Madame Hollinger, vous permettez?
Photo : Jacques Nadeau
Le prochain livre de la photographe Heidi Hollinger proposera «des portraits de femmes québécoises».
La photographe montréalaise Heidi Hollinger raconte ses délirantes années russes, avec au passage une petite référence à une immense tragédie sur laquelle elle revient pour la première fois pour Le Devoir.
Vladimir Wolfovitch Jirinoski en boxer, couché sur le dos, le bras droit sur la tête, la main gauche sur... comment dire, la partie virile de sa forte anatomie. Une extravagante image qui a fait le tour du monde en 1994 parce que cet homme politique dirige le très mal nommé Parti démocratique libéral de Russie, une formation xénophobe, antisémite, homophobe, expansionniste et militariste. Aux élections présidentielles remportées en mars par Dmitri Medvedev, cet admirateur d'Hitler a obtenu 9,4 % des voix.
La photographe Heidi Hollinger a croqué «Vlad le méchant» dans une datcha près de Moscou. Elle y avait passé la nuit après une soirée bien arrosée à la vodka. «Le lendemain matin, alors que je prenais mon petit-déjeuner, Vlad se présenta dans la pièce en sous-vêtements et se mit nonchalamment à se raser devant moi, ignorant ma présence, raconte-t-elle dans un livre-souvenir, tout frais sorti des presses. [...] Il alla ensuite s'étendre sur le divan, où il retira son maillot de corps, posant pour moi, les yeux mi-clos et prenant une pose suggestive. Peut-être cherchait-il à faire valoir ses attraits de mâle mais, plutôt que d'y succomber, j'ai pris la photo la plus audacieuse de ma carrière.»
Son autobiographie intitulée Monsieur Poutine, vous permettez? regorge de clichés et de confidences. Heidi Hollinger a fait son beurre avec des portraits de dirigeants et de notables, russes ou autres, dont Mikhaïl Gorbatchev, Fidel Castro et le dalaï-lama. «C'est toute ma vie adulte que j'ai voulu résumer, explique-t-elle. Je suis arrivée en Russie à 22 ans et j'y ai passé toutes les années 90. Dans ce livre, je raconte surtout cette folle décennie.»
Babouchkas et oligarques
Le bloc communiste venait d'imploser. Amoureuse de la culture russe, elle s'est retrouvée au bon endroit au bon moment, avec un appareil photo pour saisir l'esprit de cet espace-temps. «C'est le portrait du chaos, résume-t-elle. Un portrait du premier rang, auprès des babouchkas appauvris par les transformations économiques et des oligarques devenus extrêmement riches avec les privatisations.»
La jeune et belle Heidi Hollinger parle sans gêne de ses rapports privilégiés avec ses sujets. Ici, elle se fait payer un séjour à Monte Carlo par un turbocapitaliste. Là, elle part à la chasse avec le gouverneur de Saratov. «Avant de faire d'un homme ton ami, mange un boisseau de sel avec lui», dit un proverbe russe cité dans le livre. N'empêche, à son compte, un junket de presse ressemble à de l'ascèse journalistique.
«Je n'étais pas une paparazzi, corrige Mme Hollinger, initiée au métier de l'objectif au McGill Daily. Ma niche, c'était de photographier les gens avec leur famille, à leur datcha, sur leur territoire. À chaque occasion, je partais en jet ou à dos de chameau. [...] J'étais aussi privilégiée comme étrangère et comme femme, mais aussi parce que je parlais le russe.»
Elle ne fait pas mystère de ses rapports de séduction et même amoureux avec certaines stars. Le livre demeure plus évasif sur les magouilleurs en tous genres. Alors, a-t-elle un peu blanchi des personnages crépusculaires comme Vlad? «Dans ma première exposition à Moscou, Les Visages de l'opposition, en 1994, je présentais tous les opposants à Boris Eltsine, des fascistes aux communistes, répond la photographe. La moitié des visiteurs me félicitaient pour avoir saisi leur côté détestable. L'autre moitié me félicitaient pour avoir exposé positivement leurs positions politiques. Chacun y a vu ce qu'il voulait y voir.»
