La misère des riches
Les magnats des communications plaident leur cause devant le CRTC
Après des décennies de bonheur et de richesse, les propriétaires de chaînes généralistes voient fondre leur profit. Ils demandent donc à nouveau au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes d'obliger les distributeurs de signaux télévisuels à leur payer des redevances. La facture pourrait évidemment être refilée aux consommateurs plutôt qu'aux très, très riches propriétaires de réseaux câblés. Tape la galette, les garçons, les filles avec...
Ça fait quand même toujours rire (jaune) d'entendre des milliardaires sous perfusion étatique se plaindre des lois du marché (un peu) et du manque d'intervention de l'État (beaucoup).
Cette semaine, le même jour, mercredi, Pierre Karl Péladeau président-héritier de l'empire Quebecor inc. et Leonard Asper, président-héritier de l'empire Canwest Globlal Communications, ont défilé devant le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). L'un comme l'autre ont réclamé des changements aux règles de distribution des redevances sur les revenus des abonnements au câble, jusqu'ici réservés aux chaînes spécialisées comme CRAK.TV ou RDS.
«Nous ne pouvons plus nous permettre de donner notre produit gratuitement aux câblos et aux distributeurs par satellite. Nous n'avions pas besoin des redevances du câble à l'époque, mais nous en avons besoin maintenant», a dit Leonard Asper aux neuf commissaires du CRTC, qui recevront encore des témoignages sur la question la semaine prochaine.
«Pensez-y bien, une fois que la télévision généraliste se sera écrasée, c'est le dernier clou du cercueil du système canadien de radiodiffusion qui aura été planté», a dit avant lui Pierre Karl Péladeau. Il a alors proposé que les redevances aux télévisions généralistes soient négociées sous l'arbitrage du Conseil.
La lutte titanesque oppose ces deux groupes depuis des années. L'enjeu: l'argent, évidemment, en l'occurrence le bas de laine des redevances que les distributeurs de signaux (en gros, les câblos) accordent aux fournisseurs de contenus (les chaînes, quoi). Depuis deux décennies, seules les chaînes spécialisées y ont droit. Les chaînes généralistes, les télés traditionnelles (du genre Radio-Canada, TVA ou CTV) réclament maintenant leur part, avec d'autant plus d'insistance que leurs autres sources de revenus stagnent ou diminuent dangereusement.
«C'est une lutte entre deux composantes fondamentales du secteur de la radiodiffusion — les distributeurs et les diffuseurs —, qui sont elles-mêmes les intermédiaires entre les producteurs et le public, résume Marc Raboy, titulaire de la chaire Beaverbrook d'éthique, médias et communications de l'Université McGill. Le problème de la télévision généraliste, c'est que son modèle d'affaires ne marche plus comme autrefois. En plus, son rôle est remis en question de manière constante et progressive depuis l'arrivée du câble et du satellite, la concurrence des télévisions spécialisées et maintenant, le développement des services Internet.»
Ça va certainement mal
M. Asper en sait quelque chose. Son père, Izzy, a bâti un empire médiatique à partir du Manitoba, et des années 1970. Il a avalé chaîne après chaîne, journal après journal. Les lois sur la propriété canadienne et les règles du CRTC l'ont protégé. Seulement, le très gourmand empire a accumulé une dette de 4 milliards et il ne peut plus rembourser ses créanciers depuis le mois dernier.
M. Asper a expliqué qu'en échange de redevances, Canwest Global est prêt à subir de nouvelles contraintes en matière de contenu canadien. La société de Winnipeg veut toutefois que les règles du Conseil cessent de favoriser les chaînes spécialisées et les câblodistributeurs. «La télédiffusion est une industrie réglementée, dit Leonard Asper. Si vous décidez de la réglementer, il faut le faire de façon juste.»
Canwest global est prêt à partager le pactole avec Radio-Canada/CBC, alors que Quebecor refuse catégoriquement. Le grand patron Pierre Karl Péladeau trouve odieux que le CRTC songe à inclure Radio-Canada dans un possible régime de redevances. «Je trouve ça simplement scandaleux, d'autant plus que ça servirait probablement à acheter plus de séries américaines comme ils le font depuis des années, a-t-il dit mercredi, en portant son double chapeau de propriétaire de chaîne (TVA) et de distributeur (Videotron). Naturellement, Radio-Canada dira toujours qu'elle manque d'argent... même si on lui donnait des milliards de plus, elle en manquerait encore.»
Radio-Canada voit les choses autrement et réclame sa part. Les câblodistributeurs, eux, menacent de refiler la facture aux consommateurs, un geste que le gouvernement ne voit pas d'un bon ¶il. En plus, le CRTC se penche sur la question pour une troisième fois en trois ans.
