Crise au Conseil de presse - Un tribunal d'honneur dont le sort était annoncé
Le Conseil de presse du Québec (CPQ) est en crise. Selon le président démissionnaire, Raymond Corriveau, les médias qui en font partie veulent qu'il s'en tienne au rôle de «tribunal d'honneur» qui lui a été attribué lors de sa fondation, en 1973. Les représentants du public voudraient, eux, que le Conseil se prononce tout autant sur les questions qui se posent dans cette industrie. Quel est le problème?
Le CPQ compte parmi les organismes du genre qui ont été mis sur pied dans la plupart des provinces et dans des pays comme l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. L'ancêtre en est le Press Council britannique de 1953, devenu en 1991 la United Kingdom Press Complaints Commission. Ces organismes, qui entendent les griefs du public ou des médias, n'excluent pas pour autant de faire la promotion de la liberté de presse.
Le Conseil de presse du Québec détient depuis toujours un double mandat. Il a tranché des milliers de plaintes provenant du public et quelques-unes de journalistes. Mais il est aussi intervenu publiquement, à quelques occasions, conformément à sa mission de «veiller à la protection de la liberté de presse et du droit du public à une information de qualité».
Pourtant, force est de constater que, s'il a pu régler maints griefs particuliers et maintenir, non sans difficulté, un minimum d'éthique dans les médias, le CPQ n'a pu enrayer la dégradation des pratiques professionnelles au sein de la presse québécoise. Son impuissance s'explique, certes, par le peu de moyens qui lui ont été donnés, mais aussi par le mandat conflictuel qu'il a accepté.
Comme les autres membres, en effet, patrons de presse et journalistes acceptaient volontiers que le Conseil tranche des cas d'éthique. Mais ils n'allaient pas le laisser critiquer les médias, même quand des pratiques, des tendances et des changements risquaient de dénaturer le journalisme.
À l'origine, le CPQ, contrairement à d'autres, ne fut pas conçu comme un tribunal d'éthique, mais comme un substitut à l'intervention de l'État au moment où la concentration de la presse soulevait tout un débat. On visait alors non pas à modérer la concentration des entreprises, mais à laisser aux médias la prérogative de s'autoréglementer. Une fois l'État et sa responsabilité ainsi écartés, les perdants allaient toutefois se révéler, sauf rares exceptions, le journalisme professionnel et le droit du public à l'information.
Le journalisme menacé
Assez tôt, le CPQ a connu des «crises», qu'il a tant bien que mal surmontées. Le jour toutefois où les divergences entre le journalisme de combat des uns, le journalisme d'intérêt national des autres (à Radio-Canada) et le journalisme d'affaires du privé n'allaient plus faire cause commune, ce tribunal risquait de disparaître. Ce jour-là est proche, s'il n'est pas déjà arrivé.
Les gouvernements eux-mêmes se sont fort bien accommodés des Conseils de presse. Par contre, tant à Québec qu'à Ottawa, ils ne se sont pas fait scrupule de compromettre la liberté de presse et le droit du public à l'information. Ainsi, les autorités fédérales ont supprimé la barrière juridique entre presse écrite et presse électronique. Et la Caisse de dépôt a permis à Quebecor d'assujettir la télévision privée.
Les résultats parlent d'eux-mêmes. Ces entreprises qu'il fallait épauler pour affronter, disait-on, la mondialisation sont ou bien en faillite, comme CanWest au Canada anglais, ou bien en train de décimer leurs rédactions, tel Quebecor. Le talentueux Conrad Black, hier propriétaire de la majorité des journaux du pays, dont Le Soleil, loge aujourd'hui dans un pénitencier de la Floride.
Bref, ce n'est pas d'abord le CPQ qui est menacé, mais le journalisme. L'évolution technologique — l'ère Internet — remettait déjà en cause le modèle financier de la presse écrite et de la télévision privée. La crise économique qui a éclaté depuis n'aura fait qu'ajouter aux pressions des entreprises. Et à la tentation de sauver leur rentabilité en sabrant les salles de rédaction.
En période de crise et de chute des revenus, les entreprises de presse, y compris Radio-Canada, n'auraient-elles pas dû redéployer leurs ressources pour maintenir les services essentiels? À voir les mesures de rationalisation qui prévalent un peu partout, l'information du public ne fait pas partie de leurs priorités. Les citoyens sauront de moins en moins ce qui se passe dans leur société, mais ils auront de plus en plus droit aux pires tranquillisants.
Les voies de solution
Que faire? Au Canada, les géants des communications s'entredéchirent pour mettre la main sur les revenus du câble et du téléphone ou sur les subventions fédérales à la culture «canadienne». Ils appuieraient volontiers les conservateurs de Stephen Harper si ce gouvernement privatisait comme ils le souhaitent le grand réseau public de radio et télévision. Pris au piège de leur discours contre l'intervention de l'État, ils voient sans doute avec envie les milliards qu'Ottawa et Toronto offrent à General Motors!
À Québec, un cabinet aux abois aimerait peut-être jeter quelques milliers de dollars au CPQ, et le Conseil s'en contenterait sans doute. Mais ce genre d'aide ne résoudrait en rien la crise du journalisme et le problème que posent la protection et le financement du droit du public à l'information. Une autre voie est possible.
