Médias - Le blues du journaliste
Le journalisme est un bien beau métier, mais il est très critiqué et il se pratique dans un environnement de plus en plus complexe.
Prenez la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) qui regroupe plus de 2000 journalistes québécois. Elle sent maintenant le besoin de mieux préciser ce qu'est un journaliste.
Lors de son congrès annuel dans deux semaines, elle tentera en effet d'amender ses règlements pour introduire un nouveau critère. Selon la proposition qui sera soumise au vote, pour devenir membre de cette association, un journaliste ou une entreprise de presse devra «prendre un engagement moral à respecter le Guide de déontologie de la FPJQ».
Il s'agit bien là d'un engagement moral: la FPJQ ne créera pas de comité de discipline pour punir les contrevenants.
Cette proposition, qui semble plutôt modeste, veut tenter de répondre à un débat qui couve depuis un certain temps, à savoir comment définir le travail journalistique.
On serait tenté de croire que ce débat a commencé il y a quelques années lorsque Jean-René Dufort avait demandé sa carte de membre de la FPJQ. Infoman était une sorte de fou du roi qui relevait du service des variétés à Radio-Canada, mais qui dénichait des scoops journalistiques véritables (par exemple sur les dérives du système de vote lors d'une précédente campagne électorale). Que fallait-il en faire? La carte de presse lui avait été refusée.
Mais cette histoire, qui avait fait jaser à l'époque, demeure anecdotique. Car la remise en question du rôle du journaliste s'inscrit maintenant dans un contexte beaucoup plus large.
La FPJQ fait elle-même remarquer qu'il devient de plus en plus difficile pour le public de distinguer les journalistes des autres communicateurs. Tous les médias sont envahis de commentateurs en tous genres. Certains sont des journalistes de profession. D'autres viennent des horizons les plus divers et on leur confie l'animation d'émissions d'affaires publiques (que ce soit Stéphane Gendron, Michel Gauthier ou André Arthur).
Internet change également la donne. Les sites citoyens proposent commentaires et analyses des citoyens ordinaires, mais certains textes de citoyens pourraient être écrits par des journalistes professionnels. Et puis il y a les blogues en tous genres, où l'on trouve autant des commentaires vaseux et partiaux que de véritables solutions de rechange au journalisme officiel... sinon de véritables journalistes qui décident d'adopter un ton moins «traditionnellement journalistique».
On avait tendance à considérer qu'un journaliste, c'est quelqu'un qui travaille dans une entreprise de presse reconnue comme telle. Mais la notion d'entreprise de presse est elle aussi en transformation. Le New York Times publiait justement un article la semaine dernière sur les nouveaux médias nés sur Internet, dont un site qui se nomme VoiceofSanDiego.org, où des jeunes hors des médias officiels ont mené des enquêtes journalistiques véritables sur la corruption dans l'administration municipale de San Diego, enquêtes qui ont donné d'ailleurs lieu à la démission de hauts fonctionnaires.
Ce site Internet est d'autant plus différent des médias traditionnels que, sur le plan économique il s'agit d'une organisation sans but lucratif, financée par des fondations, un modèle qui ne peut pas devenir la norme, remarque le New York Times, puisque tout média est aussi une entreprise commerciale qui doit vendre. En principe. Car les journaux gratuits, eux, de plus en plus populaires, sont gratuits, justement...
Évidemment, les cyniques diront que si les commentateurs, les blogueurs et les sites Internet citoyens pullulent, c'est parce que les journalistes «officiels» ne font pas toujours bien leur job. Il y a des moments où l'on a tendance à leur donner raison, comme la semaine dernière lorsque l'on a consacré beaucoup de temps d'antenne et de manchettes de journaux à cette chicane mineure entre Mario Dumont et Guy A. Lepage, et à la marche matinale de Pauline Marois sur le mont Royal, alors que le bilan réel du gouvernement Charest mériterait d'être mieux approfondi, pour le moins. Mais bon, passons.
