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Médias - Pourtant, ils tachent les doigts

Paul Cauchon   28 septembre 2009  Médias
RueFrontenac.com
Photo : RueFrontenac.com
RueFrontenac.com
À force de lire sur les bouleversements dans la presse écrite, on en vient à oublier que l'imprimé représente encore une valeur forte.

La semaine dernière, les syndiqués en lock-out du Journal de Montréal réalisaient un bon coup: un cahier spécial de 40 pages, imprimé à 50 000 exemplaires, consacré à la nouvelle saison du Canadien de Montréal, et distribué gratuitement dans différents lieux publics.

Depuis qu'ils ont été jetés à la rue, les lockoutés ont lancé un site Internet quotidien, Rue Frontenac. Mais le coup de la semaine dernière avait valeur de symbole: le site RueFrontenac.com est bien fait, mais c'est le journal imprimé qui circule le plus. C'est ce qui fait sensation, c'est ce qui reste dans les mains. Et c'était la première fois, depuis le lock-out de huit mois, que l'on pouvait lire dans un imprimé les Bertrand Raymond, Marc de Foy, Martin Leclerc et autres.

Notre rapport à l'imprimé est contradictoire. Certains spécialistes prédisent depuis des années la mort des journaux. D'innombrables sondages font état d'un déplacement du lectorat vers Internet. Les écolos se réjouissent que l'on cesse d'abattre des arbres. Pourtant, le journal imprimé continue à bénéficier d'un prestige certain.

La semaine dernière également, un mystérieux mais puissant groupe de militants, les Yes Men, a fait l'événement à New York, en distribuant dans les rues de la ville une fausse édition du New York Post consacrée aux changements climatiques qui menacent la métropole américaine. Cette édition de 32 pages imitait parfaitement la mise en page du tabloïd new-yorkais et elle en parodiait les différentes sections et chroniques, en utilisant de véritables études scientifiques pour appuyer ses propos.

Le groupe avait également lancé un site Internet parodiant celui du New York Post, mais il a d'abord fait parler de lui partout aux États-Unis pour ce journal imprimé.

Les Yes Men avaient fait la même chose l'année dernière avec une fausse édition du New York Times qui annonçait la fin de la guerre en Irak, également distribuée dans la métropole. Le coup avait fait le tour du monde.

Autant avec le cahier spécial de Rue Frontenac qu'avec celui des Yes Men, on remarque que le journal imprimé continue à faire l'événement.

Il y a quelques jours, Le Monde nous apprenait que le site Internet Bakchich lançait un hebdomadaire satirique imprimé à Paris, et que le site Internet Mediapart, un média né sur le Web, cherchait un investisseur pour lancer un magazine d'actualité imprimé. Le Monde titrait son article, un brin provocateur: « Après avoir boudé l'imprimé, des sites Internet croient de nouveau à ses vertus ».

Grande valeur émotionnelle

A-t-on enterré le journal imprimé un peu trop vite? En tout cas, les ventes de journaux ne se portent pas si mal, si l'on fie au rapport Nadbank sur la lecture des journaux au Canada paru la semaine dernière. L'organisme mène des études dans six grands marchés métropolitains (dont Montréal, Ottawa et Toronto), et il constatait que, depuis dix mois, le lectorat des journaux demeure très stable.

Nadbank tient maintenant compte du lectorat de l'imprimé et du lectorat en ligne des journaux dans ses études. Depuis 2007, le lectorat en ligne a augmenté de 13 %. Selon Nadbank, près de 20 % des Canadiens lisent maintenant régulièrement un journal en ligne sur Internet.

Analysant les chiffres de Nadbank, l'Association canadienne des journaux fait pourtant remarquer que 48 % des Canadiens lisent encore au moins une édition imprimée d'un journal chaque jour et que trois Canadiens sur quatre (73 %) lisent au moins une fois par semaine la version imprimée d'un quotidien.

Non seulement l'imprimé n'a pas encore disparu, mais il est indéniable qu'il a encore une valeur émotionnelle forte pour bon nombre de lecteurs, sans parler de son aspect purement pratique (lire son journal avec le café, au lit, dans le métro).

Évidemment, il n'est pas question de nier la tendance à la baisse observée sur une longue période. La baisse du taux de lecture des journaux depuis 30 ans est bien documentée: pour le vérifier, on n'a qu'à consulter l'ouvrage de Bernard Poulet, La Fin des journaux et l'avenir de l'information, chez Gallimard, dont cette chronique faisait état en mars dernier.

Ajoutons tout simplement que l'imprimé ne résiste quand même pas si mal, compte tenu des scénarios apocalyptiques qui circulent.

Le véritable problème, pour les éditeurs, est économique. Ils doivent actuellement jouer sur deux tableaux, maintenir un produit imprimé et investir le Web, alors que le prix du papier augmente, que les coûts de distribution sont très lourds, que la publicité se déplace sur Internet, mais que leurs sites Internet génèrent peu de profits.

***

pcauchon@ledevoir.com
 
 
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