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Questions d'image - Le combat des chefs

Jean-Jacques Stréliski   1 décembre 2008  Médias
Les pros de la politique ou les observateurs aguerris ne s'en formalisent guère; pour eux, le jeu de la confrontation musclée fait partie de la vie des politiciens. Et les pugilats oratoires auxquels les chefs se livrent lors des débats télévisés permettent d'évaluer leur combativité et leur résistance réelles. La cacophonie et l'indiscipline ambiantes n'ont pas plus d'importance à leurs yeux. Peut-être. Mais pour le grand public, le spectacle télévisuel qu'offrent ces joutes criardes et chaotiques n'est pas apprécié de la même façon. Bien loin de là.

Retour sur un débat qui releva davantage — caméras obligent — du show de combat intégral que du véritable débat d'idées.

Tout est réglé comme sur du papier à musique. Tous, et non seulement les principaux protagonistes, s'y préparent bien longtemps à l'avance. À leur façon, selon leur style et leurs capacités, les chefs de parti attendent cet instant dans la plus grande fébrilité. Le débat télévisé est un moment charnière dans la course au pouvoir. Ils le savent tellement. Avant eux, d'autres ont triomphé ou sont tombés au combat. Dans les jours qui précèdent le débat, la plus grande agitation se fait sentir autour des chefs. Ces derniers s'entourent le plus souvent d'un aréopage de conseillers politiques, de stratèges, de faiseurs d'images et autres spécialistes des grandes questions de l'heure. Seuls ou en groupe, ils disposent à loisir des experts les plus brillants sur les dossiers les plus chauds. Des dossiers qu'ils étudient des heures durant. Ils sont littéralement bombardés jusqu'à saturation de centaines d'informations de la plus haute importance. Ils répètent (pas tous) lors de simulations de différentes durées, de différents styles tantôt destinés à posséder parfaitement un contenu tantôt visant à déstabiliser l'adversaire. Et si les chefs ne répètent pas eux-mêmes, il arrive que leurs conseillers le fassent en se livrant alors à des jeux de rôles dans lesquels ils vont incarner différents chefs. Dans la circonstance, il faut tout prévoir, même l'imprévisible. Et on y parvient. Les synthèses de ces simulations sont à leur tour communiquées au vrai ou à la vraie chef. Plus tard, ils se font briefer sur les forces et les faiblesses des uns et des autres, intègrent et assimilent des mots, des phrases, des buzzwords qu'ils ressortiront le moment venu devant les caméras. Bref, ils subissent, jusqu'à ne plus tenir, une pression que la moyenne d'entre nous ne pourrait jamais supporter. Faut-il s'apitoyer pour autant sur leur sort? Certainement pas. Ils connaissent fort bien l'univers dans lequel ils évoluent et sont prêts à payer le prix de la responsabilité qu'ils convoitent. Alors, de fait, lorsqu'ils sont jetés dans l'arène, les chefs de parti politiques se présentent devant les caméras, gonflés à bloc. Et, ce qui doit arriver, arrive: le débat initialement conçu comme un débat d'idées et de visions se transforme inéluctablement en un combat féroce devant des caméras prêtes à capter la moindre faille, gaffe ou coup d'éclat qui pourraient mettre à mal l'un ou l'autre des antagonistes. On attend le K.-O.

Tout ça, comme on dit, semble organisé avec le gars des vues. Bonjour, la spontanéité!

Le débat télévisé de mardi dernier entre Pauline Marois, Jean Charest, et Mario Dumont n'a en rien dévié de la trajectoire qu'il devait emprunter. Il n'a pas fait exception. Depuis, chacun d'entre eux a eu le loisir de tirer sa propre conclusion en proclamant vainqueur, comme cela arrive chaque fois. Mais, conçu comme un show de télévision par des gens de télévision, ce débat a aussi fait l'objet de très nombreux commentaires, de très nombreuses critiques. Pour la plupart fort négatives.

Le lendemain du débat, sur le chemin du bureau, je m'arrête comme à l'ordinaire à mon petit café pour y acheter mon premier cappuccino de la journée. «Pis, le débat» lançai-je machinalement à Tony, le patron de la shop, un gars doté d'un certain franc-parler et d'un bon sens rassurant. Tony est furieux. «Quand je regarde 110 %, ça va... pis au moins, je peux gagner un T-shirt!, mais là, j'ai zappé après dix minutes, j'en pouvais plus de les voir se chicaner... pour moi, ils sont même pas dignes de mon vote! Tout ça, c'est show off et compagnie!» Et, tout au long de ma journée, je n'ai pas entendu un seul commentaire positif dans mon environnement direct.

Il est évident que bien des questions se posent désormais. Le public, nombreux en tout début de soirée (deux millions de téléspectateurs selon les mesures du lendemain) apprécie-t-il à ce point ce type de spectacle faussement décontracté et totalement agressant? J'en doute. Ce format est-il adéquat pour saisir les enjeux et les programmes que les chefs ont l'obligation de nous exposer? Ne devrait-on pas revenir à une formule plus calme d'échanges face à face, en s'inspirant de la formule du dernier débat Sarkozy-Royal, à l'occasion de l'élection présidentielle française, ou ne devrait-on pas adopter le format des récents débats Obama-McCain devant public dans lesquels les candidats s'adressent à la caméra ou à leur animateur? Et à ce propos, quel est le rôle véritable de l'animateur? À quel moment les partis politiques vont-ils se réveiller et constater qu'ils sont, les uns et les autres, à la solde des télédiffuseurs? La démocratie peut-elle, à ce point, devenir l'otage d'un show de télévision?

