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Médias - Un conflit parti pour faire mal

Paul Cauchon   9 février 2009  Médias
À peine deux semaines de lock-out, et déjà le conflit au Journal de Montréal est très révélateur des tensions dans le monde des médias. Qu'est-ce que ce sera dans six mois?

Tous les médias se sont beaucoup préoccupés depuis deux semaines des collaborateurs qui continuent à écrire dans ce journal. Jeudi dernier, l'ancien député Raymond Gravel annonçait la fin de sa collaboration. L'abbé Gravel avait décidé de continuer sa collaboration non pas «contre les syndiqués, mais pour les lecteurs», écrivait-il. Mais il s'est vite rendu compte qu'il s'agissait d'une position intenable.

«Je suis victime d'un conflit qui ne m'appartient pas», écrivait-il, refusant d'être manipulé autant par la direction du journal que par le syndicat. Amer, Raymond Gravel ajoute que le syndicat demandait son appui tout en ayant contesté son embauche.

Le recours à des collaborations extérieures pour un journal s'appuie sur plusieurs facteurs. Il est vrai qu'il s'agit d'une façon d'économiser, et l'on peut supposer que bon nombre de journaux préféreraient avoir recours à un maximum de pigistes, sans sécurité d'emploi, pour remplir leurs pages.

Mais il s'agit aussi d'une pratique qui permet d'obtenir des points de vue variés de partenaires extérieurs, et des collaborateurs vedettes sont un véritable moteur pour les ventes d'un journal. Plusieurs collaborateurs eux-mêmes ont librement choisi d'être pigistes plutôt que syndiqués.

Discours manichéen

Le danger, dans l'actuel conflit, c'est d'installer un discours manichéen du type «vrais-journalistes-syndiqués contre journalistes-pigistes-au-rabais», alors que la situation commanderait plutôt une grande solidarité autour de la qualité de l'information entre ceux qui écrivent dans un journal, quel que soit leur statut.

Les syndicats ont vraiment avantage à mieux réfléchir à la manière dont ils pourraient mieux défendre les pigistes, parce que ceux-ci se sentent comme des pions dans ce genre de conflit.

À l'inverse, on voit aussi se développer depuis deux semaines un discours antisyndical, sur le mode des «gros gras durs qui font plein d'argent et ne veulent pas changer leurs façons de faire».

L'argument selon lequel la direction de l'entreprise ne peut plus se payer une convention collective aussi généreuse est peut-être vrai, mais il serait pas mal plus convaincant si l'entreprise ouvrait ses livres pour que ses employés puissent véritablement juger de sa situation financière.

On rappellera en passant que, dans les journaux québécois, les syndicats ne s'occupent pas seulement de calculer les heures supplémentaires! On trouve aussi dans les conventions collectives de nombreuses clauses professionnelles sur le droit du public à l'information, sur la liberté rédactionnelle, sur l'éthique, sur la protection du droit d'auteur et ainsi de suite. Au Québec, les journalistes n'ont pas de corporation professionnelle, et les syndicats sont très souvent montés aux barricades pour protéger la qualité du travail et la qualité de l'information. Je ne dis pas que les directions d'entreprise ne le font pas. Je dis tout simplement que les syndicats le font à même leur contrat de travail.

Mais au-delà de tous les débats sur le rôle des syndicats et des pigistes, il ne faut pas perdre de vue que Le Journal de Montréal est en crise depuis que la direction a mis ses employés en lock-out parce qu'elle n'arrivait pas à obtenir d'eux ce qu'elle voulait en négociation.

De l'extérieur, en constatant les effets désastreux d'un tel geste, on a de la difficulté à croire qu'il n'y avait pas moyen de continuer à négocier, même si cette négociation était ardue. La crise des journaux est réelle, mais la majorité des entreprises tentent de la surmonter sans mettre leurs employés en lock-out.

Pour comprendre les effets d'un tel geste, il faut vraiment lire ce qu'écrivent les journalistes en lock-out sur leur site Internet «ruefrontenac.com». Un homme comme Bertrand Raymond, par exemple, véritable star du journalisme sportif, qui célébrait cet automne 40 ans au Journal de Montréal, qui affirme avoir été «tatoué de son logo des pieds à la tête», déclare maintenant vivre une «douloureuse rupture».

«J'espère que vous avez tous en mémoire de quoi Le Journal de Montréal avait l'air avant ce lock-out d'une grande brutalité, écrit-il, car vous ne reverrez plus jamais le journal dynamique que vous avez lu au cours des quatre dernières décennies.» Voilà des plaies qui ne guériront peut-être jamais.

***

pcauchon@ledevoir.com
 
 
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  • Gilles Bousquet
    Inscrit
    lundi 9 février 2009 09h18
    Faire ce que l'on dit
    Si les journalistes du Journal de Montréal pensent que leurs demandes sont raisonnables, qu'ils en partent un journal à Montréal et qu'ils se donnent les mêmes avantages. Ils ont déjà le titre : Rue Frontenac et leur site sur Internet.

  • Pichot Michel
    Inscrit
    lundi 9 février 2009 09h42
    Dommage
    J'aime beaucoup Le Journal de Montréal. C'est attristant de voir ces grèves permanentes. Dommage parce qu'on ne va plus avoir le journal tel qu'il était et qui nous représentait le mieux du point de vue intellectuel, politique, culturel. J'aime beaucoup aussi Le Devoir qui est plus intellectuel avec des journalistes superbes et des commentaires costauds mais quand j'ai à conseiller un immigrant ou un touriste pour qu'ils connaissent mieux notre pays, c'est Le Journal de Montréal qui est le plus significatif de notre réalité au Québec.

