Questions d'image - Le grand méchant Web
Ses ravages et autres dommages collatéraux sont désormais bien visibles; la crise économique aidant, on constate combien les organismes de presse et autres grands médias électroniques souffrent terriblement de l'omnipotence du Web dans notre monde.
Tout change, et tout change trop vite. Certains le déplorent, d'autres s'en réjouissent. Mais tous s'adaptent tant bien que mal à l'inéluctabilité de la chose. De grands journaux font faillite partout sur la planète (il y en aura d'autres). Radio-Canada va supprimer 800 postes. La décision est aussi politique, mais force est d'admettre que les chaînes de télévision privées et publiques sont durement touchées par la baisse des revenus publicitaires. Ce phénomène est récurrent dans tous les médias de masse. Et ce n'est pas fini.
L'industrie de la communication tout entière est malmenée, brinquebalée, bouleversée, le plus souvent fragilisée. Elle se remet donc en question, à juste titre. S'il est évident que l'arrivée de la technologie numérique est responsable en partie de certaines catastrophes économiques et humaines, il est fascinant de constater cependant combien les nouveaux médias, ou ceux qui ont prévu depuis plus longtemps ce mouvement domino, tirent désormais leur épingle du jeu.
Certaines mutations sont spectaculaires. Il suffit de naviguer sur quelques grands sites d'information ou d'intérêt public pour voir comment de grands prestataires de nouvelles — journaux ou télédiffuseurs — sont en train de s'établir non plus en tant que supports médiatiques, mais bien davantage comme des marques de contenu, spécialisé ou généraliste.
Les revenus publicitaires ne se sont pas envolés, bien au contraire. Ils sont simplement investis ailleurs, là où le plus grand nombre de consommateurs se retrouvent, discutent ou évoluent dans leur façon de consommer des contenus. En l'occurrence, de l'information. Ceux qui savent s'adapter se concentrent désormais sur le service qu'ils procurent et non sur le support qu'ils exploitent. Ce sont donc eux qui bénéficient le plus de la répartition de la tarte publicitaire.
Tous les patrons de presse le savent et le savaient: abattre des arbres pour chimiquement fabriquer de la pâte à papier et, au bout du compte, un journal instantanément jetable, constitue un modèle de gestion totalement révolu parce qu'indéfendable sur le plan économique et environnemental.
Tous savent aussi que le métier de l'information ne consiste pas à produire du papier, mais à «fabriquer de l'information», du contenu, autrement dit. Ce qui est vrai pour les journaux l'est tout autant pour les médias électroniques. De toute façon, le seul et unique support que nous consommerons demain sera un écran numérique, quel que soit sa forme, sa taille ou l'endroit où nous l'utiliserons.
Mais si les industries de l'information et de la communication sont touchées, celles de la production des images et des sons le sont tout autant. Les nouveaux produits, caméras et logiciels disponibles sur le marché permettent — avec une habileté certes professionnelle et un minimum de talent, et les jeunes en ont! — de produire des contenus artistiques de grande qualité à des coûts défiant toute concurrence. Le cinéma et la publicité en savent quelque chose.
Qu'importe le flacon, puisque nous ne désirons désormais que l'ivresse.
Pour comprendre ce qui se passe, il suffit d'observer nos propres schémas de consommation quotidienne et ce que nous exigeons du Web.
Nous apprécions la démarche citoyenne du Web ainsi que son aspect de facilitateur d'accès. Et là encore, nous ne sommes qu'à l'orée des grands boul1eversements dans nos habitudes marchandes. Les industries du tourisme ou de l'immobilier constatent chaque jour combien le Web s'affaire à supprimer les intermédiaires... et les charges qui viennent avec.
Les agents de voyage et les agents immobiliers ont raison de s'inquiéter des changements profonds de leurs consommateurs lorsque ces derniers désirent voyager ou trouver un logement. Vont-ils disparaître? Je ne le sais pas, mais je sais seulement que ceux qui survivront auront intégré la maîtrise du Web dans la pratique de leur métier. Ce qui n'est pas si simple.
Aujourd'hui la communication, la culture, le commerce. Demain la santé, l'enseignement, la religion, la politique. La civilisation numérique est en marche. Fait-elle peur? Sans doute. Est-elle idéale? Je ne crois pas. De plus en plus de voix s'élèvent pour dire que la crise économique actuelle appelle à de profonds questionnements et à une remise en cause des valeurs morales sur lesquelles s'appuie notre capitalisme à tout crin. Le Web offre un tissu social, citoyen, collectif, démocratique et créatif. Précisément les mots que j'entends le plus prononcer par tous ceux et celles qui réclament des changements.