«Toute personne a droit à l'information», proclame la Charte québécoise des droits et libertés, mais c'est «dans la mesure prévue par la loi». Or, aucune mesure n'est prévue à cet égard, sauf la loi d'accès à l'information gouvernementale, que le présent cabinet aura piétinée sans vergogne. À quand une législation consacrant le droit des Québécois à l'information?
*****
redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
Le CPQ compte parmi les organismes du genre qui ont été mis sur pied dans la plupart des provinces et dans des pays comme l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. L'ancêtre en est le Press Council britannique de 1953, devenu en 1991 la United Kingdom Press Complaints Commission. Ces organismes, qui entendent les griefs du public ou des médias, n'excluent pas pour autant de faire la promotion de la liberté de presse.
Le Conseil de presse du Québec détient depuis toujours un double mandat. Il a tranché des milliers de plaintes provenant du public et quelques-unes de journalistes. Mais il est aussi intervenu publiquement, à quelques occasions, conformément à sa mission de «veiller à la protection de la liberté de presse et du droit du public à une information de qualité».
Pourtant, force est de constater que, s'il a pu régler maints griefs particuliers et maintenir, non sans difficulté, un minimum d'éthique dans les médias, le CPQ n'a pu enrayer la dégradation des pratiques professionnelles au sein de la presse québécoise. Son impuissance s'explique, certes, par le peu de moyens qui lui ont été donnés, mais aussi par le mandat conflictuel qu'il a accepté.
Comme les autres membres, en effet, patrons de presse et journalistes acceptaient volontiers que le Conseil tranche des cas d'éthique. Mais ils n'allaient pas le laisser critiquer les médias, même quand des pratiques, des tendances et des changements risquaient de dénaturer le journalisme.
À l'origine, le CPQ, contrairement à d'autres, ne fut pas conçu comme un tribunal d'éthique, mais comme un substitut à l'intervention de l'État au moment où la concentration de la presse soulevait tout un débat. On visait alors non pas à modérer la concentration des entreprises, mais à laisser aux médias la prérogative de s'autoréglementer. Une fois l'État et sa responsabilité ainsi écartés, les perdants allaient toutefois se révéler, sauf rares exceptions, le journalisme professionnel et le droit du public à l'information.
Le journalisme menacé
Assez tôt, le CPQ a connu des «crises», qu'il a tant bien que mal surmontées. Le jour toutefois où les divergences entre le journalisme de combat des uns, le journalisme d'intérêt national des autres (à Radio-Canada) et le journalisme d'affaires du privé n'allaient plus faire cause commune, ce tribunal risquait de disparaître. Ce jour-là est proche, s'il n'est pas déjà arrivé.
Les gouvernements eux-mêmes se sont fort bien accommodés des Conseils de presse. Par contre, tant à Québec qu'à Ottawa, ils ne se sont pas fait scrupule de compromettre la liberté de presse et le droit du public à l'information. Ainsi, les autorités fédérales ont supprimé la barrière juridique entre presse écrite et presse électronique. Et la Caisse de dépôt a permis à Quebecor d'assujettir la télévision privée.
Les résultats parlent d'eux-mêmes. Ces entreprises qu'il fallait épauler pour affronter, disait-on, la mondialisation sont ou bien en faillite, comme CanWest au Canada anglais, ou bien en train de décimer leurs rédactions, tel Quebecor. Le talentueux Conrad Black, hier propriétaire de la majorité des journaux du pays, dont Le Soleil, loge aujourd'hui dans un pénitencier de la Floride.
Bref, ce n'est pas d'abord le CPQ qui est menacé, mais le journalisme. L'évolution technologique — l'ère Internet — remettait déjà en cause le modèle financier de la presse écrite et de la télévision privée. La crise économique qui a éclaté depuis n'aura fait qu'ajouter aux pressions des entreprises. Et à la tentation de sauver leur rentabilité en sabrant les salles de rédaction.
En période de crise et de chute des revenus, les entreprises de presse, y compris Radio-Canada, n'auraient-elles pas dû redéployer leurs ressources pour maintenir les services essentiels? À voir les mesures de rationalisation qui prévalent un peu partout, l'information du public ne fait pas partie de leurs priorités. Les citoyens sauront de moins en moins ce qui se passe dans leur société, mais ils auront de plus en plus droit aux pires tranquillisants.
Les voies de solution
Que faire? Au Canada, les géants des communications s'entredéchirent pour mettre la main sur les revenus du câble et du téléphone ou sur les subventions fédérales à la culture «canadienne». Ils appuieraient volontiers les conservateurs de Stephen Harper si ce gouvernement privatisait comme ils le souhaitent le grand réseau public de radio et télévision. Pris au piège de leur discours contre l'intervention de l'État, ils voient sans doute avec envie les milliards qu'Ottawa et Toronto offrent à General Motors!
À Québec, un cabinet aux abois aimerait peut-être jeter quelques milliers de dollars au CPQ, et le Conseil s'en contenterait sans doute. Mais ce genre d'aide ne résoudrait en rien la crise du journalisme et le problème que posent la protection et le financement du droit du public à l'information. Une autre voie est possible.
«Toute personne a droit à l'information», proclame la Charte québécoise des droits et libertés, mais c'est «dans la mesure prévue par la loi». Or, aucune mesure n'est prévue à cet égard, sauf la loi d'accès à l'information gouvernementale, que le présent cabinet aura piétinée sans vergogne. À quand une législation consacrant le droit des Québécois à l'information?
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redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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