Pour régler la question de «qui est journaliste», plusieurs ont prôné la création d'un ordre professionnel. On ne semble pas toujours se rendre compte que la création d'un tel ordre est quelque chose de vraiment très compliqué: il faudrait unifier la formation universitaire, définir ce qu'est un «acte» journalistique, créer des comités de discipline pour juger de la qualité de cet acte, bref il me semble plus prometteur de rehausser la qualité journalistique par la persuasion... avec, probablement, un organisme comme le Conseil de presse qui aurait un peu plus de pouvoirs de surveillance.
Certains principes de base du métier journalistiques sont connus et ont toujours avantage à être répétés: la vérification des faits, l'indépendance, l'esprit critique, la rigueur et ainsi de suite.
Mais tous ces beaux principes doivent aussi s'appuyer sur des règles déontologiques claires. Tout le monde aurait avantage à lire le Guide de déontologie de la FPJQ (disponible sur Internet pour n'importe quel citoyen) pour se rendre compte que les médias n'appliquent pas tous ce guide à la lettre. Par exemple, le guide spécifie que les journalistes ne devraient pas accepter de voyages gratuits pour faire des reportages. Le guide mentionne aussi qu'un journaliste devrait absolument s'abstenir de faire des tâches liées aux relations publiques, par exemple en donnant des cours sur la façon de se comporter devant les médias à ceux qui font l'événement. Ce que des journalistes connus ont fait sans problème dans le passé!
Les médias écrits et électroniques sont de grandes tribunes publiques, mais ce sont aussi des objets de consommation, où l'on trouve de tout, le superficiel comme le très profond, la chronique d'humeur comme l'enquête rigoureuse, les horoscopes comme la météo! J'ignore comment évoluera le débat à la FPJQ, mais, quand cette association écrit, en appui à sa proposition, que «l'information produite dans le respect des règles de déontologie des journalistes a davantage de valeur et de crédibilité», il est difficile d'être en désaccord.
***
pcauchon@ledevoir.com
Prenez la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) qui regroupe plus de 2000 journalistes québécois. Elle sent maintenant le besoin de mieux préciser ce qu'est un journaliste.
Lors de son congrès annuel dans deux semaines, elle tentera en effet d'amender ses règlements pour introduire un nouveau critère. Selon la proposition qui sera soumise au vote, pour devenir membre de cette association, un journaliste ou une entreprise de presse devra «prendre un engagement moral à respecter le Guide de déontologie de la FPJQ».
Il s'agit bien là d'un engagement moral: la FPJQ ne créera pas de comité de discipline pour punir les contrevenants.
Cette proposition, qui semble plutôt modeste, veut tenter de répondre à un débat qui couve depuis un certain temps, à savoir comment définir le travail journalistique.
On serait tenté de croire que ce débat a commencé il y a quelques années lorsque Jean-René Dufort avait demandé sa carte de membre de la FPJQ. Infoman était une sorte de fou du roi qui relevait du service des variétés à Radio-Canada, mais qui dénichait des scoops journalistiques véritables (par exemple sur les dérives du système de vote lors d'une précédente campagne électorale). Que fallait-il en faire? La carte de presse lui avait été refusée.
Mais cette histoire, qui avait fait jaser à l'époque, demeure anecdotique. Car la remise en question du rôle du journaliste s'inscrit maintenant dans un contexte beaucoup plus large.
La FPJQ fait elle-même remarquer qu'il devient de plus en plus difficile pour le public de distinguer les journalistes des autres communicateurs. Tous les médias sont envahis de commentateurs en tous genres. Certains sont des journalistes de profession. D'autres viennent des horizons les plus divers et on leur confie l'animation d'émissions d'affaires publiques (que ce soit Stéphane Gendron, Michel Gauthier ou André Arthur).
