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    10 janvier 1910 - Fais ce que dois

    Le Devoir, coriace et tenace comme ses directeurs

    9 janvier 2010 |Gilles Lesage | Médias
    Omer Héroux, allié indéfectible avec Georges Pelletier, de Bourassa jusqu'à sa «retraite» en 1932.
    Photo: Archives Le Devoir Omer Héroux, allié indéfectible avec Georges Pelletier, de Bourassa jusqu'à sa «retraite» en 1932.
    TOUT SUR LE CENTENAIRE DU DEVOIR
    «Fais ce que dois»! Cette devise, telle un coup de fouet, fait partie intégrante de l'en-tête d'un nouveau journal quotidien de l'après-midi, publié à Montréal, en ce lundi 10 janvier 1910. Son directeur est Henri Bourassa.

    Titre étonnant que ce «Fais ce que dois». Henri Bourassa le sait. «La notion du devoir public est tellement affaiblie que le nom même sonne étrangement à beaucoup d'oreilles honnêtes... Cet étonnement et ces rires nous confirment dans la pensée que notre oeuvre est urgente et le nom bien choisi.»

    Député libéral de Labelle à la Chambre des communes d'Ottawa de 1896 à 1899, puis député indépendant jusqu'en 1907. Député indépendant de Saint-Hyacinthe à l'Assemblée législative de Québec depuis 1908, Bourassa, la jeune quarantaine, est déjà un chef de file nationaliste du Canada français. Mais il a besoin de son «organe de presse» pour faire connaître ses idées et propager sa politique. Avec leurs quotidiens et leurs hebdos, les deux vieux partis, les rouges et les bleus, dominent le maigre paysage politique canadien. En alternance, ils laissent la portion congrue aux empêcheurs de tourner en rond, les nationalistes de tout poil, aussi bien au Québec que dans les huit autres provinces canadiennes. Le franc-tireur de Montebello en a marre de voir ses interventions, souvent longues et denses, résumées en cinq mots: Henri Bourassa a aussi parlé.

    Le petit-fils de Louis-Joseph Papineau a bien participé à la fondation d'un hebdo engagé, précisément nommé Le Nationaliste, au début du siècle. Mais ça ne lui suffit pas. D'autant que ses jeunes et ardents disciples, notamment Olivar Asselin et Jules Fournier, font flèche de tout bois et lui causent déjà de nombreux maux de tête, y compris judiciaires.

    Il veut être seul maître à bord, tel un valeureux capitaine, après Dieu, évidemment, en catholique ultramontain qu'il est déjà et sera de plus en plus jusqu'à sa mort, au début de septembre 1952.

    À l'assaut des coquins!

    Avant le combat. Dans son premier éditorial, en page une, le directeur claironne: «Le Devoir appuiera les honnêtes gens et dénoncera les coquins.»

    «Dans la politique provinciale, nous combattons le gouvernement actuel parce que nous y trouvons toutes les tendances mauvaises que nous voulons faire disparaître de la vie publique: la vénalité, l'insouciance, la lâcheté, l'esprit de parti avilissant et étroit.»

    Clairement contre le libéral Lomer Gouin et, pour le moment, en faveur de l'opposition conservatrice à Québec, Bourassa ajoute: «À Ottawa, la situation est moins claire. Les deux partis s'enlisent dans le marasme où gisait la politique provinciale il y a quelques années. Le souci de la conquête ou de la conservation du pouvoir semble être leur seul mobile.»

    Bourassa énumère ensuite les principaux problèmes politiques de l'heure: la guerre d'Afrique et l'impérialisme, la constitution des nouvelles provinces et le droit des minorités, la construction du Grand-Tronc-Pacifique et le régime des chemins de fer, l'immigration étrangère et le peuplement du territoire national, la construction d'une marine canadienne.

    Déjà à l'attaque, Bourassa dénonce les rouges et les bleus fédéraux, qui s'entendent comme larrons en foire «pour donner à chacun de ces problèmes une solution où le droit, la justice, l'intérêt national ont été sacrifiés à l'opportunisme, aux intrigues de partis ou, pis encore, à la cupidité des intérêts individuels».