Un enlèvement et un meurtre
La journaliste Anna Politskovskaïa, assassinée il y a deux ans, a voulu voir une autre Heidi Hollinger dans son livre Tchétchénie, le déshonneur russe (Gallimard), publié pour la première fois en 2003. «Heidi était une femme fort connue à Moscou, où elle a fait partie de la "cour" de Boris Eltsine, écrit-elle dans son post-scriptum. Elle s'était spécialisée dans les photos de l'élite russe, prises sous des angles originaux.»
Surtout, Anna Politskovskaïa raconte que Heidi Hollinger a «demandé» au photographe de presse Volodia Yatsina «de se rendre en Tchétchénie pour prendre en photo l'un des chefs de guerre», via l'Ingouchie, fin juin 1999. Le quinquagénaire fut enlevé sitôt sorti de l'aéroport de Nazran. Ses ravisseurs l'assassinèrent notamment parce que les réactions à la demande de rançon tardaient.
«Affolée, Hollinger quitta précipitamment notre pays, la Russie demanda mollement son extradition en l'accusant d'être complice du crime, écrit la journaliste russe. Mais Heidi peut dormir tranquille: chez nous, le parquet ne s'agite que lorsqu'une extradition est politiquement payante.»
En entrevue, Mme Hollinger se déclare «franchement révoltée par ces déclarations qui sont complètement fausses». Dans son propre livre, elle parle succinctement de cette tragédie comme d'un événement «qui jusqu'à ce jour, me bouleverse et m'attriste profondément». Elle n'y fournit pas de détails cependant. La nouvelle de la mort de son substitut, dont elle tait le nom, arrive à la fin d'un chapitre consacré à deux séjours précédents dans l'enfer de la Tchétchénie, auprès de chefs de guerre brutaux.
Heidi Hollinger affirme avoir activé ses contacts et trouvé de l'argent pour aider à payer la rançon, sitôt l'enlèvement connu. «Mais il était trop tard, dit-elle. Volodia était dans les bois avec ses ravisseurs et d'autres prisonniers. Son coeur était faible. Des survivants ont raconté qu'il ne pouvait suivre le rythme du groupe et il a été assassiné. [...] Ça aurait pu être moi [la personne kidnappée], on ne sait pas jusqu'à aujourd'hui si c'était un coup monté [contre Volodia]. C'était un ami, un père de famille et un homme très gentil. Je pense à lui très souvent. Je pense à cette histoire tout le temps.»
Elle corrige ensuite les «erreurs» et les «mensonges» d'Anna Politskovskaïa. Elle explique ne pas avoir quitté «précipitamment» la Russie, mais bien plusieurs mois après la disparition de son ami. D'ailleurs, elle est retournée plusieurs fois dans ce pays depuis. De même, elle précise ne jamais avoir obtenu de séance privée de photo avec le président Boris Eltsine, ce qui réfute l'accusation d'être une photographe de sa cour.
Quelques mois après la disparition de Volodia Yatsina, Heidi Hollinger était à son tour kidnappée a Moscou, puis vite relâchée par ses ravisseurs, peut-être tchétchènes ou ingouches, elle ne l'a jamais su. La coupe débordait. Enceinte de son premier enfant, elle s'est repliée en Finlande, le pays de sa mère, puis est rentrée à Montréal à l'été 2000.
Elle a mis un an à rédiger le livre sur ces années roses et noires, aidée d'Andrée Laganière. Monsieur Poutine, vous permettez? paraît aux Éditions La Semaine parce que l'éditeur, Claude J. Charron, le lui réclame depuis son retour à Montréal. Heidi Hollinger a beaucoup travaillé pour le magazine La Semaine. Son prochain livre, avec le même éditeur, proposera «des portraits de femmes québécoises».
Elle croque maintenant ses sujets (comme son amie l'artiste Mitsou Gélinas, qui préface son livre) dans son grand studio au bord du canal de Lachine. Le Tout-Montréal s'y retrouve pour immortaliser les enfants ou les grandes occasions, comme au bon vieux temps des studio du XIXe siècle. Des politiciens aussi: Gilles Duceppe pour la photo de la dernière campagne électorale fédérale, Pauline Marois, Mario Dumont pour La Semaine, la famille de Jean Charest au grand complet, tous dans des poses moins controversées que Vlad en bobette...
