Wikibec et Quépédia
Céline Dion est-elle une chanteuse canadienne ou québécoise? Pourquoi René Lévesque n'est-il représenté que par sa statue de bronze? Paul-Émile Borduas est-il mort en 1912? Que valent finalement les quelque 8350 articles sur le Québec de Wikipédia, un des dix sites les plus consultés dans Internet?
Ça commence mal avec Paul-Émile Borduas. L'article de Wikipédia — l'encyclopédie virtuelle créée en 2001, multilingue, gratuite et librement diffusée et modifiée partout dans le monde — le fait bien naître à Saint-Hilaire en 1905, mais mal mourir à Paris en 1912. À ce mauvais compte, le maître de l'abstraction n'aurait eu que sept ans pour devenir une figure centrale des beaux-arts québécois, toutes époques confondues.
Plus loin, le texte affirme que les idées de Borduas «guidèrent l'intelligentsia québécoise vers sa grande Révolution tranquille», ce qui est à la fois tordu et drôlement formulé. Tout le texte pèche par un agaçant mélange des temps. L'Étoile noire, oeuvre phare de la dernière manière borduasienne, est décrite comme une composition de «petites touches de noir sur un fond blanc». Comme le montre la reproduction de l'encyclopédie dématérialisée, les sept «petites touches» en question s'avèrent plutôt imposantes.
Autre star, autre texte. Un articulet vient d'apparaître concernant Robertine Barry. En 75 mots, la dame est présentée comme la «première femme journaliste du Québec», ce qui se dispute quand on pense à la carrière de Joséphine Marchand-Durand, par exemple. L'ébauche donne sa date de naissance (1863), mais pas celle de son décès (1910). Le texte ne dit rien de sa grande innovation professionnelle, celle des «courriers du coeur», et décrit bizarrement Mme Barry comme «une femme très belle et gentille!», avec le point d'exclamation.
On continue? La page sur Le Devoir attribue les problèmes financiers du journal au début des années 1990 au départ de Nathalie Petrowski pour La Presse, ceci n'expliquant en rien cela. Ailleurs, la présentation laconique de Lise Bissonnette, ancienne directrice du quotidien, se contente de lister ses «honneurs», dont les «prix du gouverneur», en fait des Prix du Gouverneur général.
Évidemment, dans tous les cas, les articles sont présentés comme des ébauches et un large bandeau placé bien en évidence invite les internautes à les améliorer. Manifestement, des centaines d'autres articles s'avèrent irréprochables dans la forme comme dans le contenu. Bien sûr, le pire, le pas pire et le meilleur constituent le lot, l'avantage et le boulet de ce vaste projet encyclopédique construit depuis des années par des bénévoles.
Des pistes, pas des références
«La démocratisation du processus de constitution des encyclopédies en ligne pose des problèmes: qui a dit quoi? Avec quelle autorité? Après quelles vérifications? On ne peut pas le savoir», juge Pierre Charlebois qui a travaillé 20 ans au service de vérification des faits du Sélection du Reader's Digest à Montréal. La version québécoise du magazine, comme toutes les autres du monde, vérifie tout, absolument tout: la couleur d'une voiture décrite dans un article comme les citations attribuées.
Les encyclopédies, y compris la Wiki, servent au travail des détectives de l'info, avec un infini principe de précaution. Comme le dit le mot d'ordre des journalistes: même si ta mère dit qu'elle t'aime, vérifie! «En tout cas, avec les encyclopédies participatives, on est loin des principes d'objectivité et des méthodes qui prévalaient dans le vieux modèle, au siècle des Lumières, poursuit M. Charlebois. Voilà pourquoi au Reader's Digest ces encyclopédies sont des pistes et jamais des références.»
Autre preuve: les sénateurs américains Edward Kennedy et Robert Byrd ont été déclarés morts en ligne récemment. Le fondateur de l'encyclopédie, l'Américain Jimmy Wales, a donc révélé le 26 janvier qu'il envisageait d'introduire un filtre pour les pages concernant des personnes vivantes. L'annonce a suscité un tollé de commentaires négatifs de la part des «wikifans». La décision finale sera annoncée avant le 20 février.
