L'Entrevue - Journalisme tout-terrain
source: VBS.tv
Le journaliste Shane Smith photographié en tentant de se rendre illégalement dans la région du Darfour, au Soudan. Les reportages de VBS.tv placent souvent les péripéties du reporter à l’avant-plan.
L'objectivité journalistique est un archaïsme si l'on en croit Shane Smith, cofondateur de VBS.tv qui célèbre ce mois-ci son premier anniversaire. Cette web-télé, basée à New York et dont les reportages sont régulièrement repris sur CNN, développe en effet un nouveau type de journalisme dit «immersif», étranger au détachement auquel les reportages des médias généralistes nous ont habitués. VBS.tv est le dernier projet né de la collaboration du célèbre cinéaste Spike Jones et des bureaux du magazine Vice, fondé à Montréal au milieu des années quatre-vingt-dix et qui compte aujourd'hui 22 éditions dans autant de pays (environ un million d'exemplaires par mois en circulation). Profondément urbain et provocateur, ce mensuel gratuit aujourd'hui basé à New York est depuis quelques années la plus grande référence du genre chez les jeunes adultes occidentaux.
«Lorsque quelqu'un essaie d'être objectif, c'est de la foutaise, raconte Smith sur le ton irrévérencieux que les lecteurs de Vice connaissent bien. J'étais dernièrement en Corée du Nord avec des journalistes du Times, de Newsweek, du New York Times qui avaient tous trouvé l'angle de leur reportage, la misère créée par le dictateur Kim Jong-il, avant même d'arriver sur place.»
Après deux voyages en Corée du Nord, Shane Smith, originaire d'Ottawa, a tourné une série de courts reportage s stupéfiants présentés depuis la semaine dernière sur VBS.tv. On y découvre par exemple le quotidien de Pyongyang, la vie dans le métro et des Nord-Coréens fascinés par la rencontre d'un Occidental. VBS.tv présentera également cet automne sa première série télé, Vice Guide to Films. Un épisode de cette série portera sur un studio de cinéma de Pyongyang où plusieurs personnes travaillent de force après avoir été enlevées par les sbires de Kim Jong-il. Cette série sera diffusée sur la chaîne canadienne IFC.
L'échec des médias occidentaux
Après plusieurs années passées à couvrir les mouvements culturels indépendants et populaires, les artisans du magazine Vice ont été indignés par la couverture partiale des médias américains sur la recherche d'«armes de destruction massive» en Irak. Ils ont donc graduellement transformé le magazine qui consacre aujourd'hui une place prédominante aux sujets sociaux.
«Nous avons tous grandi dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, et l'échec des médias occidentaux dans la couverture de certains enjeux a forcé notre génération à aborder l'actualité avec scepticisme. En ce qui me concerne, j'ai compris cela lorsque j'ai fait un voyage en Ukraine et en Yougoslavie dans ma jeunesse. Les journalistes ne quittaient pas leur hôtel. Ils envoyaient leurs informateurs chercher le matériel, puis trouvaient une voiture en flamme pour enregistrer leur topo télé en face de celle-ci, comme s'ils étaient eux-mêmes dans le feu de l'action.»
Grâce à ses différentes éditions internationales, le magazine Vice a aussi développé des collaborations avec des centaines de journalistes originaires, dans la majorité des cas, du pays dont émane la nouvelle et leurs reportages abordent la réalité des gens ordinaires. Le magazine a aussi décidé l'année dernière d'offrir une plate-forme vidéo, VBS.tv, pour les reportages qui ne trouvaient pas leur place en format papier.
«VBS.tv était à l'époque de son lancement une voix contre-culturelle improbable. J'imagine qu'étant donné le véritable manque de compétition, on nous a proposé plusieurs sujets de vidéos. On a ensuite commencé à nous consulter comme source alternative de nouvelles, alors que nous n'avons jamais prétendu être un média traitant de l'actualité. Tout cela parce qu'il n'y a presque plus de place pour la contre-culture dans les grands médias aux États-Unis.»
Journalisme de terrain
Plutôt que de tourner des reportages en quelques jours, VBS.tv prône la connaissance du terrain. Leurs reportages placent d'ailleurs très souvent les péripéties du reporter à l'avant-plan. «Généralement, nous arrivons sur place en présumant que l'on ne connaît rien à propos de l'endroit. Lorsque nous sommes arrivés en Afghanistan, à Beyrouth, en Irak ou en Corée du Nord, nous avons découvert des situations totalement différentes de tout ce que nous nous étions fait dire ou de ce que l'on avait vu dans les médias. Le simple fait d'avoir vécu dans la zone dite "rouge" en Irak pendant quelques semaines, alors que tous les autres journalistes restaient dans la zone verte, en est un bon exemple.»