Le professeur Raboy ne veut pas prendre position pour un clan ou l'autre. «Si quelqu'un arrivait de la Lune, il pourrait bien se demander pourquoi les télévisions ne payeraient pas les câblos pour distribuer leurs signaux, dit le professeur Raboy. Il y a d'ailleurs des pays où c'est le cas. Ce n'est pas ce que je propose ou ce que je rejette: je veux tout simplement dire qu'il n'y a pas de position objective et universelle dans ce dossier.»
Il observe ensuite que malgré les prétentions de certains entrepreneurs, le libre marché n'existe pas dans ce secteur. «C'est un marché réglementé par le CRTC. Tout le secteur privé de la radiodiffusion au Canada est la création du Conseil, qui décide de tous les aspects fondamentaux. Les entreprises en chicane sont toutes des enfants du CRTC et je trouve donc intéressant d'entendre le président de l'organisme en appeler à un dialogue de réconciliation.»
Plusieurs de ces «enfants» réclament du temps pour négocier une solution. Le président de V (ex-TQS), Maxime Rémillard, a défendu cette option lors de son témoignage jeudi. N'empêche, les rejetons ont passé les derniers mois à laver leur linge sale sur la place publique à coups de massives campagnes publicitaires. Celle des câblodistributeurs avertissait la population que les demandes des chaînes généralistes allaient hausser les tarifs mensuels d'une dizaine de dollars par abonné.
«Les distributeurs connaissent très bien leur marché, explique alors Marc Raboy. Rogers ou Videotron savent qu'ils peuvent charger 48 ou 45 $ pour tel service, mais pas un sou de plus. Les télés souffrent, les câblos ont de l'argent, mais ils savent que l'argent ne pourra pas venir des consommateurs. Il faudrait donc piger dans leurs bénéfices énormes...»
Ça ira peut-être bien
Pour l'expert, la solution passera éventuellement par des retombées concrètes et importantes pour le contenu canadien et la télévision locale, deux piliers de la politique canadienne protégée par le CRTC. Plutôt que de verser des redevances, les riches câblos pourraient ainsi bonifier encore davantage les fonds déjà existants, qui soutiennent les chaînes.
Il ne faut d'ailleurs pas tout mélanger. Si Radio-Canada manque de fonds, c'est aussi parce que le gouvernement fédéral finance beaucoup moins son réseau national que le font l'Allemagne ou la France, par exemple. Parmi 18 grands pays occidentaux comparés par le Groupe Nordicité ltée en janvier dernier, Radio-Canada/CBC se classe au 15e rang pour le financement public, avec 34 $ par habitant par année, par rapport à 124 $ pour la BBC de Grande-Bretagne.
De même, la famille Asper n'a qu'elle à blâmer pour ses investissements catastrophiques des dernières années, qui placent maintenant l'empire Canwest au bord du gouffre. «Il y a des milliardaires dans ce pays grâce à la télévision et à cause du système de règles mis en place par le gouvernement depuis quarante ans, dit le professeur Raboy. Sans ce système, le secteur des communications canadiennes aurait été avalé par les Américains. Si, aujourd'hui, ces mêmes milliardaires passent une période difficile, s'ils doivent revoir leur modèle d'affaires, ils ne devraient pas oublier qu'ils ont longtemps réclamé de l'autonomie et prêché pour le libre marché. Quand ça va bien, ils sont les premiers à venir au CRTC pour demander d'être laissés seuls, sans règlements. Quand ça va mal...»
L'observateur savant note aussi que les conservateurs semblent réticents à l'idée de changer cet interventionnisme étatique, même si leur naturel pourrait les pousser au galop vers une certaine déréglementation. «Tous les sondages montrent que les Canadiens approuvent généralement la protection des entreprises canadiennes, dit le professeur. La brèche risque de s'ouvrir d'abord du côté des télécommunications. Et un gouvernement minoritaire n'osera pas s'avancer sur le terrain miné de la radiodiffusion.»
Parlons-en, du public. Les tarifs canadiens sont réputés exorbitants, pour Internet notamment. Les compagnies de câble demandent des fortunes pour des bandes passantes peu performantes qui se dégradent constamment et couvrent mal le vaste territoire. «En fait, dans ce cas, le CRTC ne joue pas assez son rôle en laissant le marché déterminer les tarifs alors que l'organisme pourrait les fixer, dit M. Raboy. Honnêtement, si les compagnies de distribution sont en bonne santé, c'est parce qu'on les a laissé faire. [...] Je souhaite que le citoyen canadien et le consommateur canadien sortent gagnants de cette situation très complexe. Quand le CRTC va régler la question, ce sera dans un document de quinze ou trente pages qui ne donnera peut-être pas raison à l'une ou l'autre des parties, avec du donnant-donnant pour l'une et l'autre.»