Par ailleurs, le magazine Stern a procédé à sa propre comparaison, opposant cette fois des textes allemands de la Wikipédia à ceux de la fameuse encyclopédie Brockhaus. L'encyclopédie gratuite a étonnamment obtenu de meilleurs résultats du point de vue de la fiabilité, avec 43 de ses 50 articles. Les experts ont aussi noté l'avantage marqué de la mise à jour éclair (y compris des corrections) des articles en ligne.
Comment ça marche
Wikipédia compte environ 475 portails en français, dont ceux consacrés au Québec dans son ensemble, à l'Acadie, et aux villes de Québec et Montréal.
L'entreprise communautaire et démocratique permet aux internautes d'accorder par vote le statut de bon article et même de portail de qualité à certaines chaînes thématiques. Certains articles ont le statut prisé, celui de la Réserve nationale de faune du cap Tourmente par exemple. Vingt-trois portails se distinguent pour leur grande qualité (Aquitaine, Cinéma, Japon, Musique, New York et Suisse sont du lot) et 14 sont dits de bon niveau (Arménie, Hockey sur glace, Peinture et même Nouvelle-France).
Un portail de qualité doit être pédagogique, ergonomique, esthétique, neutre, stable et dynamique. Il fait honneur à l'encyclopédie. Ce n'est pas encore le cas du Portail Québec, qui relie quelque 8250 articles (sur les trois quarts de millions en français et les 12 millions en près de 230 autres langues).
«Il y a de bonnes choses dans le lot, mais malheureusement, je dois admettre que c'est une contribution généralement assez pauvre», dit Sébastien Savard, un des quelque dix contributeurs du Projet Québec, mis en place pour coordonner les efforts sur la «province de l'est du Canada» (dixit son encyclopédie). Le Projet contribue largement à la maintenance du Portail Québec. «Il faudra augmenter le nombre d'articles: un peu plus de 8000, ce n'est rien, reconnaît M. Savard. Pensez qu'il y a eu des milliers de députés québécois depuis deux siècles. Il faudra aussi rehausser la qualité des articles, c'est évident. Il y a encore beaucoup de travail à faire. Plus on sera de contributeurs, mieux ce sera.»
Rien pour aider
Par ailleurs, il souligne à regret que les fonds d'archives québécois ne facilitent pas la reproduction d'images sur le site. Aux États-Unis, tout ce qui est produit par le gouvernement américain est automatiquement libre de droit, y compris les images des agences de protection de la faune par exemple. Les archives nationales allemandes ont fourni récemment 100 000 images d'histoire gratuitement à Wikipédia.
«Nous, nous n'avons même pas une photo de René Lévesque utilisable, dit-il. Alors on utilise une photo de sa statue devant l'Assemblée nationale. C'est d'autant plus triste que Wikipédia est une source hallucinante de référence sur le Québec, utilisée partout dans le monde, ce que ne semblent pas comprendre nos institutions publiques.»
À peine 7 % des rédacteurs de tous les textes en français proviennent du Québec. Sébastien Savard y contribue depuis 2005. «Mon premier ajout concernait les équipes sportives dans la ville de Québec, une information qu'on retrouvait déjà sur la Wikipédia anglophone. Depuis, j'ai dû fournir entre 15 000 et 20 000 contributions, allant de milliers de petites corrections à une centaines d'articles complets.»
Employé d'une entreprise technologique, ancien joueur de l'émission Génies en herbe qui se décrit comme un «très grand lecteur», M. Savard, 34 ans, s'intéresse à tout, ou presque, dans la belle tradition encyclopédique. À force, il a été désigné comme un des quelque 120 administrateurs de la Wikipédia francophone. En tant que tel, il peut détruire un article jugé plagiaire ou grossier, bloquer des utilisateurs vandales ou protéger certaines pages des modifications en cas de guerre d'édition, quand les contributeurs s'emballent.
