Big Google
Connaissez-vous la Widener Library? C'est pour moi la plus belle bibliothèque du monde. Logée dans un immeuble de style beaux-arts à colonnades et en brique, on y trouve trois millions de volumes alignés sur 90 km de rayons. Ses sous-sols, où l'on peut se promener librement, sont un véritable labyrinthe où un esprit fertile pourrait imaginer une version moderne du Nom de la rose, le roman policier d'Umberto Eco qui se déroule au Moyen Âge. Widener est le coeur de la plus grande collection privée de livres au monde, celle de l'Université Harvard, à Boston. On y trouve notamment un exemplaire original de la bible de Gutenberg et des centaines d'autres trésors, dont une collection de livres en français à faire pâlir bien des bibliothèques québécoises.
Voilà à quoi j'ai pensé en apprenant que le patron des bibliothèques d'Harvard, Robert Darnton, venait de prendre ses distances à l'égard du vaste projet de numérisation de livres de la multinationale Google. L'article publié dans la New York Review of Books ne cesse d'alimenter le débat en France. Il faut dire que Darnton est un spécialiste de l'époque des Lumières et donc de la France du XVIIIe siècle. Cela fait 15 ans qu'il incite les chercheurs à publier leurs travaux dans Internet afin de les rendre plus accessibles. C'est pour les mêmes raisons qu'il avait d'abord vu dans le projet de numérisation de livres lancé par Google une façon de faire avancer cet idéal. Mais le voilà qui déchante.
Rappelons qu'en 2004 Google signait des ententes avec quelques prestigieuses bibliothèques anglo-saxonnes, dont celle d'Harvard, afin de numériser 15 millions de livres. La société en a depuis numérisé un million qui étaient libres de droits. Mais elle ne s'est pas arrêtée là. Au mépris des droits d'auteur, elle a aussi numérisé un autre million de livres disponibles en librairie ainsi que cinq millions d'ouvrages épuisés dont les droits ne sont pas encore du domaine public. Ces derniers livres ne sont accessibles que pour une lecture partielle (20 %) dans le site de Google. Poursuivie par les auteurs et les éditeurs, la société a signé en novembre une entente qui doit être approuvée par un tribunal de New York, ce qui pourrait prendre encore deux ans.
Concrètement, dit Darnton, Google s'apprête à devenir rien de moins que «la plus grande bibliothèque du monde» doublée de «la plus grande librairie de la planète». De prime abord, comment ne pas être enthousiasmé par la perspective que des millions de livres qui moisissent dans les réserves des bibliothèques soient mis à la portée de tous? C'est ainsi que Darnton a d'abord réagi. Mais la lecture de l'entente signée par Google l'a amené à réviser son opinion.
Pourquoi? D'abord, parce que Google semble sur le point d'acquérir un monopole sans précédent. En signant une entente avec Google, les bibliothèques perdent le droit de partager leur fond avec d'autres bibliothèques. Seule Google sera autorisée à faire le lien entre elles. Google demeure ainsi la seule propriétaire de l'utilisation extérieure des livres numérisés. Pour accéder à cette caverne d'Ali Baba, il faudra obligatoirement passer par son moteur de recherche. Bien sûr, une licence sera accordée aux bibliothèques publiques. Mais elle ne donnera droit qu'à un seul terminal par bibliothèque. Ceux qui ne voudront pas faire la queue pendant des heures devront payer. Payer pour accéder à des livres qui appartiennent déjà à des bibliothèques publiques!
Mais ce n'est pas la seule inquiétude. Google vient d'autoriser la publicité dans son site américain de nouvelles. Qui sait si, demain, des annonces de MacDo ne surgiront pas entre deux pages de Michel Tremblay ou deux poèmes de Gaston Miron? Et le prix d'accès pourrait augmenter. Darnton cite l'exemple de ces revues scientifiques qui vendent leur abonnement à prix d'or à des bibliothèques prises à la gorge. Si le monopole de Google peut paraître attrayant aujourd'hui, il pourrait demain se monnayer au prix fort. Sans compter ce qu'il adviendrait de ce précieux fond en cas de rachat ou de faillite.
Si les pouvoirs publics n'avaient pas bayé aux corneilles, dit Darnton, elles auraient pu créer une bibliothèque numérique qui serait l'équivalent moderne de la bibliothèque d'Alexandrie. Dans ses chic bureaux de Cambridge sur les bords de la rivière Charles, le patron d'une des plus belles bibliothèque du monde se prend étrangement à rêver de ces réseaux que l'Europe et la Francophonie tentent péniblement de créer avec des moyens dérisoires. Je veux parler de la bibliothèque numérique Europeana et du Réseau francophone des bibliothèques nationales numériques, qui n'en sont encore qu'à leurs débuts.
