Médias - La guerre en direct, à quel prix?
On a voulu faire de la guerre en Irak une sorte de télé-réalité en montrant les soldats comme de bons gars dans leur environnement
C'est la première guerre complètement en temps réel dans les médias. La première guerre couverte de façon aussi instantanée par autant de médias. Les chaînes d'information télévisées sont en ondes 24 heures sur 24, commentant, supputant, scrutant chaque stratégie. Des journalistes sont officiellement intégrés aux bataillons, du jamais vu. Plusieurs reporters utilisent de nouveaux outils, comme le vidéophone. D'autres alimentent des sites Internet en temps réel, heure après heure, par micro-ondes, par satellite. C'est la guerre en direct...
Plus que jamais l'information est une arme et rarement le rôle des médias dans un conflit aura été autant scruté. À côté des analyses sur les stratégies militaires ou sur les impacts politiques du conflit, on trouve quotidiennement dans les journaux des textes sur le comportement des médias eux-mêmes. Autant la guerre se déroule en temps réel dans les médias, autant la façon dont les médias couvrent la guerre est également scrutée de façon quotidienne.
Et les médias sont engagés dans une formidable bataille idéologique. Les médias américains jouent à fond la carte du patriotisme et osaient à peine diffuser cette semaine les images des soldats américains tués, blessés ou faits prisonniers qui ont fait les manchettes partout ailleurs dans le monde (y compris au Canada). Comme le signalait un reportage du Christian Science Monitor il y a quelques jours, les Américains qui ne regardent que CNN, Fox News ou leurs grands réseaux ne voient presque pas de reportages sur les Irakiens blessés ou sur les grandes protestations antiguerre qui agitent le monde arabe et le reste du monde. Ces Américains sont donc d'autant plus surpris quand ils apprennent que le reste du monde ne les apprécie guère...
À l'inverse, ajoute le Christian Science, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, plusieurs aspects du conflit mis en avant aux États-Unis (le nombre de troupes irakiennes encerclées, la coopération entre les forces américaines et plusieurs États du Golfe, ou encore la supériorité technologique des armes américaines) sont absents de la couverture journalistique (voir notre autre texte en page E 2).
Le contrôle
Claude Beauregard a un point de vue privilégié sur les relations entre les médias et l'armée. Analyste senior au Centre de commandement de la Défense nationale à Ottawa, il scrute quotidiennement ces jours-ci des dizaines de journaux et de sites Internet. Coauteur du recueil d'essais Les Médias et la Guerre, Claude Beauregard est également professeur au département de communications de l'UQAM où il donne un cours sur la censure et la propagande.
C'est à la suite de la Première Guerre mondiale que les militaires ont commencé à s'interroger sur le rôle que pouvaient jouer la photo et le cinéma dans la propagande, explique-t-il. Ils avaient assez bien compris ce rôle pour faire en sorte que, pendant la Deuxième Guerre mondiale, aucune photo ne soit diffusée dans le monde sans l'approbation des responsables de la censure.
Du point de vue des militaires, la guerre du Vietnam a évidemment été un véritable dérapage médiatique, rappelle Claude Beauregard. «Le théâtre des opérations était ouvert, non circonscrit, n'importe qui pouvait prendre l'avion pour Saigon» et plusieurs journalistes sans formation particulière ont accompagné des militaires pour témoigner de l'enlisement de l'armée américaine et de l'absurdité de cette guerre (plusieurs journalistes y ont d'ailleurs laissé leur vie).
Quelques années plus tard, c'est Margaret Thatcher qui, tirant les leçons du Vietnam, a serré la vis lors du conflit aux Malouines de 1982, mettant en place un vigoureux contrôle des médias (leur refusant l'accès au théâtre des opérations, notamment). Un système de pool, qui permet à quelques médias «élus» de fournir les images à tous les autres, a alors été mis en place et développé par la suite par l'administration Reagan dans les années 80, entre autres lors des conflits à Grenade et au Panama. Ce contrôle primaire du théâtre des opérations a sûrement atteint un sommet lors de la guerre du Golfe de 1991, lorsque les militaires ont aussi voulu conditionner le langage lui-même avec des termes comme «frappes chirurgicales» et autres «dommages collatéraux».
Tout au long des années 90, les médias ont essayé de tirer les leçons de l'expérience de 1991, ayant l'impression d'avoir été manipulés. On pourrait s'étendre longuement sur les relations entre médias et militaires pendant les conflits au Kosovo et en Somalie, mais pour comprendre la situation actuelle, il faut surtout s'attarder à la guerre en Afghanistan qui a suivi les attentats du 11 septembre.
