoir est toujours vivant, ce n'est pas seulement par reconnaissance historique ou par fidélité à sa tradition. Dans l'immense brouhaha médiatique qui se répand sur toutes les plates-formes technologiques, on a encore besoin d'un lieu où l'on peut trouver l'essentiel de l'information du jour, mise en contexte, sans bruit de fond inutile et superficiel, d'un lieu où l'on peut débattre de cette information et l'approfondir. Que, dans l'avenir, ce lieu prenne la forme d'un journal imprimé ou de contenu diffusé sur les téléphones portables, peu importe. L'essentiel, c'est qu'il existe.

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    pcauchon@ledevoir.com












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