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Médias - Guerre de tranchées entre grands groupes

Paul Cauchon   12 mai 2008  Médias
La guerre médiatique entre les groupes de presse dérape assez souvent pour que l'on s'inquiète de ses effets sur la qualité et la diversité de l'information.

Alors que tous les projecteurs étaient braqués sur TQS, il y a plusieurs semaines, une autre histoire se déroulait. Le Journal de Montréal avait en effet reçu, à la mi-avril, une mise en demeure de La Presse, lui enjoignant de ne pas reprendre les informations de la publication militante indépendantiste Le Québécois, concernant une entente signée entre Radio-Canada et le groupe Gesca en janvier 2001.

Qu'un journal envoie une mise en demeure à un autre pour l'empêcher de publier des informations, voilà qui est assez gênant. La direction de La Presse s'est défendue en disant que la mise en demeure voulait tout simplement s'assurer que les faits soient vérifiés avant publication, parce que les faits publiés dans Le Québécois étaient «erronés», soutenait-elle. L'argument est particulièrement bizarre puisque, quelques jours avant cette mise en demeure, le samedi 12 avril, Le Devoir avait publié un texte d'information reprenant l'information concernant cette entente entre les deux groupes, sans qu'il reçoive de mise en demeure. Ni d'autres journaux d'ailleurs.

Au coeur de cette bataille, donc, se trouve un partenariat signé entre La Presse et Radio-Canada en janvier 2001. À l'époque, ce partenariat avait été annoncé par communiqué de presse. Grâce à la Loi d'accès à l'information, Le Québécois a obtenu l'entente, plus précisément une lettre d'intention qui avait été signée entre les directions de Radio-Canada et La Presse. Cette lettre n'apporte pas d'éléments très nouveaux par rapport au communiqué de presse de l'époque, mais plusieurs personnes tentent d'obtenir le contrat en bonne et due forme qui a été signé par la suite, afin d'aller plus loin.

À l'époque, Radio-Canada et La Presse avaient convenu d'«unir leurs efforts» de façon à «créer des synergies», d'abord par des promotions croisées et des opérations conjointes sur Internet. On pourrait toujours prétendre que Gesca, un groupe privé, a le droit de signer des ententes promotionnelles avec qui il veut. Le problème, évidemment, c'est que Radio-Canada est une institution publique qui, par une telle entente, semble favoriser un groupe de presse plus qu'un autre à l'aide des fonds publics.

La question est surtout de savoir jusqu'où cette collaboration peut aller. À Radio-Canada, on déteste parler publiquement de ce sujet, et on soutient que l'entente de 2001 a été abolie en 2003, remplacée par des ententes ponctuelles, des collaborations au cas par cas.

Personne n'arrive à mettre la main sur des contrats clairs qui définiraient ce type de collaboration.

Mais, vendredi dernier, Le Journal de Montréal révélait que le Syndicat des communications de Radio-Canada veut mettre fin au recours massif aux collaborations extérieures sur les ondes de la SRC, en déposant une plainte à la Commission canadienne des relations industrielles. Pour la première fois, on dispose d'une information statistique précise: le syndicat a calculé que, l'année dernière, sur 835 collaborations effectuées à Radio-Canada (cela comprend tous les collaborateurs de toutes provenances dans les émissions d'information, par exemple le juge John Gomery), environ le tiers étaient des journalistes du groupe Gesca

Le syndicat n'en fait pas une question idéologique, mais syndicale. «Ce qu'on dénonce, expliquait vendredi au Devoir le président du syndicat, Alex Levasseur, c'est l'utilisation importante des collaborations extérieures, en contradiction avec notre convention collective. Il y a des émissions où on entend plus souvent des journalistes d'ailleurs que les journalistes de Radio-Canada.» Le fait que ces journalistes viennent surtout de chez Gesca «soulève des questions», ajoute-t-il, sans pouvoir ou vouloir aller plus loin.

N'importe quel auditeur se pose les mêmes questions en entendant défiler les journalistes de La Presse qui vantent leurs reportages dans certaines émissions de la SRC.

Évidemment, Le Journal de Montréal se faisait un plaisir de monter en épingle vendredi dernier la protestation du syndicat de Radio-Canada. Je veux bien que l'on fouille dans les contrats de Radio-Canada, et il faut le faire parce qu'il s'agit d'une institution publique, mais il ne faut pas être naïf non plus: de l'autre côté, le groupe Quebecor fonctionne de plus en plus en vase clos, montant en épingle les histoires journalistiques de l'ensemble du groupe, faisant une promotion intensive dans Le Journal de Montréal des produits de TVA. Les journalistes des autres groupes de presse ne se précipitent pas sur les ondes de TVA et de LCN. Ce n'est pas dans les publications de Quebecor que vous lirez les meilleurs articles sur le lock-out au Journal de Québec. Et Quebecor a pu constituer son empire de convergence avec l'aide des fonds publics de la Caisse de dépôt.

À la direction de Radio-Canada, on ne cesse de murmurer dans les couloirs que Le Journal de Montréal a un préjugé contre les productions de Radio-Canada, et on aurait même des dossiers sur des journalistes pour le démontrer. On aurait le goût d'ajouter: publiez-les vos dossiers, pour que l'on en finisse!