Deux choses sont certaines: le public réclame plus de clarté sur les enjeux et les programmes des candidats. Et la fonction qu'ils convoitent appelle à davantage de dignité.

***

Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.






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Vos réactions

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  • Georges Paquet
    Abonné
    lundi 1 décembre 2008 07h51
    M. Stréliski, pourquoi vous cacher derrière l'opinion de Tony?
    « On s'attend généralement de quelqu'un qui noircit des colonnes de textes sur un sujet qu'il est supposé connaître qu'il nous donne enfin son opinion, plutôt que de poser des question et de se cacher derrière les opinions de Tony et celles des auditeurs qui ont émis quantité de commentaires négatifs. Il s'est même permis une belle contradiction, pour ne pas offenser ses amis du milieu des faiseurs d'images, en soutenant que les spectateurs réclament ce genre de combat de coqs et en écrivant plus loin que ce sont ces mêmes spectateurs et leur réactions critiques qui l'amènent à se posewr des questions sur le spectacle désolant du mal nommé débat des chefs.

    Georges Paquet »

  • louis gaudreau
    Abonné
    lundi 1 décembre 2008 08h29
    Bravo!
    « Totalement d'accord! À quand un autre René Lévesque ex-animateur de Point de Mire? »

  • Yvon Roy
    Abonnée
    lundi 1 décembre 2008 09h49
    Folies Bergères
    « Avec un nouveau gouvernement de Folies Bergères fraîchement installé à Ottawa, ce sera bientôt le party perpétuel au pays, et nul doute que Québec pourra y trouver beaucoup d'occasions d'y faire de bonnes affaires à son tour... »

  • Romain Godbout
    Inscrit
    lundi 1 décembre 2008 10h10
    Quand tout devient spectacle
    « Trop de politiciens prennent les gens pour des imbéciles et pensent qu'un spectacle insipide suffit à convaincre la population de voter pour eux. Leur stratégie (un bien grand mot pour les insultes qu'ils concoctent et s'envoient ensuite au visage) est tellement infantile et transparente. Un politicien au sud de la frontière semble pourtant avoir compris qu'on gagne davantage à parler de ce qu'on est, de ce à quoi on croit et de ce qu'on va faire; "rentrer" dans l'autre à coup d'injures et de mensonges et viser constamment en bas de la ceinture ne fait que contribuer au désenchantement des commettants qui malheureusement croient de moins en moins à la valeur des politiciens et par le fait même cessent, comme eux, de prendre soin de notre démocratie. Et malheureusement, trop de journalistes contribuent à alimenter ces matches de boxe pseudo-intellectuel vide de contenu et surtout d'intelligence. À regarder ce qui se passe dans le monde, comment oser négliger le seul système politique (bien imparfait c'est certain) qui nous assure un minimum décent de liberté? On finira pas en payer le prix.

    Pourtant, le politicien a un rôle extrêmement important. Il influe sur la vie des gens, comment ils seront traités, servis, soignés... Et les commettants, en délaissant le droit chèrement gagné de voter abandonne la possibilité de déterminer ce que sera leur avenir. Et tous ces savants conseillers, spécialistes de la communication, de la stratégie et de l'image auraient intérêt à apprendre aux politiciens comment on s'y prend pour gagner le respect d'abord et ensuite la confiance des gens... Mais le savent-ils eux-mêmes???

    L'écueil majeur, c'est qu'il faut d'abord être authentique et sincère. Pas facile pour des gens comme Harper, Charest, Marois, Dumont et tous les autres qui ont érigé la langue de bois au niveau de l'art. Ensuite, il importe de respecter ses adversaires, puis la population. Alors là seulement on arrivera peut-être à s'attirer la sympathie, le respect et l'appui des citoyens.

    Ce n'est pourtant pas si compliqué. Ce sont les mêmes principes que dans toutes relations interpersonnelles, qu'on soit parent, professeur, employé, patron, chef d'entreprise... Obama semble avoir compris cela. On est tenté de prendre son appel au ralliement comme une preuve de sa clairvoyance. Et c'est sans doute pour cette manifestation d'intelligence et de respect que la majorité de la planète l'admire en ce moment et est prête à lui faire confiance.

    Alors M. Charest. Vous qui êtes un gars brillant et qui avez des idées et une vision pour le Québec (et le Canada), qu'attendez-vous pour relever le niveau de l'échange politique québécois? On vous a sans doute conseillé d'être plus agressif avec vos adversaires. Avez-vous vraiment cru que ça marcherait? »

  • Roland Berger
    Abonné
    lundi 1 décembre 2008 14h51
    Les débats oratoires bien réglés
    « Oui, les temps ont changé. Le temps des débats oratoires des collèges classiques bien réglés par un préfet de discipline est révolu, débats qu'ont pourtant connu une bonne partie des actuels députés de l'Assemblée nationale, ainsi que nombre d'intellectuels frisant l'âge de la retraite, telle Denise Bombardier. Ils leur restent à remplacer le préfet de discipline par l'ineffable vertu appelée respect.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario »

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