Médias - Un conflit parti pour faire mal
À peine deux semaines de lock-out, et déjà le conflit au Journal de Montréal est très révélateur des tensions dans le monde des médias. Qu'est-ce que ce sera dans six mois?
Tous les médias se sont beaucoup préoccupés depuis deux semaines des collaborateurs qui continuent à écrire dans ce journal. Jeudi dernier, l'ancien député Raymond Gravel annonçait la fin de sa collaboration. L'abbé Gravel avait décidé de continuer sa collaboration non pas «contre les syndiqués, mais pour les lecteurs», écrivait-il. Mais il s'est vite rendu compte qu'il s'agissait d'une position intenable.
«Je suis victime d'un conflit qui ne m'appartient pas», écrivait-il, refusant d'être manipulé autant par la direction du journal que par le syndicat. Amer, Raymond Gravel ajoute que le syndicat demandait son appui tout en ayant contesté son embauche.
Le recours à des collaborations extérieures pour un journal s'appuie sur plusieurs facteurs. Il est vrai qu'il s'agit d'une façon d'économiser, et l'on peut supposer que bon nombre de journaux préféreraient avoir recours à un maximum de pigistes, sans sécurité d'emploi, pour remplir leurs pages.
Mais il s'agit aussi d'une pratique qui permet d'obtenir des points de vue variés de partenaires extérieurs, et des collaborateurs vedettes sont un véritable moteur pour les ventes d'un journal. Plusieurs collaborateurs eux-mêmes ont librement choisi d'être pigistes plutôt que syndiqués.
Discours manichéen
Le danger, dans l'actuel conflit, c'est d'installer un discours manichéen du type «vrais-journalistes-syndiqués contre journalistes-pigistes-au-rabais», alors que la situation commanderait plutôt une grande solidarité autour de la qualité de l'information entre ceux qui écrivent dans un journal, quel que soit leur statut.
Les syndicats ont vraiment avantage à mieux réfléchir à la manière dont ils pourraient mieux défendre les pigistes, parce que ceux-ci se sentent comme des pions dans ce genre de conflit.
À l'inverse, on voit aussi se développer depuis deux semaines un discours antisyndical, sur le mode des «gros gras durs qui font plein d'argent et ne veulent pas changer leurs façons de faire».
L'argument selon lequel la direction de l'entreprise ne peut plus se payer une convention collective aussi généreuse est peut-être vrai, mais il serait pas mal plus convaincant si l'entreprise ouvrait ses livres pour que ses employés puissent véritablement juger de sa situation financière.
On rappellera en passant que, dans les journaux québécois, les syndicats ne s'occupent pas seulement de calculer les heures supplémentaires! On trouve aussi dans les conventions collectives de nombreuses clauses professionnelles sur le droit du public à l'information, sur la liberté rédactionnelle, sur l'éthique, sur la protection du droit d'auteur et ainsi de suite. Au Québec, les journalistes n'ont pas de corporation professionnelle, et les syndicats sont très souvent montés aux barricades pour protéger la qualité du travail et la qualité de l'information. Je ne dis pas que les directions d'entreprise ne le font pas. Je dis tout simplement que les syndicats le font à même leur contrat de travail.
Mais au-delà de tous les débats sur le rôle des syndicats et des pigistes, il ne faut pas perdre de vue que Le Journal de Montréal est en crise depuis que la direction a mis ses employés en lock-out parce qu'elle n'arrivait pas à obtenir d'eux ce qu'elle voulait en négociation.
De l'extérieur, en constatant les effets désastreux d'un tel geste, on a de la difficulté à croire qu'il n'y avait pas moyen de continuer à négocier, même si cette négociation était ardue. La crise des journaux est réelle, mais la majorité des entreprises tentent de la surmonter sans mettre leurs employés en lock-out.
Pour comprendre les effets d'un tel geste, il faut vraiment lire ce qu'écrivent les journalistes en lock-out sur leur site Internet «ruefrontenac.com». Un homme comme Bertrand Raymond, par exemple, véritable star du journalisme sportif, qui célébrait cet automne 40 ans au Journal de Montréal, qui affirme avoir été «tatoué de son logo des pieds à la tête», déclare maintenant vivre une «douloureuse rupture».
«J'espère que vous avez tous en mémoire de quoi Le Journal de Montréal avait l'air avant ce lock-out d'une grande brutalité, écrit-il, car vous ne reverrez plus jamais le journal dynamique que vous avez lu au cours des quatre dernières décennies.» Voilà des plaies qui ne guériront peut-être jamais.