Vladimir Wolfovitch Jirinoski en boxer, couché sur le dos, le bras droit sur la tête, la main gauche sur... comment dire, la partie virile de sa forte anatomie. Une extravagante image qui a fait le tour du monde en 1994 parce que cet homme politique dirige le très mal nommé Parti démocratique libéral de Russie, une formation xénophobe, antisémite, homophobe, expansionniste et militariste. Aux élections présidentielles remportées en mars par Dmitri Medvedev, cet admirateur d'Hitler a obtenu 9,4 % des voix.
La photographe Heidi Hollinger a croqué «Vlad le méchant» dans une datcha près de Moscou. Elle y avait passé la nuit après une soirée bien arrosée à la vodka. «Le lendemain matin, alors que je prenais mon petit-déjeuner, Vlad se présenta dans la pièce en sous-vêtements et se mit nonchalamment à se raser devant moi, ignorant ma présence, raconte-t-elle dans un livre-souvenir, tout frais sorti des presses. [...] Il alla ensuite s'étendre sur le divan, où il retira son maillot de corps, posant pour moi, les yeux mi-clos et prenant une pose suggestive. Peut-être cherchait-il à faire valoir ses attraits de mâle mais, plutôt que d'y succomber, j'ai pris la photo la plus audacieuse de ma carrière.»
Son autobiographie intitulée Monsieur Poutine, vous permettez? regorge de clichés et de confidences. Heidi Hollinger a fait son beurre avec des portraits de dirigeants et de notables, russes ou autres, dont Mikhaïl Gorbatchev, Fidel Castro et le dalaï-lama. «C'est toute ma vie adulte que j'ai voulu résumer, explique-t-elle. Je suis arrivée en Russie à 22 ans et j'y ai passé toutes les années 90. Dans ce livre, je raconte surtout cette folle décennie.»
Babouchkas et oligarques
Le bloc communiste venait d'imploser. Amoureuse de la culture russe, elle s'est retrouvée au bon endroit au bon moment, avec un appareil photo pour saisir l'esprit de cet espace-temps. «C'est le portrait du chaos, résume-t-elle. Un portrait du premier rang, auprès des babouchkas appauvris par les transformations économiques et des oligarques devenus extrêmement riches avec les privatisations.»
La jeune et belle Heidi Hollinger parle sans gêne de ses rapports privilégiés avec ses sujets. Ici, elle se fait payer un séjour à Monte Carlo par un turbocapitaliste. Là, elle part à la chasse avec le gouverneur de Saratov. «Avant de faire d'un homme ton ami, mange un boisseau de sel avec lui», dit un proverbe russe cité dans le livre. N'empêche, à son compte, un junket de presse ressemble à de l'ascèse journalistique.
«Je n'étais pas une paparazzi, corrige Mme Hollinger, initiée au métier de l'objectif au McGill Daily. Ma niche, c'était de photographier les gens avec leur famille, à leur datcha, sur leur territoire. À chaque occasion, je partais en jet ou à dos de chameau. [...] J'étais aussi privilégiée comme étrangère et comme femme, mais aussi parce que je parlais le russe.»
Elle ne fait pas mystère de ses rapports de séduction et même amoureux avec certaines stars. Le livre demeure plus évasif sur les magouilleurs en tous genres. Alors, a-t-elle un peu blanchi des personnages crépusculaires comme Vlad? «Dans ma première exposition à Moscou, Les Visages de l'opposition, en 1994, je présentais tous les opposants à Boris Eltsine, des fascistes aux communistes, répond la photographe. La moitié des visiteurs me félicitaient pour avoir saisi leur côté détestable. L'autre moitié me félicitaient pour avoir exposé positivement leurs positions politiques. Chacun y a vu ce qu'il voulait y voir.»