    Le ton est donné. Bourassa a la poigne solide, trop au goût de ses jeunes et ardentes «vedettes». Asselin et Fournier n'endurent que deux mois à peine la lourde férule de monsieur le directeur. Celui-ci s'en désole. Mais il fait plus confiance à deux collègues plus modérés, Omer Héroux et Georges Pelletier, tous deux issus du très catholique quotidien L'Action sociale, fondé à Québec en 1907. Ils seront des alliés indéfectibles de Bourassa jusqu'à sa «retraite» en 1932. Et ils continueront dans la même foulée nationaliste, indépendante et catholique: Pelletier jusqu'à son décès à la fin de 1946, Héroux jusqu'à sa retraite en 1957 (il meurt en 1963). Avec Bourassa, ils sont les premiers au Québec à signer éditos, commentaires et analyses. Les autres suivront, cinquante ans plus tard!

    Année faste que celle de 1910. Non seulement Le Devoir est créé et survit à de multiples orages, mais Bourassa fait la pluie et le beau temps à Québec. Il continue de tenir la dragée haute à son mentor, Wilfrid Laurier, à Ottawa, et il devient le chevalier sans peur et sans reproche des nationalistes et des jeunes Canadiens français.

    La langue française, gardienne de la foi

    Une occasion: le congrès eucharistique international tenu en septembre 1910 à la basilique Notre-Dame de Montréal. Devant le gratin du clergé et de la politique canadienne, l'archevêque de Westminster, Mgr Francis Bourne, fait valoir une thèse que le clergé canadien-anglais partage d'emblée. L'avenir de l'Église canadienne dépend de la puissance, du prestige et de l'influence de la langue et de la culture anglaises, majoritaires en ce pays. Selon le prélat britannique, il ne saurait être question de dissocier la langue anglaise et la religion catholique. Il faut au contraire les associer. Et les efforts pour protéger et promouvoir le français hors Québec sont vains et inutiles.

    C'est une attaque directe contre les nationalistes francophones, surtout ceux qui, comme le directeur du Devoir et ses ouailles, font des pieds et des mains pour protéger et promouvoir, hors Québec, les écoles françaises, dites «séparées». Tous les yeux se tournent vers l'orateur suivant, Bourassa. Mettant de côté son allocution officielle, il sert une réplique cinglante à l'archevêque anglais. L'Église doit accorder à chacun le droit absolu de prier Dieu dans sa propre langue, celle de ses parents, de ses ancêtres, de son pays, à tous ses compatriotes «qui vivent à l'ombre du drapeau britannique». «N'arrachez à personne, ô prêtres du Christ, ce qui est le plus cher à l'homme après le Dieu qu'il adore», s'écrie le tribun, dans une envolée qui traverse le siècle et en fait le plus ardent défenseur du célèbre slogan: «La langue, gardienne de la foi».

    Ovationné, acclamé, chef de file incontesté des nationalistes qui se cherchent un messie, Bourassa a le panache et l'emprise pour ouvrir une troisième voie inédite, entre les rouges et les bleus, et diriger un nouveau parti qui galvanise les forces vives de la nation canadienne-française, de la «race», comme on disait.

    Gilles Lesage

    Gilles Lesage a été journaliste pendant quatre décennies, dont une trentaine d'années pour Le Devoir, d'abord à Montréal, puis à Québec, à titre de correspondant parlementaire. Membre de la Tribune de la presse à l'Assemblée nationale du Québec pendant trente ans, représentant des journalistes au Conseil de presse du Québec pendant six ans, Gilles Lesage a aussi enseigné le journalisme à l'Université Laval et à l'Université de Montréal. Il est récipiendaire des prix Jules-Fournier (1988), Olivar-Asselin (1993) et René-Lévesque (1995). Il est Chevalier de l'Ordre national du Québec (1999) et de La Pléiade (2000), Ordre de la Francophonie et du dialogue des cultures.
    Omer Héroux, allié indéfectible avec Georges Pelletier, de Bourassa jusqu'à sa «retraite» en 1932. Georges Pelletier, allié indéfectible, avec Omer Héroux, de Bourassa jusqu'à sa «retraite» en 1932.
     
     
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