Ça fait quand même toujours rire (jaune) d'entendre des milliardaires sous perfusion étatique se plaindre des lois du marché (un peu) et du manque d'intervention de l'État (beaucoup).
Cette semaine, le même jour, mercredi, Pierre Karl Péladeau président-héritier de l'empire Quebecor inc. et Leonard Asper, président-héritier de l'empire Canwest Globlal Communications, ont défilé devant le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). L'un comme l'autre ont réclamé des changements aux règles de distribution des redevances sur les revenus des abonnements au câble, jusqu'ici réservés aux chaînes spécialisées comme CRAK.TV ou RDS.
«Nous ne pouvons plus nous permettre de donner notre produit gratuitement aux câblos et aux distributeurs par satellite. Nous n'avions pas besoin des redevances du câble à l'époque, mais nous en avons besoin maintenant», a dit Leonard Asper aux neuf commissaires du CRTC, qui recevront encore des témoignages sur la question la semaine prochaine.
«Pensez-y bien, une fois que la télévision généraliste se sera écrasée, c'est le dernier clou du cercueil du système canadien de radiodiffusion qui aura été planté», a dit avant lui Pierre Karl Péladeau. Il a alors proposé que les redevances aux télévisions généralistes soient négociées sous l'arbitrage du Conseil.
La lutte titanesque oppose ces deux groupes depuis des années. L'enjeu: l'argent, évidemment, en l'occurrence le bas de laine des redevances que les distributeurs de signaux (en gros, les câblos) accordent aux fournisseurs de contenus (les chaînes, quoi). Depuis deux décennies, seules les chaînes spécialisées y ont droit. Les chaînes généralistes, les télés traditionnelles (du genre Radio-Canada, TVA ou CTV) réclament maintenant leur part, avec d'autant plus d'insistance que leurs autres sources de revenus stagnent ou diminuent dangereusement.
«C'est une lutte entre deux composantes fondamentales du secteur de la radiodiffusion — les distributeurs et les diffuseurs —, qui sont elles-mêmes les intermédiaires entre les producteurs et le public, résume Marc Raboy, titulaire de la chaire Beaverbrook d'éthique, médias et communications de l'Université McGill. Le problème de la télévision généraliste, c'est que son modèle d'affaires ne marche plus comme autrefois. En plus, son rôle est remis en question de manière constante et progressive depuis l'arrivée du câble et du satellite, la concurrence des télévisions spécialisées et maintenant, le développement des services Internet.»
Ça va certainement mal
M. Asper en sait quelque chose. Son père, Izzy, a bâti un empire médiatique à partir du Manitoba, et des années 1970. Il a avalé chaîne après chaîne, journal après journal. Les lois sur la propriété canadienne et les règles du CRTC l'ont protégé. Seulement, le très gourmand empire a accumulé une dette de 4 milliards et il ne peut plus rembourser ses créanciers depuis le mois dernier.
M. Asper a expliqué qu'en échange de redevances, Canwest Global est prêt à subir de nouvelles contraintes en matière de contenu canadien. La société de Winnipeg veut toutefois que les règles du Conseil cessent de favoriser les chaînes spécialisées et les câblodistributeurs. «La télédiffusion est une industrie réglementée, dit Leonard Asper. Si vous décidez de la réglementer, il faut le faire de façon juste.»
Canwest global est prêt à partager le pactole avec Radio-Canada/CBC, alors que Quebecor refuse catégoriquement. Le grand patron Pierre Karl Péladeau trouve odieux que le CRTC songe à inclure Radio-Canada dans un possible régime de redevances. «Je trouve ça simplement scandaleux, d'autant plus que ça servirait probablement à acheter plus de séries américaines comme ils le font depuis des années, a-t-il dit mercredi, en portant son double chapeau de propriétaire de chaîne (TVA) et de distributeur (Videotron). Naturellement, Radio-Canada dira toujours qu'elle manque d'argent... même si on lui donnait des milliards de plus, elle en manquerait encore.»
Radio-Canada voit les choses autrement et réclame sa part. Les câblodistributeurs, eux, menacent de refiler la facture aux consommateurs, un geste que le gouvernement ne voit pas d'un bon ¶il. En plus, le CRTC se penche sur la question pour une troisième fois en trois ans.