Internet change également la donne. Les sites citoyens proposent commentaires et analyses des citoyens ordinaires, mais certains textes de citoyens pourraient être écrits par des journalistes professionnels. Et puis il y a les blogues en tous genres, où l'on trouve autant des commentaires vaseux et partiaux que de véritables solutions de rechange au journalisme officiel... sinon de véritables journalistes qui décident d'adopter un ton moins «traditionnellement journalistique».
On avait tendance à considérer qu'un journaliste, c'est quelqu'un qui travaille dans une entreprise de presse reconnue comme telle. Mais la notion d'entreprise de presse est elle aussi en transformation. Le New York Times publiait justement un article la semaine dernière sur les nouveaux médias nés sur Internet, dont un site qui se nomme VoiceofSanDiego.org, où des jeunes hors des médias officiels ont mené des enquêtes journalistiques véritables sur la corruption dans l'administration municipale de San Diego, enquêtes qui ont donné d'ailleurs lieu à la démission de hauts fonctionnaires.
Ce site Internet est d'autant plus différent des médias traditionnels que, sur le plan économique il s'agit d'une organisation sans but lucratif, financée par des fondations, un modèle qui ne peut pas devenir la norme, remarque le New York Times, puisque tout média est aussi une entreprise commerciale qui doit vendre. En principe. Car les journaux gratuits, eux, de plus en plus populaires, sont gratuits, justement...
Évidemment, les cyniques diront que si les commentateurs, les blogueurs et les sites Internet citoyens pullulent, c'est parce que les journalistes «officiels» ne font pas toujours bien leur job. Il y a des moments où l'on a tendance à leur donner raison, comme la semaine dernière lorsque l'on a consacré beaucoup de temps d'antenne et de manchettes de journaux à cette chicane mineure entre Mario Dumont et Guy A. Lepage, et à la marche matinale de Pauline Marois sur le mont Royal, alors que le bilan réel du gouvernement Charest mériterait d'être mieux approfondi, pour le moins. Mais bon, passons.
Pour régler la question de «qui est journaliste», plusieurs ont prôné la création d'un ordre professionnel. On ne semble pas toujours se rendre compte que la création d'un tel ordre est quelque chose de vraiment très compliqué: il faudrait unifier la formation universitaire, définir ce qu'est un «acte» journalistique, créer des comités de discipline pour juger de la qualité de cet acte, bref il me semble plus prometteur de rehausser la qualité journalistique par la persuasion... avec, probablement, un organisme comme le Conseil de presse qui aurait un peu plus de pouvoirs de surveillance.
Certains principes de base du métier journalistiques sont connus et ont toujours avantage à être répétés: la vérification des faits, l'indépendance, l'esprit critique, la rigueur et ainsi de suite.
Mais tous ces beaux principes doivent aussi s'appuyer sur des règles déontologiques claires. Tout le monde aurait avantage à lire le Guide de déontologie de la FPJQ (disponible sur Internet pour n'importe quel citoyen) pour se rendre compte que les médias n'appliquent pas tous ce guide à la lettre. Par exemple, le guide spécifie que les journalistes ne devraient pas accepter de voyages gratuits pour faire des reportages. Le guide mentionne aussi qu'un journaliste devrait absolument s'abstenir de faire des tâches liées aux relations publiques, par exemple en donnant des cours sur la façon de se comporter devant les médias à ceux qui font l'événement. Ce que des journalistes connus ont fait sans problème dans le passé!
Les médias écrits et électroniques sont de grandes tribunes publiques, mais ce sont aussi des objets de consommation, où l'on trouve de tout, le superficiel comme le très profond, la chronique d'humeur comme l'enquête rigoureuse, les horoscopes comme la météo! J'ignore comment évoluera le débat à la FPJQ, mais, quand cette association écrit, en appui à sa proposition, que «l'information produite dans le respect des règles de déontologie des journalistes a davantage de valeur et de crédibilité», il est difficile d'être en désaccord.
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