Un enlèvement et un meurtre
La journaliste Anna Politskovskaïa, assassinée il y a deux ans, a voulu voir une autre Heidi Hollinger dans son livre Tchétchénie, le déshonneur russe (Gallimard), publié pour la première fois en 2003. «Heidi était une femme fort connue à Moscou, où elle a fait partie de la "cour" de Boris Eltsine, écrit-elle dans son post-scriptum. Elle s'était spécialisée dans les photos de l'élite russe, prises sous des angles originaux.»
Surtout, Anna Politskovskaïa raconte que Heidi Hollinger a «demandé» au photographe de presse Volodia Yatsina «de se rendre en Tchétchénie pour prendre en photo l'un des chefs de guerre», via l'Ingouchie, fin juin 1999. Le quinquagénaire fut enlevé sitôt sorti de l'aéroport de Nazran. Ses ravisseurs l'assassinèrent notamment parce que les réactions à la demande de rançon tardaient.
«Affolée, Hollinger quitta précipitamment notre pays, la Russie demanda mollement son extradition en l'accusant d'être complice du crime, écrit la journaliste russe. Mais Heidi peut dormir tranquille: chez nous, le parquet ne s'agite que lorsqu'une extradition est politiquement payante.»
En entrevue, Mme Hollinger se déclare «franchement révoltée par ces déclarations qui sont complètement fausses». Dans son propre livre, elle parle succinctement de cette tragédie comme d'un événement «qui jusqu'à ce jour, me bouleverse et m'attriste profondément». Elle n'y fournit pas de détails cependant. La nouvelle de la mort de son substitut, dont elle tait le nom, arrive à la fin d'un chapitre consacré à deux séjours précédents dans l'enfer de la Tchétchénie, auprès de chefs de guerre brutaux.
Heidi Hollinger affirme avoir activé ses contacts et trouvé de l'argent pour aider à payer la rançon, sitôt l'enlèvement connu. «Mais il était trop tard, dit-elle. Volodia était dans les bois avec ses ravisseurs et d'autres prisonniers. Son coeur était faible. Des survivants ont raconté qu'il ne pouvait suivre le rythme du groupe et il a été assassiné. [...] Ça aurait pu être moi [la personne kidnappée], on ne sait pas jusqu'à aujourd'hui si c'était un coup monté [contre Volodia]. C'était un ami, un père de famille et un homme très gentil. Je pense à lui très souvent. Je pense à cette histoire tout le temps.»
Elle corrige ensuite les «erreurs» et les «mensonges» d'Anna Politskovskaïa. Elle explique ne pas avoir quitté «précipitamment» la Russie, mais bien plusieurs mois après la disparition de son ami. D'ailleurs, elle est retournée plusieurs fois dans ce pays depuis. De même, elle précise ne jamais avoir obtenu de séance privée de photo avec le président Boris Eltsine, ce qui réfute l'accusation d'être une photographe de sa cour.
Quelques mois après la disparition de Volodia Yatsina, Heidi Hollinger était à son tour kidnappée a Moscou, puis vite relâchée par ses ravisseurs, peut-être tchétchènes ou ingouches, elle ne l'a jamais su. La coupe débordait. Enceinte de son premier enfant, elle s'est repliée en Finlande, le pays de sa mère, puis est rentrée à Montréal à l'été 2000.
Elle a mis un an à rédiger le livre sur ces années roses et noires, aidée d'Andrée Laganière. Monsieur Poutine, vous permettez? paraît aux Éditions La Semaine parce que l'éditeur, Claude J. Charron, le lui réclame depuis son retour à Montréal. Heidi Hollinger a beaucoup travaillé pour le magazine La Semaine. Son prochain livre, avec le même éditeur, proposera «des portraits de femmes québécoises».
Elle croque maintenant ses sujets (comme son amie l'artiste Mitsou Gélinas, qui préface son livre) dans son grand studio au bord du canal de Lachine. Le Tout-Montréal s'y retrouve pour immortaliser les enfants ou les grandes occasions, comme au bon vieux temps des studio du XIXe siècle. Des politiciens aussi: Gilles Duceppe pour la photo de la dernière campagne électorale fédérale, Pauline Marois, Mario Dumont pour La Semaine, la famille de Jean Charest au grand complet, tous dans des poses moins controversées que Vlad en bobette...
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