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Télévision - La montée de lait du fromage

Fabien Deglise   19 avril 2008  Médias
La télé vit depuis des années avec les aléas du direct, ces petits moments uniques, amusants parfois, forts de temps en temps, qui se jouent devant une caméra alors qu'on ne les attendait pas.

Le Reel du fromager, cri du coeur d'Éric Proulx, agriculteur, que le duo de documentaristes Hugo Latulipe et Pascal Sanchez vient de mettre en boîte pour Canal D, entre certainement dans cette catégorie. Et l'on s'en réjouit.

L'action se déroule à Saint-Raymond-de-Portneuf, aux portes de la région faunique des Laurentides, il y a quelques mois. Éric Proulx, la trentaine, artisan fromager de son état, reçoit chez lui une équipe de tournage venue à sa rencontre pour parler terroir.

Le contenu de l'échange doit alimenter les fameux Manifestes en série que la chaîne des documentaires — et des poursuites infernales en voitures de police — diffuse chaque semaine depuis le 14 avril dernier.

Latulipe n'est pas encore arrivé. Mais la caméra tourne. Soudain, entre sa maison et sa fromagerie, Éric Proulx s'arrête, le chullu (la tuque péruvienne de Zorrino, quoi) solidement enfoncé sur le haut de la tête. Il a le visage sombre et une envie insatiable de livrer ses états d'âme. Et il le fait. Sans arrêt. Pendant 20 minutes. Avec une authenticité étonnante et une faconde qui malmène les préjugés crasses envers le monde agricole.

De ce monologue coup-de-poing, qui aurait pu facilement s'intituler «La déprime de l'artisan fromager face à un système de production qui lui veut du mal», Latulipe et Sanchez tirent donc un document dérangeant sur l'état de l'agriculture au Québec. Une agriculture principalement industrialisée, ouverte sur le monde et qui peine, avec ses cadres formels, à s'ouvrir à la diversité et à l'artisanat alimentaire pour enrayer l'homogénéisation de la bouffe et, au passage, contribuer au développement des régions.

Observateur privilégié de ces nombreuses «barrières à l'entrée» de la relève, Éric Proulx a la flamme vacillante, la sensibilité à fleur de peau et la critique caustique et documentée. Il dénonce des règles de financement ou de fonctionnement pensées, conçues et alimentées par et pour une industrie aux dépens des productions à dimension humaine. Il pointe les fonctionnaires provinciaux qui l'obligent à l'aseptisation démesurée de ses installations. «Bientôt, on va me demander de mettre des médicaments dans mes fromages», lance-t-il.

Pendu à des lèvres parfois chevrotantes, le téléspectateur plonge alors très vite dans un univers débordant d'injustices, où les efforts déployés par une nouvelle génération d'agriculteurs, passionnés et déterminés à humaniser les campagnes et à faire émerger le terroir dans une logique de développement du territoire, se butent à un merdier incroyable dont ils se passeraient bien. L'absence de reconnaissance des gouvernements, des idées noires — très noires même —, un manque de soutien des consommateurs mais aussi l'impression de devoir se battre continuellement contre des moulins à vent sont alors montrés du doigt. «Je veux juste gagner 30 000 $ par année pour faire vivre ma femme et mes enfants», lance Proulx dans cette envolée hautement émotive qui compose la principale partie de ce documentaire. «Ce n'est pas un caprice!»

Pas un caprice, en effet, confirment dans la foulée de cette montée de lait du fromager, calme et maîtrisée, plusieurs acteurs sociaux du Québec connus pour leur prise de position en faveur du terroir. Devant la caméra, Jacques Proulx, ex-boss de Solidarité rurale, et Françoise Kayler,
critique gastronomique, sont du nombre. Et au terme de ce document revendicateur, ces défenseurs du terroir risquent certainement de recevoir de nouveaux appuis.

Docu-D : Le Reel du fromager - Canal D, dimanche 20 avril à19h.
 
 
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