Le professeur Raboy ne veut pas prendre position pour un clan ou l'autre. «Si quelqu'un arrivait de la Lune, il pourrait bien se demander pourquoi les télévisions ne payeraient pas les câblos pour distribuer leurs signaux, dit le professeur Raboy. Il y a d'ailleurs des pays où c'est le cas. Ce n'est pas ce que je propose ou ce que je rejette: je veux tout simplement dire qu'il n'y a pas de position objective et universelle dans ce dossier.»
Il observe ensuite que malgré les prétentions de certains entrepreneurs, le libre marché n'existe pas dans ce secteur. «C'est un marché réglementé par le CRTC. Tout le secteur privé de la radiodiffusion au Canada est la création du Conseil, qui décide de tous les aspects fondamentaux. Les entreprises en chicane sont toutes des enfants du CRTC et je trouve donc intéressant d'entendre le président de l'organisme en appeler à un dialogue de réconciliation.»
Plusieurs de ces «enfants» réclament du temps pour négocier une solution. Le président de V (ex-TQS), Maxime Rémillard, a défendu cette option lors de son témoignage jeudi. N'empêche, les rejetons ont passé les derniers mois à laver leur linge sale sur la place publique à coups de massives campagnes publicitaires. Celle des câblodistributeurs avertissait la population que les demandes des chaînes généralistes allaient hausser les tarifs mensuels d'une dizaine de dollars par abonné.
«Les distributeurs connaissent très bien leur marché, explique alors Marc Raboy. Rogers ou Videotron savent qu'ils peuvent charger 48 ou 45 $ pour tel service, mais pas un sou de plus. Les télés souffrent, les câblos ont de l'argent, mais ils savent que l'argent ne pourra pas venir des consommateurs. Il faudrait donc piger dans leurs bénéfices énormes...»
Ça ira peut-être bien
Pour l'expert, la solution passera éventuellement par des retombées concrètes et importantes pour le contenu canadien et la télévision locale, deux piliers de la politique canadienne protégée par le CRTC. Plutôt que de verser des redevances, les riches câblos pourraient ainsi bonifier encore davantage les fonds déjà existants, qui soutiennent les chaînes.
Il ne faut d'ailleurs pas tout mélanger. Si Radio-Canada manque de fonds, c'est aussi parce que le gouvernement fédéral finance beaucoup moins son réseau national que le font l'Allemagne ou la France, par exemple. Parmi 18 grands pays occidentaux comparés par le Groupe Nordicité ltée en janvier dernier, Radio-Canada/CBC se classe au 15e rang pour le financement public, avec 34 $ par habitant par année, par rapport à 124 $ pour la BBC de Grande-Bretagne.
De même, la famille Asper n'a qu'elle à blâmer pour ses investissements catastrophiques des dernières années, qui placent maintenant l'empire Canwest au bord du gouffre. «Il y a des milliardaires dans ce pays grâce à la télévision et à cause du système de règles mis en place par le gouvernement depuis quarante ans, dit le professeur Raboy. Sans ce système, le secteur des communications canadiennes aurait été avalé par les Américains. Si, aujourd'hui, ces mêmes milliardaires passent une période difficile, s'ils doivent revoir leur modèle d'affaires, ils ne devraient pas oublier qu'ils ont longtemps réclamé de l'autonomie et prêché pour le libre marché. Quand ça va bien, ils sont les premiers à venir au CRTC pour demander d'être laissés seuls, sans règlements. Quand ça va mal...»
L'observateur savant note aussi que les conservateurs semblent réticents à l'idée de changer cet interventionnisme étatique, même si leur naturel pourrait les pousser au galop vers une certaine déréglementation. «Tous les sondages montrent que les Canadiens approuvent généralement la protection des entreprises canadiennes, dit le professeur. La brèche risque de s'ouvrir d'abord du côté des télécommunications. Et un gouvernement minoritaire n'osera pas s'avancer sur le terrain miné de la radiodiffusion.»
Parlons-en, du public. Les tarifs canadiens sont réputés exorbitants, pour Internet notamment. Les compagnies de câble demandent des fortunes pour des bandes passantes peu performantes qui se dégradent constamment et couvrent mal le vaste territoire. «En fait, dans ce cas, le CRTC ne joue pas assez son rôle en laissant le marché déterminer les tarifs alors que l'organisme pourrait les fixer, dit M. Raboy. Honnêtement, si les compagnies de distribution sont en bonne santé, c'est parce qu'on les a laissé faire. [...] Je souhaite que le citoyen canadien et le consommateur canadien sortent gagnants de cette situation très complexe. Quand le CRTC va régler la question, ce sera dans un document de quinze ou trente pages qui ne donnera peut-être pas raison à l'une ou l'autre des parties, avec du donnant-donnant pour l'une et l'autre.»
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