N'ayons pas peur du grand méchant Web. Les internautes veulent changer le monde, eh bien qu'ils le changent! Car, après tout, ces internautes, c'est nous.
****
Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.
Tout change, et tout change trop vite. Certains le déplorent, d'autres s'en réjouissent. Mais tous s'adaptent tant bien que mal à l'inéluctabilité de la chose. De grands journaux font faillite partout sur la planète (il y en aura d'autres). Radio-Canada va supprimer 800 postes. La décision est aussi politique, mais force est d'admettre que les chaînes de télévision privées et publiques sont durement touchées par la baisse des revenus publicitaires. Ce phénomène est récurrent dans tous les médias de masse. Et ce n'est pas fini.
L'industrie de la communication tout entière est malmenée, brinquebalée, bouleversée, le plus souvent fragilisée. Elle se remet donc en question, à juste titre. S'il est évident que l'arrivée de la technologie numérique est responsable en partie de certaines catastrophes économiques et humaines, il est fascinant de constater cependant combien les nouveaux médias, ou ceux qui ont prévu depuis plus longtemps ce mouvement domino, tirent désormais leur épingle du jeu.
Certaines mutations sont spectaculaires. Il suffit de naviguer sur quelques grands sites d'information ou d'intérêt public pour voir comment de grands prestataires de nouvelles — journaux ou télédiffuseurs — sont en train de s'établir non plus en tant que supports médiatiques, mais bien davantage comme des marques de contenu, spécialisé ou généraliste.
Les revenus publicitaires ne se sont pas envolés, bien au contraire. Ils sont simplement investis ailleurs, là où le plus grand nombre de consommateurs se retrouvent, discutent ou évoluent dans leur façon de consommer des contenus. En l'occurrence, de l'information. Ceux qui savent s'adapter se concentrent désormais sur le service qu'ils procurent et non sur le support qu'ils exploitent. Ce sont donc eux qui bénéficient le plus de la répartition de la tarte publicitaire.
Tous les patrons de presse le savent et le savaient: abattre des arbres pour chimiquement fabriquer de la pâte à papier et, au bout du compte, un journal instantanément jetable, constitue un modèle de gestion totalement révolu parce qu'indéfendable sur le plan économique et environnemental.
Tous savent aussi que le métier de l'information ne consiste pas à produire du papier, mais à «fabriquer de l'information», du contenu, autrement dit. Ce qui est vrai pour les journaux l'est tout autant pour les médias électroniques. De toute façon, le seul et unique support que nous consommerons demain sera un écran numérique, quel que soit sa forme, sa taille ou l'endroit où nous l'utiliserons.
Mais si les industries de l'information et de la communication sont touchées, celles de la production des images et des sons le sont tout autant. Les nouveaux produits, caméras et logiciels disponibles sur le marché permettent — avec une habileté certes professionnelle et un minimum de talent, et les jeunes en ont! — de produire des contenus artistiques de grande qualité à des coûts défiant toute concurrence. Le cinéma et la publicité en savent quelque chose.
Qu'importe le flacon, puisque nous ne désirons désormais que l'ivresse.
Pour comprendre ce qui se passe, il suffit d'observer nos propres schémas de consommation quotidienne et ce que nous exigeons du Web.
Nous apprécions la démarche citoyenne du Web ainsi que son aspect de facilitateur d'accès. Et là encore, nous ne sommes qu'à l'orée des grands boul1eversements dans nos habitudes marchandes. Les industries du tourisme ou de l'immobilier constatent chaque jour combien le Web s'affaire à supprimer les intermédiaires... et les charges qui viennent avec.
Les agents de voyage et les agents immobiliers ont raison de s'inquiéter des changements profonds de leurs consommateurs lorsque ces derniers désirent voyager ou trouver un logement. Vont-ils disparaître? Je ne le sais pas, mais je sais seulement que ceux qui survivront auront intégré la maîtrise du Web dans la pratique de leur métier. Ce qui n'est pas si simple.
Aujourd'hui la communication, la culture, le commerce. Demain la santé, l'enseignement, la religion, la politique. La civilisation numérique est en marche. Fait-elle peur? Sans doute. Est-elle idéale? Je ne crois pas. De plus en plus de voix s'élèvent pour dire que la crise économique actuelle appelle à de profonds questionnements et à une remise en cause des valeurs morales sur lesquelles s'appuie notre capitalisme à tout crin. Le Web offre un tissu social, citoyen, collectif, démocratique et créatif. Précisément les mots que j'entends le plus prononcer par tous ceux et celles qui réclament des changements.
N'ayons pas peur du grand méchant Web. Les internautes veulent changer le monde, eh bien qu'ils le changent! Car, après tout, ces internautes, c'est nous.
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Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.
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