Vision limitée
«Les relations entre médias et militaires se sont détériorées en Afghanistan, de dire Claude Beauregard. Le Pentagone avait interdit tout accès aux soldats, mais il faut dire aussi qu'il était plus difficile d'amener des journalistes avec ce type de troupes spéciales en action. Il reste que les grands réseaux ont commencé à s'approvisionner en images ailleurs, entre autres auprès de al-Jazira. Le Pentagone a vite compris qu'il ne fallait pas laisser la place à une chaîne d'information arabe. Donc, en prévision de la guerre en Irak, il a proposé d'intégrer des journalistes aux unités militaires, avec deux objectifs: tenter de dominer l'information en bloquant ce qui vient des chaînes arabes et tenter de faire de la guerre une sorte de télé-réalité en l'humanisant, en montrant les soldats comme de bons gars dans leur environnement. Ce pari était également basé sur le fait que la guerre serait très courte, ce qui apparaît maintenant beaucoup moins évident.»
«Depuis cette semaine, ajoute-t-il, les médias commencent à s'interroger sur leur propre éthique. En intégrant des journalistes aux unités militaires, de nouvelles questions apparaissent: faudra-il montrer la mort en direct avec ces nouveaux vidéophones? Puis, le journaliste voyage avec les militaires, mange avec eux, partage leurs douleurs. Le journaliste n'est pas une machine. C'est un être humain qui réagit aussi avec des émotions. Alors, on peut se demander à quel point il peut être impartial dans un tel contexte. Et chez les journalistes américains il y a un autre enjeu: le journaliste est-il d'abord un journaliste ou d'abord un Américain?»
Claude Beauregard fait également remarquer que le journaliste qui suit une unité militaire n'a aucune vision claire de l'ensemble du conflit. «Dans l'armée, c'est bien connu, le soldat est souvent le dernier informé et ce sont les haut gradés qui peuvent visualiser l'ensemble de la stratégie et des opérations. Donc, le journaliste qui suit le simple soldat est dans la même situation!»
Les réseaux semblent commencer à entrevoir les limites de ce type de reportage puisque, selon Claude Beauregard, sur la chaîne CBS, seulement un reportage de guerre sur trois provient des reporters qui accompagnent les militaires, tandis que sur ABC, la norme était cette semaine de un sur quatre.
Si le conflit s'enlise, peut-on prévoir dans les prochains jours un point de rupture, où les médias américains commenceraient à mettre de côté leur patriotisme pour se retourner contre l'autorité politico-militaire? Claude Beauregard n'ose faire de prédictions. Mais il constate qu'il y a une semaine, 71 % des Américains disaient que le conflit se déroulait bien. Quelques jours plus tard, ce taux tombait à 38 %, alors qu'étaient diffusées les premières images de blessés et de morts. «Mais pour le moment, le soutien au président Bush ne faiblit pas.»
Plus que jamais l'information est une arme et rarement le rôle des médias dans un conflit aura été autant scruté. À côté des analyses sur les stratégies militaires ou sur les impacts politiques du conflit, on trouve quotidiennement dans les journaux des textes sur le comportement des médias eux-mêmes. Autant la guerre se déroule en temps réel dans les médias, autant la façon dont les médias couvrent la guerre est également scrutée de façon quotidienne.
Et les médias sont engagés dans une formidable bataille idéologique. Les médias américains jouent à fond la carte du patriotisme et osaient à peine diffuser cette semaine les images des soldats américains tués, blessés ou faits prisonniers qui ont fait les manchettes partout ailleurs dans le monde (y compris au Canada). Comme le signalait un reportage du Christian Science Monitor il y a quelques jours, les Américains qui ne regardent que CNN, Fox News ou leurs grands réseaux ne voient presque pas de reportages sur les Irakiens blessés ou sur les grandes protestations antiguerre qui agitent le monde arabe et le reste du monde. Ces Américains sont donc d'autant plus surpris quand ils apprennent que le reste du monde ne les apprécie guère...
À l'inverse, ajoute le Christian Science, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, plusieurs aspects du conflit mis en avant aux États-Unis (le nombre de troupes irakiennes encerclées, la coopération entre les forces américaines et plusieurs États du Golfe, ou encore la supériorité technologique des armes américaines) sont absents de la couverture journalistique (voir notre autre texte en page E 2).
Le contrôle
Claude Beauregard a un point de vue privilégié sur les relations entre les médias et l'armée. Analyste senior au Centre de commandement de la Défense nationale à Ottawa, il scrute quotidiennement ces jours-ci des dizaines de journaux et de sites Internet. Coauteur du recueil d'essais Les Médias et la Guerre, Claude Beauregard est également professeur au département de communications de l'UQAM où il donne un cours sur la censure et la propagande.
