Médias - Le citoyen prend la parole
Au moment où cette chronique reprend, après la relâche estivale, les bouleversements dans l'univers des médias n'ont pas cessé.
Interminable lock-out au Journal de Montréal, négociations ardues à La Presse autour d'un douloureux programme de compressions, mises à pied à Radio-Canada, bref l'ouragan est encore très actif.
Les médias vivent une crise aux multiples facettes, bien sûr, mais l'une de ces facettes est la place grandissante prise par le citoyen ordinaire dans la production de l'information, et la façon dont les médias doivent s'y adapter.
Les médias sociaux comme Facebook et Twitter deviennent de plus en plus incontournables. La crise électorale en Iran en juin a d'ailleurs donné lieu à une véritable lutte autour des médias sociaux «participatifs», qui ont largement alimenté les médias traditionnels en informations exclusives.
Les grands médias cherchent par tous les moyens à la fois à mieux encadrer et à mieux utiliser ces nouvelles ressources. De grands journaux comme le Washington Post et le L.A. Times ont établi ce printemps des politiques internes pour baliser l'utilisation de Facebook et de Twitter (on demande aux journalistes sur Facebook et Twitter de ne pas discuter projets à venir de leur entreprise, par exemple!).
Le New York Times, lui, a créé en mai dernier un nouveau poste de «social media editor», dont le travail consiste à coordonner l'utilisation des médias sociaux dans la rédaction.
Il existe aussi une autre variante de cette fringale participative, que l'on regroupe plutôt sous le nom de «médias citoyens».
Coproduction de l'information
À Montréal se tenait justement mercredi dernier le premier «rendez-vous des médias citoyens au Québec», qui regroupait des centaines de personnes pour discuter des enjeux autour des médias indépendants sur le Web.
L'exemple le plus frappant de média citoyen est peut-être Rue89, ce titre français qui remporte une grande popularité, et qui illustre à lui seul plusieurs des bouleversements vécus actuellement par les médias.
Ce webjournal a été créé par quatre journalistes de Libération. Tous les quatre avaient été emportés par les compressions budgétaires imposées par Libé. Laurent Mauriac, l'un d'entre eux, était à Montréal la semaine dernière. Comme ses trois collègues, il possédait une bonne expérience de la presse traditionnelle: douze ans à Libé, chef de service en économie, correspondant à New York, et ainsi de suite.
Mais comme ses trois collègues, il avait commencé à bloguer chez Libé. «Je constatais à quel point les lecteurs étaient vraiment très critiques envers les médias, explique-t-il. Et, en France, un sondage annuel du journal La Croix montre comment la confiance envers les médias baisse sans cesse. Mais les blogueurs, eux, étaient mieux vus, ils établissaient une relation de confiance envers le lecteur, et ils avaient pris l'habitude de mieux en tenir compte.»
La crise à Libé a servi de détonateur. Les quatre journalistes ont investi leurs indemnités de départ dans un nouveau site Web d'information et de reportages, lancé en mai 2007. Rue89 a aussi bénéficié d'un actionnariat d'une trentaine de personnes qui ont versé 10 000 euros chacune, puis d'une campagne de financement. Le site emploie aujourd'hui 15 journalistes, et il a bénéficié de l'apport de 2000 contributeurs depuis sa fondation. Plus de 1,5 million de visiteurs uniques le fréquentent chaque mois, et il est cité régulièrement dans les médias «officiels».
Le site est pleinement alimenté par les textes et commentaires des internautes. Mais Laurent Mauriac rejette l'argument selon lequel la profession de journalisme est à la veille de disparaître. Il ne croit pas que tout le monde puisse être journaliste. «À Rue89 nous parlons de coproduction de l'information. L'apport du citoyen est essentiel, c'est un partenaire égalitaire, mais le journaliste est tout aussi essentiel, et peut-être encore plus qu'avant, pour maintenir des réflexes journalistiques» de validation et de vérification de l'information. Une voie de l'avenir? En tout cas, une expérience à suivre.
***
Note: nos fidèles lecteurs et lectrices prendront note que c'est mon collègue Stéphane Baillargeon qui couvrira maintenant au quotidien le secteur des médias, puisque j'occuperai cet automne de nouvelles fonctions au site Web du Devoir. Mais je demeurerai chroniqueur, en tenant tous les lundis cette chronique médias.