«Les administrateurs voient au bon fonctionnement de l'encyclopédie», résume-t-il en rappelant que la version anglophone fait appel à un millier de gardiens du genre.
Ça commence mal avec Paul-Émile Borduas. L'article de Wikipédia — l'encyclopédie virtuelle créée en 2001, multilingue, gratuite et librement diffusée et modifiée partout dans le monde — le fait bien naître à Saint-Hilaire en 1905, mais mal mourir à Paris en 1912. À ce mauvais compte, le maître de l'abstraction n'aurait eu que sept ans pour devenir une figure centrale des beaux-arts québécois, toutes époques confondues.
Plus loin, le texte affirme que les idées de Borduas «guidèrent l'intelligentsia québécoise vers sa grande Révolution tranquille», ce qui est à la fois tordu et drôlement formulé. Tout le texte pèche par un agaçant mélange des temps. L'Étoile noire, oeuvre phare de la dernière manière borduasienne, est décrite comme une composition de «petites touches de noir sur un fond blanc». Comme le montre la reproduction de l'encyclopédie dématérialisée, les sept «petites touches» en question s'avèrent plutôt imposantes.
Autre star, autre texte. Un articulet vient d'apparaître concernant Robertine Barry. En 75 mots, la dame est présentée comme la «première femme journaliste du Québec», ce qui se dispute quand on pense à la carrière de Joséphine Marchand-Durand, par exemple. L'ébauche donne sa date de naissance (1863), mais pas celle de son décès (1910). Le texte ne dit rien de sa grande innovation professionnelle, celle des «courriers du coeur», et décrit bizarrement Mme Barry comme «une femme très belle et gentille!», avec le point d'exclamation.
On continue? La page sur Le Devoir attribue les problèmes financiers du journal au début des années 1990 au départ de Nathalie Petrowski pour La Presse, ceci n'expliquant en rien cela. Ailleurs, la présentation laconique de Lise Bissonnette, ancienne directrice du quotidien, se contente de lister ses «honneurs», dont les «prix du gouverneur», en fait des Prix du Gouverneur général.
Évidemment, dans tous les cas, les articles sont présentés comme des ébauches et un large bandeau placé bien en évidence invite les internautes à les améliorer. Manifestement, des centaines d'autres articles s'avèrent irréprochables dans la forme comme dans le contenu. Bien sûr, le pire, le pas pire et le meilleur constituent le lot, l'avantage et le boulet de ce vaste projet encyclopédique construit depuis des années par des bénévoles.
Des pistes, pas des références
«La démocratisation du processus de constitution des encyclopédies en ligne pose des problèmes: qui a dit quoi? Avec quelle autorité? Après quelles vérifications? On ne peut pas le savoir», juge Pierre Charlebois qui a travaillé 20 ans au service de vérification des faits du Sélection du Reader's Digest à Montréal. La version québécoise du magazine, comme toutes les autres du monde, vérifie tout, absolument tout: la couleur d'une voiture décrite dans un article comme les citations attribuées.
Les encyclopédies, y compris la Wiki, servent au travail des détectives de l'info, avec un infini principe de précaution. Comme le dit le mot d'ordre des journalistes: même si ta mère dit qu'elle t'aime, vérifie! «En tout cas, avec les encyclopédies participatives, on est loin des principes d'objectivité et des méthodes qui prévalaient dans le vieux modèle, au siècle des Lumières, poursuit M. Charlebois. Voilà pourquoi au Reader's Digest ces encyclopédies sont des pistes et jamais des références.»
Autre preuve: les sénateurs américains Edward Kennedy et Robert Byrd ont été déclarés morts en ligne récemment. Le fondateur de l'encyclopédie, l'Américain Jimmy Wales, a donc révélé le 26 janvier qu'il envisageait d'introduire un filtre pour les pages concernant des personnes vivantes. L'annonce a suscité un tollé de commentaires négatifs de la part des «wikifans». La décision finale sera annoncée avant le 20 février.