C'est à la suite de la Première Guerre mondiale que les militaires ont commencé à s'interroger sur le rôle que pouvaient jouer la photo et le cinéma dans la propagande, explique-t-il. Ils avaient assez bien compris ce rôle pour faire en sorte que, pendant la Deuxième Guerre mondiale, aucune photo ne soit diffusée dans le monde sans l'approbation des responsables de la censure.
Du point de vue des militaires, la guerre du Vietnam a évidemment été un véritable dérapage médiatique, rappelle Claude Beauregard. «Le théâtre des opérations était ouvert, non circonscrit, n'importe qui pouvait prendre l'avion pour Saigon» et plusieurs journalistes sans formation particulière ont accompagné des militaires pour témoigner de l'enlisement de l'armée américaine et de l'absurdité de cette guerre (plusieurs journalistes y ont d'ailleurs laissé leur vie).
Quelques années plus tard, c'est Margaret Thatcher qui, tirant les leçons du Vietnam, a serré la vis lors du conflit aux Malouines de 1982, mettant en place un vigoureux contrôle des médias (leur refusant l'accès au théâtre des opérations, notamment). Un système de pool, qui permet à quelques médias «élus» de fournir les images à tous les autres, a alors été mis en place et développé par la suite par l'administration Reagan dans les années 80, entre autres lors des conflits à Grenade et au Panama. Ce contrôle primaire du théâtre des opérations a sûrement atteint un sommet lors de la guerre du Golfe de 1991, lorsque les militaires ont aussi voulu conditionner le langage lui-même avec des termes comme «frappes chirurgicales» et autres «dommages collatéraux».
Tout au long des années 90, les médias ont essayé de tirer les leçons de l'expérience de 1991, ayant l'impression d'avoir été manipulés. On pourrait s'étendre longuement sur les relations entre médias et militaires pendant les conflits au Kosovo et en Somalie, mais pour comprendre la situation actuelle, il faut surtout s'attarder à la guerre en Afghanistan qui a suivi les attentats du 11 septembre.
Vision limitée
«Les relations entre médias et militaires se sont détériorées en Afghanistan, de dire Claude Beauregard. Le Pentagone avait interdit tout accès aux soldats, mais il faut dire aussi qu'il était plus difficile d'amener des journalistes avec ce type de troupes spéciales en action. Il reste que les grands réseaux ont commencé à s'approvisionner en images ailleurs, entre autres auprès de al-Jazira. Le Pentagone a vite compris qu'il ne fallait pas laisser la place à une chaîne d'information arabe. Donc, en prévision de la guerre en Irak, il a proposé d'intégrer des journalistes aux unités militaires, avec deux objectifs: tenter de dominer l'information en bloquant ce qui vient des chaînes arabes et tenter de faire de la guerre une sorte de télé-réalité en l'humanisant, en montrant les soldats comme de bons gars dans leur environnement. Ce pari était également basé sur le fait que la guerre serait très courte, ce qui apparaît maintenant beaucoup moins évident.»
«Depuis cette semaine, ajoute-t-il, les médias commencent à s'interroger sur leur propre éthique. En intégrant des journalistes aux unités militaires, de nouvelles questions apparaissent: faudra-il montrer la mort en direct avec ces nouveaux vidéophones? Puis, le journaliste voyage avec les militaires, mange avec eux, partage leurs douleurs. Le journaliste n'est pas une machine. C'est un être humain qui réagit aussi avec des émotions. Alors, on peut se demander à quel point il peut être impartial dans un tel contexte. Et chez les journalistes américains il y a un autre enjeu: le journaliste est-il d'abord un journaliste ou d'abord un Américain?»
Claude Beauregard fait également remarquer que le journaliste qui suit une unité militaire n'a aucune vision claire de l'ensemble du conflit. «Dans l'armée, c'est bien connu, le soldat est souvent le dernier informé et ce sont les haut gradés qui peuvent visualiser l'ensemble de la stratégie et des opérations. Donc, le journaliste qui suit le simple soldat est dans la même situation!»
Les réseaux semblent commencer à entrevoir les limites de ce type de reportage puisque, selon Claude Beauregard, sur la chaîne CBS, seulement un reportage de guerre sur trois provient des reporters qui accompagnent les militaires, tandis que sur ABC, la norme était cette semaine de un sur quatre.
Si le conflit s'enlise, peut-on prévoir dans les prochains jours un point de rupture, où les médias américains commenceraient à mettre de côté leur patriotisme pour se retourner contre l'autorité politico-militaire? Claude Beauregard n'ose faire de prédictions. Mais il constate qu'il y a une semaine, 71 % des Américains disaient que le conflit se déroulait bien. Quelques jours plus tard, ce taux tombait à 38 %, alors qu'étaient diffusées les premières images de blessés et de morts. «Mais pour le moment, le soutien au président Bush ne faiblit pas.»
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