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Autopsie d'un grand journal

Le Web a-t-il tué le Rocky Mountain News?

Stéphane Baillargeon   24 octobre 2009  Médias
Le Rocky, un des plus vieux quotidiens des États-Unis, a fermé cette année, à quelques semaines de son 150e anniversaire. L'ancien éditeur du journal de Denver en a tiré des leçons pour ses collègues d'ici et d'ailleurs. Après tout, rien qu'aux États-Unis, plus d'une trentaine de quotidiens sont maintenant placés sous la protection de la loi sur les faillites...

Le jour de la tristement célèbre tuerie dans une école secondaire de Columbine, au Colorado, le mardi 20 avril 1999, le pupitreur en chef du Rocky Mountain News (RMN) a carrément refusé de mettre en ligne les textes et les photos que lui proposaient les reporters dépêchés en première ligne. «Il va nous les voler», aurait dit le patron de la salle en visant The Denver Post, l'autre quotidien de l'État, le concurrent direct.

Dès le lendemain, le site du RMN attirait plus de visiteurs que jamais. Le journal entrait de plain-pied dans la dématérialisation, avec quelques malheureuses heures de retard. Les fabuleuses images données ensuite à l'agence Associated Press furent reprises dans le monde entier. Les reportages photos du quotidien (comme ceux du Denver Post d'ailleurs) ont gagné un prestigieux prix Pulitzer cette triste année. Le quotidien en a récolté d'autres en 2003 et encore en 2006. Le Rocky, comme l'appelaient les Coloradiens, était un grand journal, avec plus de 300 000 exemplaires écoulés quotidiennement au mieux de sa forme.

Seulement, à la longue, les relations troubles avec le monde réel et virtuel ont eu raison de la noble et vieille entreprise fondée en 1859. Le Rocky Mountain News est mort et a été enterré le 27 février dernier. Le plus vieux journal de l'État, qui avait couvert la guerre de Sécession, aurait célébré son 150e anniversaire deux mois plus tard.

Ceci a-t-il contribué à tuer cela? «Le Web a-t-il tué le Rocky Mountain News?» reprend John Temple, ancien éditeur et éditorialiste du prestigieux quotidien, en poste au moment de la fermeture. «Oui et non. Internet est la cause fondamentale de sa mort, mais la crise économique a donné le coup de grâce. Denver ne pouvait pas supporter deux quotidiens généralistes.»

M. Temple partageait son expérience jeudi matin à la conférence internationale Webcom Montréal 2009. Il a joué avec franchise, sans pudeur, en déclinant son mea-culpa. Des dizaines de millions de dollars ont été engloutis dans ce paquebot de papier avant qu'il ne sombre corps et âme. Plus de 400 personnes ont perdu leur emploi, dont environ 250 journalistes. Et la triste histoire se répète ad nauseam. En deux décennies, les médias américains ont supprimé 200 000 de leurs 450 000 emplois.

M. Temple ne s'apitoie pas sur ce contexte. Il préfère en tirer des leçons pour la suite des choses. Il se demande par exemple pourquoi le journal, qui a résisté à la concurrence de la radio puis de la télé, n'a pas su résister au tsunami du Web, de Google News, de Twitter, de Wikipédia et de YouTube réunis.

«La première leçon à en tirer, c'est que d'être un grand journal ne suffit pas à l'ère d'Internet, dit l'ex-éditeur. Il faut avoir conscience de l'industrie dans laquelle on évolue. Nous croyions appartenir à l'industrie des journaux. Nous avions raison et en même temps nous nous trompions profondément.»

Un exemple tout simple. Dans un journal, il faut penser au lendemain. Avec Internet, il faut plutôt penser à maintenant et à l'éternité (on laisse des traces accessibles en un clic de souris et pour toujours). Un autre cas: les abonnés reçoivent le journal alors que les internautes veulent y participer.

Le Rocky, soutenu par le riche conglomérat E. W. Scripps Company, a tenté de s'adapter et y a mis des moyens. Le journal a lancé son premier site Internet en 1995 et a constamment amélioré cette version en ligne, sans toutefois lui trouver son sens propre.

«Voilà une autre leçon, a dit M. Temple, qui en a servi une dizaine au total. Il faut développer une stratégie et il faut s'y tenir. Sur papier, nous avions un objectif clair et net. Nos objectifs sur le Web changeaient sans cesse, également parce que le monde virtuel changeait constamment.»

En 2000, un an après la tragédie de Columbine, les deux journaux de Denver décidaient de mettre fin à leur longue concurrence. Ils ont fusionné leurs services de distribution et ont poussé l'audace jusqu'à se diviser la publication les jours de week-end.

Le texte de l'accord ne mentionnait même pas le Web, qui allait pourtant siphonner les revenus du duo, avec des pertes de 100 millions par année pour les seules petites annonces transférées sur craigslist, eBay ou ailleurs. Le site du Rocky attirait 2,2 millions de visiteurs uniques par mois sur son dernier droit, sans pouvoir générer de profit avec cet énorme achalandage.

Quand M. Temple dit que ceci a eu raison de cela, il englobe donc tous les effets de la dématérialisation, de la possibilité de lire mille et cent journaux par jour à la possibilité de lire autre chose qu'un journal sur écran. Il a d'ailleurs recommandé aux survivants de laisser les dirigeants d'un nouveau média l'orienter à leur guise, sans considérer les conséquences sur l'ancien, une autre leçon valable depuis le jour fatidique du 20 avril.

«Je ne suis même pas certain que l'industrie des journaux comprenne vraiment le Web aujourd'hui, dit l'éditeur. À l'évidence, elle n'a pas trouvé son modèle d'affaires. Et je crois pouvoir dire sans me tromper qu'elle n'a que partiellement compris comment satisfaire les lecteurs en ligne. Il faut placer les bonnes personnes au bon endroit, des gens qui sachent voir et saisir les nouvelles possibilités. Voilà une autre leçon: pour être concurrentiel dans un média, il faut le comprendre.»

Le RMN est devenu un simple magazine encarté dans le Denver Post en janvier 2007. Mis en vente en décembre 2008, il fermait deux mois plus tard, faute d'acquéreur. John Temple a répété que Denver ne pouvait supporter deux journaux quotidiens, grosso modo de même stature.

Reste-t-il de la place, même virtuelle, pour de plus petites productions? Une première équipe d'anciens du Rocky Morning News a lancé le INDenver Times en mars et attend toujours les profits. Une seconde animait le Rocky Mountain Independent depuis juillet. Du journalisme exigeant, intelligent et un peu payant qui vient d'échouer à son tour, le 5 octobre.

Et John Temple? Il habite toujours Denver et a maintenant son blogue (www.johntemple.net). On peut y lire sa conférence, gratuitement...
 
 
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