***
pcauchon@ledevoir.com
Interminable lock-out au Journal de Montréal, négociations ardues à La Presse autour d'un douloureux programme de compressions, mises à pied à Radio-Canada, bref l'ouragan est encore très actif.
Les médias vivent une crise aux multiples facettes, bien sûr, mais l'une de ces facettes est la place grandissante prise par le citoyen ordinaire dans la production de l'information, et la façon dont les médias doivent s'y adapter.
Les médias sociaux comme Facebook et Twitter deviennent de plus en plus incontournables. La crise électorale en Iran en juin a d'ailleurs donné lieu à une véritable lutte autour des médias sociaux «participatifs», qui ont largement alimenté les médias traditionnels en informations exclusives.
Les grands médias cherchent par tous les moyens à la fois à mieux encadrer et à mieux utiliser ces nouvelles ressources. De grands journaux comme le Washington Post et le L.A. Times ont établi ce printemps des politiques internes pour baliser l'utilisation de Facebook et de Twitter (on demande aux journalistes sur Facebook et Twitter de ne pas discuter projets à venir de leur entreprise, par exemple!).
Le New York Times, lui, a créé en mai dernier un nouveau poste de «social media editor», dont le travail consiste à coordonner l'utilisation des médias sociaux dans la rédaction.
Il existe aussi une autre variante de cette fringale participative, que l'on regroupe plutôt sous le nom de «médias citoyens».
Coproduction de l'information
À Montréal se tenait justement mercredi dernier le premier «rendez-vous des médias citoyens au Québec», qui regroupait des centaines de personnes pour discuter des enjeux autour des médias indépendants sur le Web.
L'exemple le plus frappant de média citoyen est peut-être Rue89, ce titre français qui remporte une grande popularité, et qui illustre à lui seul plusieurs des bouleversements vécus actuellement par les médias.
Ce webjournal a été créé par quatre journalistes de Libération. Tous les quatre avaient été emportés par les compressions budgétaires imposées par Libé. Laurent Mauriac, l'un d'entre eux, était à Montréal la semaine dernière. Comme ses trois collègues, il possédait une bonne expérience de la presse traditionnelle: douze ans à Libé, chef de service en économie, correspondant à New York, et ainsi de suite.
Mais comme ses trois collègues, il avait commencé à bloguer chez Libé. «Je constatais à quel point les lecteurs étaient vraiment très critiques envers les médias, explique-t-il. Et, en France, un sondage annuel du journal La Croix montre comment la confiance envers les médias baisse sans cesse. Mais les blogueurs, eux, étaient mieux vus, ils établissaient une relation de confiance envers le lecteur, et ils avaient pris l'habitude de mieux en tenir compte.»
La crise à Libé a servi de détonateur. Les quatre journalistes ont investi leurs indemnités de départ dans un nouveau site Web d'information et de reportages, lancé en mai 2007. Rue89 a aussi bénéficié d'un actionnariat d'une trentaine de personnes qui ont versé 10 000 euros chacune, puis d'une campagne de financement. Le site emploie aujourd'hui 15 journalistes, et il a bénéficié de l'apport de 2000 contributeurs depuis sa fondation. Plus de 1,5 million de visiteurs uniques le fréquentent chaque mois, et il est cité régulièrement dans les médias «officiels».
Le site est pleinement alimenté par les textes et commentaires des internautes. Mais Laurent Mauriac rejette l'argument selon lequel la profession de journalisme est à la veille de disparaître. Il ne croit pas que tout le monde puisse être journaliste. «À Rue89 nous parlons de coproduction de l'information. L'apport du citoyen est essentiel, c'est un partenaire égalitaire, mais le journaliste est tout aussi essentiel, et peut-être encore plus qu'avant, pour maintenir des réflexes journalistiques» de validation et de vérification de l'information. Une voie de l'avenir? En tout cas, une expérience à suivre.
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Note: nos fidèles lecteurs et lectrices prendront note que c'est mon collègue Stéphane Baillargeon qui couvrira maintenant au quotidien le secteur des médias, puisque j'occuperai cet automne de nouvelles fonctions au site Web du Devoir. Mais je demeurerai chroniqueur, en tenant tous les lundis cette chronique médias.
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pcauchon@ledevoir.com
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