Par ailleurs, le magazine Stern a procédé à sa propre comparaison, opposant cette fois des textes allemands de la Wikipédia à ceux de la fameuse encyclopédie Brockhaus. L'encyclopédie gratuite a étonnamment obtenu de meilleurs résultats du point de vue de la fiabilité, avec 43 de ses 50 articles. Les experts ont aussi noté l'avantage marqué de la mise à jour éclair (y compris des corrections) des articles en ligne.
Comment ça marche
Wikipédia compte environ 475 portails en français, dont ceux consacrés au Québec dans son ensemble, à l'Acadie, et aux villes de Québec et Montréal.
L'entreprise communautaire et démocratique permet aux internautes d'accorder par vote le statut de bon article et même de portail de qualité à certaines chaînes thématiques. Certains articles ont le statut prisé, celui de la Réserve nationale de faune du cap Tourmente par exemple. Vingt-trois portails se distinguent pour leur grande qualité (Aquitaine, Cinéma, Japon, Musique, New York et Suisse sont du lot) et 14 sont dits de bon niveau (Arménie, Hockey sur glace, Peinture et même Nouvelle-France).
Un portail de qualité doit être pédagogique, ergonomique, esthétique, neutre, stable et dynamique. Il fait honneur à l'encyclopédie. Ce n'est pas encore le cas du Portail Québec, qui relie quelque 8250 articles (sur les trois quarts de millions en français et les 12 millions en près de 230 autres langues).
«Il y a de bonnes choses dans le lot, mais malheureusement, je dois admettre que c'est une contribution généralement assez pauvre», dit Sébastien Savard, un des quelque dix contributeurs du Projet Québec, mis en place pour coordonner les efforts sur la «province de l'est du Canada» (dixit son encyclopédie). Le Projet contribue largement à la maintenance du Portail Québec. «Il faudra augmenter le nombre d'articles: un peu plus de 8000, ce n'est rien, reconnaît M. Savard. Pensez qu'il y a eu des milliers de députés québécois depuis deux siècles. Il faudra aussi rehausser la qualité des articles, c'est évident. Il y a encore beaucoup de travail à faire. Plus on sera de contributeurs, mieux ce sera.»
Rien pour aider
Par ailleurs, il souligne à regret que les fonds d'archives québécois ne facilitent pas la reproduction d'images sur le site. Aux États-Unis, tout ce qui est produit par le gouvernement américain est automatiquement libre de droit, y compris les images des agences de protection de la faune par exemple. Les archives nationales allemandes ont fourni récemment 100 000 images d'histoire gratuitement à Wikipédia.
«Nous, nous n'avons même pas une photo de René Lévesque utilisable, dit-il. Alors on utilise une photo de sa statue devant l'Assemblée nationale. C'est d'autant plus triste que Wikipédia est une source hallucinante de référence sur le Québec, utilisée partout dans le monde, ce que ne semblent pas comprendre nos institutions publiques.»
À peine 7 % des rédacteurs de tous les textes en français proviennent du Québec. Sébastien Savard y contribue depuis 2005. «Mon premier ajout concernait les équipes sportives dans la ville de Québec, une information qu'on retrouvait déjà sur la Wikipédia anglophone. Depuis, j'ai dû fournir entre 15 000 et 20 000 contributions, allant de milliers de petites corrections à une centaines d'articles complets.»
Employé d'une entreprise technologique, ancien joueur de l'émission Génies en herbe qui se décrit comme un «très grand lecteur», M. Savard, 34 ans, s'intéresse à tout, ou presque, dans la belle tradition encyclopédique. À force, il a été désigné comme un des quelque 120 administrateurs de la Wikipédia francophone. En tant que tel, il peut détruire un article jugé plagiaire ou grossier, bloquer des utilisateurs vandales ou protéger certaines pages des modifications en cas de guerre d'édition, quand les contributeurs s'emballent.
«Les administrateurs voient au bon fonctionnement de l'encyclopédie», résume-t-il en rappelant que la version anglophone fait appel à un millier de gardiens du genre.
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