***
pcauchon@ledevoir.com
Tous les médias se sont beaucoup préoccupés depuis deux semaines des collaborateurs qui continuent à écrire dans ce journal. Jeudi dernier, l'ancien député Raymond Gravel annonçait la fin de sa collaboration. L'abbé Gravel avait décidé de continuer sa collaboration non pas «contre les syndiqués, mais pour les lecteurs», écrivait-il. Mais il s'est vite rendu compte qu'il s'agissait d'une position intenable.
«Je suis victime d'un conflit qui ne m'appartient pas», écrivait-il, refusant d'être manipulé autant par la direction du journal que par le syndicat. Amer, Raymond Gravel ajoute que le syndicat demandait son appui tout en ayant contesté son embauche.
Le recours à des collaborations extérieures pour un journal s'appuie sur plusieurs facteurs. Il est vrai qu'il s'agit d'une façon d'économiser, et l'on peut supposer que bon nombre de journaux préféreraient avoir recours à un maximum de pigistes, sans sécurité d'emploi, pour remplir leurs pages.
Mais il s'agit aussi d'une pratique qui permet d'obtenir des points de vue variés de partenaires extérieurs, et des collaborateurs vedettes sont un véritable moteur pour les ventes d'un journal. Plusieurs collaborateurs eux-mêmes ont librement choisi d'être pigistes plutôt que syndiqués.
Discours manichéen
Le danger, dans l'actuel conflit, c'est d'installer un discours manichéen du type «vrais-journalistes-syndiqués contre journalistes-pigistes-au-rabais», alors que la situation commanderait plutôt une grande solidarité autour de la qualité de l'information entre ceux qui écrivent dans un journal, quel que soit leur statut.
Les syndicats ont vraiment avantage à mieux réfléchir à la manière dont ils pourraient mieux défendre les pigistes, parce que ceux-ci se sentent comme des pions dans ce genre de conflit.
À l'inverse, on voit aussi se développer depuis deux semaines un discours antisyndical, sur le mode des «gros gras durs qui font plein d'argent et ne veulent pas changer leurs façons de faire».
L'argument selon lequel la direction de l'entreprise ne peut plus se payer une convention collective aussi généreuse est peut-être vrai, mais il serait pas mal plus convaincant si l'entreprise ouvrait ses livres pour que ses employés puissent véritablement juger de sa situation financière.
On rappellera en passant que, dans les journaux québécois, les syndicats ne s'occupent pas seulement de calculer les heures supplémentaires! On trouve aussi dans les conventions collectives de nombreuses clauses professionnelles sur le droit du public à l'information, sur la liberté rédactionnelle, sur l'éthique, sur la protection du droit d'auteur et ainsi de suite. Au Québec, les journalistes n'ont pas de corporation professionnelle, et les syndicats sont très souvent montés aux barricades pour protéger la qualité du travail et la qualité de l'information. Je ne dis pas que les directions d'entreprise ne le font pas. Je dis tout simplement que les syndicats le font à même leur contrat de travail.
Mais au-delà de tous les débats sur le rôle des syndicats et des pigistes, il ne faut pas perdre de vue que Le Journal de Montréal est en crise depuis que la direction a mis ses employés en lock-out parce qu'elle n'arrivait pas à obtenir d'eux ce qu'elle voulait en négociation.
De l'extérieur, en constatant les effets désastreux d'un tel geste, on a de la difficulté à croire qu'il n'y avait pas moyen de continuer à négocier, même si cette négociation était ardue. La crise des journaux est réelle, mais la majorité des entreprises tentent de la surmonter sans mettre leurs employés en lock-out.
Pour comprendre les effets d'un tel geste, il faut vraiment lire ce qu'écrivent les journalistes en lock-out sur leur site Internet «ruefrontenac.com». Un homme comme Bertrand Raymond, par exemple, véritable star du journalisme sportif, qui célébrait cet automne 40 ans au Journal de Montréal, qui affirme avoir été «tatoué de son logo des pieds à la tête», déclare maintenant vivre une «douloureuse rupture».
«J'espère que vous avez tous en mémoire de quoi Le Journal de Montréal avait l'air avant ce lock-out d'une grande brutalité, écrit-il, car vous ne reverrez plus jamais le journal dynamique que vous avez lu au cours des quatre dernières décennies.» Voilà des plaies qui ne guériront peut-être jamais.
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pcauchon@ledevoir.com
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