La poursuite contre Google a peut-être résolu une partie des problèmes des auteurs et des éditeurs. Mais on se demande aujourd'hui qui dans cette affaire défend l'intérêt public.
***
crioux@ledevoir.com
Voilà à quoi j'ai pensé en apprenant que le patron des bibliothèques d'Harvard, Robert Darnton, venait de prendre ses distances à l'égard du vaste projet de numérisation de livres de la multinationale Google. L'article publié dans la New York Review of Books ne cesse d'alimenter le débat en France. Il faut dire que Darnton est un spécialiste de l'époque des Lumières et donc de la France du XVIIIe siècle. Cela fait 15 ans qu'il incite les chercheurs à publier leurs travaux dans Internet afin de les rendre plus accessibles. C'est pour les mêmes raisons qu'il avait d'abord vu dans le projet de numérisation de livres lancé par Google une façon de faire avancer cet idéal. Mais le voilà qui déchante.
Rappelons qu'en 2004 Google signait des ententes avec quelques prestigieuses bibliothèques anglo-saxonnes, dont celle d'Harvard, afin de numériser 15 millions de livres. La société en a depuis numérisé un million qui étaient libres de droits. Mais elle ne s'est pas arrêtée là. Au mépris des droits d'auteur, elle a aussi numérisé un autre million de livres disponibles en librairie ainsi que cinq millions d'ouvrages épuisés dont les droits ne sont pas encore du domaine public. Ces derniers livres ne sont accessibles que pour une lecture partielle (20 %) dans le site de Google. Poursuivie par les auteurs et les éditeurs, la société a signé en novembre une entente qui doit être approuvée par un tribunal de New York, ce qui pourrait prendre encore deux ans.
Concrètement, dit Darnton, Google s'apprête à devenir rien de moins que «la plus grande bibliothèque du monde» doublée de «la plus grande librairie de la planète». De prime abord, comment ne pas être enthousiasmé par la perspective que des millions de livres qui moisissent dans les réserves des bibliothèques soient mis à la portée de tous? C'est ainsi que Darnton a d'abord réagi. Mais la lecture de l'entente signée par Google l'a amené à réviser son opinion.
Pourquoi? D'abord, parce que Google semble sur le point d'acquérir un monopole sans précédent. En signant une entente avec Google, les bibliothèques perdent le droit de partager leur fond avec d'autres bibliothèques. Seule Google sera autorisée à faire le lien entre elles. Google demeure ainsi la seule propriétaire de l'utilisation extérieure des livres numérisés. Pour accéder à cette caverne d'Ali Baba, il faudra obligatoirement passer par son moteur de recherche. Bien sûr, une licence sera accordée aux bibliothèques publiques. Mais elle ne donnera droit qu'à un seul terminal par bibliothèque. Ceux qui ne voudront pas faire la queue pendant des heures devront payer. Payer pour accéder à des livres qui appartiennent déjà à des bibliothèques publiques!
Mais ce n'est pas la seule inquiétude. Google vient d'autoriser la publicité dans son site américain de nouvelles. Qui sait si, demain, des annonces de MacDo ne surgiront pas entre deux pages de Michel Tremblay ou deux poèmes de Gaston Miron? Et le prix d'accès pourrait augmenter. Darnton cite l'exemple de ces revues scientifiques qui vendent leur abonnement à prix d'or à des bibliothèques prises à la gorge. Si le monopole de Google peut paraître attrayant aujourd'hui, il pourrait demain se monnayer au prix fort. Sans compter ce qu'il adviendrait de ce précieux fond en cas de rachat ou de faillite.
Si les pouvoirs publics n'avaient pas bayé aux corneilles, dit Darnton, elles auraient pu créer une bibliothèque numérique qui serait l'équivalent moderne de la bibliothèque d'Alexandrie. Dans ses chic bureaux de Cambridge sur les bords de la rivière Charles, le patron d'une des plus belles bibliothèque du monde se prend étrangement à rêver de ces réseaux que l'Europe et la Francophonie tentent péniblement de créer avec des moyens dérisoires. Je veux parler de la bibliothèque numérique Europeana et du Réseau francophone des bibliothèques nationales numériques, qui n'en sont encore qu'à leurs débuts.
La poursuite contre Google a peut-être résolu une partie des problèmes des auteurs et des éditeurs. Mais on se demande aujourd'hui qui dans cette affaire défend l'intérêt public.
***
crioux@ledevoir.com
Haut de la page