Plusieurs enjeux autour de cette guerre médiatique mériteraient d'être fouillés. Un seul exemple: qu'en est-il des ententes d'exclusivité publicitaire que les groupes de presse signent, et jusqu'où ces ententes débordent-elles sur le contenu journalistique?

Ce qui me frappe toutefois, c'est de constater comment ce sujet semble difficile à aborder sur la place publique, alors que l'on s'attendrait à ce qu'il soit chaudement débattu par ces grands promoteurs de la liberté de presse que sont les journalistes. Une ou deux fois par année, un syndicat se réveille, par exemple la semaine dernière avec le syndicat de Radio-Canada, ou quand le syndicat de TVA s'était indigné de la présence du Banquier dans ses bulletins de nouvelles, mais, de façon générale, on a plutôt tendance à défendre farouchement sa propre entreprise en accusant le concurrent d'avoir commencé la guerre le premier, ce qui excuserait tous les coups.

Le public ne semble aucunement dupe des préjugés des grands groupes de presse, de leurs préjugés et de cette guerre entre les deux géants. Non seulement il n'est pas dupe, mais cela le rend cynique envers la diversité de l'information. Et ça, c'est peut-être le plus inquiétant.

pcauchon@ledevoir.com






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  • Denis Beaulé
    Abonné
    lundi 12 mai 2008 01h04
    Bon point en faveur d'«utilité» de TQS ?
    « Est-ce que votre exposition ici effectuée ne tend pas à illustrer, une énième fois ou d'une énième manière, qu'on a autant besoin de la troisième voix que représente TQS en info télé québécoise francophone qu'il est bon d'avoir Le Devoir, comme soupape de sécurité, en journalisme écrit, en l'un et l'autre cas, pour la même évidente raison qu'il n'est point besoin de rementionner une énième fois ? »

  • Zach Gebello
    Inscrit
    lundi 12 mai 2008 10h06
    Même chose au Venezuela
    « C'était la même situation au Venezuela il y a pas si longtemps. Deux géants de presse en compétition dans un pays où comme ici l'État contrôle les médias par son "CRTC".

    Le groupe de presse de droite, lié aux Conservateurs des USA (coup contre Chavez) fit une entente de même type que Power Corporation (Gesca) avec l'État de Chavez en échange de cesser les critiques envers son gouvernement.

    L'autre groupe géant continua à faire son job en critiquant ce qui méritait d'être critiqué. Le "CRTC" du Venezuela refusa simplement de renouveler la license de ce groupe qui dû fermer ses portes. Les $600 millions de contrats de publicité de ce groupe passèrent au groupe de droite qui fit une très bonne affaire.

    On ne s'étonnera pas que le propriétaire de ce groupe de presse de droite, devenu monopole, est aussi membre du C. A. de Power Corporation (Gesca-La Presse).

    Pas étonnant non-plus que Québécormédia-TVA se contente de faire dans l'abrutissement et la petite nouvelle locale.

    Le CRTC surveille. »

  • Patrice-Hans Perrier
    Inscrit
    lundi 12 mai 2008 11h31
    Effet d'entonnoir
    « Je pratique le journalisme comme indépendant depuis le début des années 2000 et je réalise que la liberté de presse...fond comme neige au soleil. Avec cette prétendue convergence des médias. c'est la validité des sources d'informations qui est remise en question.

    Dans les conférences de presse, il n'y a de la place que pour les questions des journalistes des grands groupes. Les indépendants de mon acabit tentent de se faufiler, d'ouvrir le jeu et de poser des questions non convenues. Mais, c'est souvent peine perdue. L'agenda médiatique est réglé au quart de tour, plusieurs semaines à l'avance. Les relationnistes décident que le ministre fera sa prochaine sortie public en réponse aux attaques de l'opposition, et en prévision du prochain budget ou d'une motion attendue, et les journalistes font semblant de créer la nouvelle. En fait, il n'y a pas de nouvelle, c'est comme un scénario qui a été écrit il y a déjà fort longtemps.

    Gesca et Quebecor, c'est comme les Républicains et les Démocrates dans mon livre à moi, c'est bonnet blanc, blanc bonnet. Curieusement, alors que les deux grands ressassent leurs insanités à propos des frasques amoureuses du ministre Bernier, personne ne questionne la pertinence de la présence de nos troupes en Afghanistan. Il est assez patent que les USA, et leurs fidèles alliés, tentent d'encercler la Russie et de reprendre le control comme opérateurs pétroliers et gaziers dans la région. Les Américains veulent s'occuper de la distribution du gaz russe vers l'Europe, autrement dit, prélever une part des profits gaziers. N'oublions pas, aussi, que l'Afghanistan est le plus grand producteur d'opium au monde, un autre marché à saisir pour la CIA et les autres agences paragouvernementales qui dictent la marche à suivre.

    Le Canada n'a pas à s'impliquer dans les guerres économiques que le géant américain livre aux quatre coins du globe. Mais, ça, les grands médias ne le soulignent pas... trop occuper à documenter les frasques de la classe politique ou les crises existentielles de nos plates divas.

    On attend toujours que les quotidiens Le Monde ou The Washington Post relance les véritables questions pour ... réagir. D'ici là, nos «géants» de l'information poursuivent leur travail de désinformation systématique. »

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