  • bernard bujold
    Inscrit
    lundi 9 février 2009 10h43
    L'empire Quebecor n'existe plus...
    Personnellement, je crois que c'est l'avenir de tous médias qui est remise en question car les règles du jeu ne sont plus les mêmes qu'autrefois.
    Ceci est vrai autant pour Le Journal de Montréal que pour tous les autres médias partout ailleurs dans le monde.
    Le groupe de presse qui a le mieux réagi au changement est The New York Times dont la cohésion entre le papier et l'Internet est un modèle à suivre. La rentabilité n'est pas encore au rendez-vous mais la formule utilisée est excellente. Ici au Québec, Le quotidien La Presse est le groupe qui a le mieux réagi face aux nouvelles technologies en copiant, sur une échelle locale, la recette du New York Times.
    Est-ce que la survie du Journal de Montréal est menacée dans le présent conflit?
    La réponse est oui et ceci pour deux raisons.
    D'abord la situation dans les journaux mais surtout la situation spécifique de Quebecor.
    Plusieurs observateurs se demandent ce que ferait Pierre Péladeau s'il était vivant?
    L'empire Quebecor n'est plus celui de Pierre Péladeau!
    En 1997, au moment de sa mort, l'entreprise était constituée de trois grandes filiales qui se complétaient.
    Les journaux, magazines, livres, disques et distribution dans une; l'imprimerie et le papier journal dans les deux autres. En finance, on qualifiait le système de tabouret à trois pattes à cause de sa grande solidité à ne pas se renverser..
    Aujourd'hui en 2009, les imprimeries n'existent plus, les usines de Donohue ont été vendues et c'est un autre empire, celui créé par l'électricien André Chagnon, qui a été acquis et qui est devenu le joyau de Quebecor.
    Videotron est maintenant au coeur des activités de Quebecor et Pierre Péladeau n'aurait jamais imaginé pareil scénario!
    L'avenir n'aura plus rien du passé.
    Bernard Bujold
    www.LeStudio1.com

  • Patrice-Hans Perrier
    Inscrit
    lundi 9 février 2009 11h06
    Corporatisme des gros syndicats
    Je suis journaliste indépendant et gagne, de peine et de misère, ma vie en qualité de pigiste depuis le début des années 2000. Je peux vous dire que les journalistes au service du Journal de Montréal jouissent de conditions de travail dignent d'une caste princière. Les pigistes ont toutes les peines du monde à gagner des salaires de misère (et nous sommes plus nombreux que les journalistes syndiqués des grands médias), bien en deça de la moyenne des salaires québécois dans bien des cas. Nous devons nous aper des recherches interminables afin de débusquer des primeurs, de pondre des articles de réflexion ou de brosser des perspectives fécondes. Pendant ce temps-là les gros syndiqués de l'information réécrivent des communiqués de presse à 50 $ de l'heure, avec toute la sécurité qui enrobe le bonbon ! Mais, plus souvent qu'autrement, les sysndicats ont mis sur pied (c'est un fait, pas un commentaire) des clauses qui limitent le recours au travail des pigistes (et on voudrait me forcer à faire cause commune avec cette caste), ce qui nous force à nous rabattre sur les médias spécialisés, lesquels ne disposent pas toujours de grands moyens. Les cachets sont donc à la hauteur de cet état de fait.

    À une époque, j'ai composé plus d'une cinquantaine d'articles pour le service des cahiers spéciaux du Journal de Montréal. Il ne s'agissait pas de publireportages en passant. Je n'ai pas été en mesure de signer mes propres articles, puisque le syndicat l'interdisait formellement (ça aussi ce n'est une vue de l'esprit, c'est un fait OBJECTIF). Je peux vous assurer que pour trois articles (environ 2 feuillets par articles) j'étais rémunéré autour de 300 $, alors que le syndiqué moyen empochait autour de 1 000 $ par semaine pour le même nombre d'articles (d'ailleurs les syndiqués devaient pondre entre trois ou quatre petits articles par semaine à cette époque). Des articles souvent mal fagotés en plus, pour ce qui est de la mouture syndiquée.

    C'est un régime de deux poids, deux mesures qui ne désert pas le droit à l'accès à l'information. Et, au vu de la crise actuelle, ce mouvement de troupes au Journal de Montréal n'augure rien de bon. Il s'agit d'une caste de «vache sacrée» qui désire conserver ses énormes privilèges, peu importe si le conflit menace la santé financière du journal (et je ne prends pas la défense des intérêts de QUEBECOR...). Après tout, si ces enfants gâtés viennent à tout perdre ... qui s'en plaindra ?!?

  • Pierre-Yves Pau
    Inscrit
    lundi 9 février 2009 20h28
    Les journalistes syndiqués n'ont plus grand-chose d'intéréssant à dire
    Parce qu'avec les années ils ont fini par prendre le pli de dire comme le patron. Fait que... on s'en passera. Et les meilleurs trouveront toujours à s'employer.

    Tenter d'intimider les journalistes pigistes, comme l'ont fait plusieurs de vos confrères, était une erreur stratégique que les syndiqués risquent de payer cher.

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