En plus de collaborer à Vice, dont il est également l'un des cofondateurs, Shane Smith a participé au film Heavy Metal in Baghdad, produit par VBS.tv et présenté le mois dernier à la Berlinale. Ce film suit les hauts et les bas du seul groupe de heavy metal de la capitale irakienne, Acrassicaudia, et sera présenté sur nos écrans cet été.
«Ce film n'est ni à droite, ni à gauche, ni au centre, poursuit Smith. Il raconte simplement l'histoire d'un gars qui est parti en Irak et qui s'est tenu avec des gens qui ont la vie dure. Chacun peut en tirer ses propres conclusions. Nous ne prêchons rien et nous ne disons pas que nous allons sauver le monde. Un autre exemple est ce gars qui vivait dans les égouts de Bogotà. Le jour où il est sorti, quelqu'un a déversé de l'essence dans les égouts et y a mis le feu. Nous appelons cela de l'«immersionisme»: nous nous immergeons dans un univers et nous y vivons un certain temps afin de saisir la situation telle qu'elle est.»
«Pour en savoir plus sur l'Afghanistan ou sur l'Irak, les informations des blogues afghans ou irakiens, ou encore des vidéos sur YouTube produites par des Afghans ou des Irakiens, sont généralement plus fiables: ils sont écrits et produits par des gens qui vivent là-bas et ils expriment même souvent leur incompréhension devant la couverture médiatique occidentale de leur pays. Nous avons d'ailleurs vraiment pu saisir l'ampleur de ce décalage à Beyrouth. Nous sommes allés dans les camps et dans la ville pour nous rendre compte que ce que l'on nous racontait dans les médias était complètement faux: le Hezbollah contrôle pratiquement le pays.»
Dans une série de reportages diffusés sur VBS.tv l'année dernière, Smith parcourt en effet les bastions du Hezbollah libanais; il a même été l'un des rares journalistes occidentaux à interviewer le chef de cette organisation. On constate avec surprise dans ce reportage qu'une grande partie de la capitale libanaise est littéralement contrôlée de facto par le Hezbollah et que la frontière de cette zone est située juste en face des bureaux de l'ONU et du Parlement libanais. Au moment de son départ du Liban, l'équipe de VBS.tv a également offert des caméras à des jeunes qui vivaient dans ces camps. Les images ainsi recueillies seront présentées dans quelques semaines.
«Dans le cadre d'un reportage au Soudan, ils ne laissaient passer aucun journaliste au Darfour. Nous y sommes donc entrés illégalement. Quand on voit un journaliste qui parle du Darfour, comment peut-on accorder crédit à ce qu'il raconte s'il n'y est jamais allé! Nos parents qui regardent les grands médias et qui voient un topo sur NBC, ABC ou même Radio-Canada y croient pourtant. J'ai le goût de leur dire: "Êtes-vous stupides? Il n'y a rien de vrai là-dedans".»
«Cependant, l'actualité demeure souvent en filigrane dans nos reportages, poursuit Smith. Par exemple, l'histoire de Heavy Metal in Baghdad tournait autour de ces gars qui font de la musique, parce que les jeunes peuvent la comprendre et s'y identifier, mais, en toile de fond, on voit bien qu'ils ont moins de libertés et que la situation dégénère. On voit bien que les États-Unis ont mis ce pays sens dessus dessous. Ce n'est pas raconté comme une leçon évangéliste, c'est la vie quotidienne des gens qui est décrite, tout simplement.»
Heavy Metal in Baghdad sortira en salle cet été. VBS.tv a aussi célébré la semaine dernière son premier anniversaire avec cette série de reportages sur la Corée du Nord et une nouvelle plateforme de consultation vidéo en ligne. Vice Films devrait également présenter en première mondiale son premier long métrage de fiction, White Lightening, au moment du prochain Festival de Cannes.
La version Web du magazine Vice existe également en version québécoise (www.viceland.com/qc)
Collaborateur du Devoir
«Lorsque quelqu'un essaie d'être objectif, c'est de la foutaise, raconte Smith sur le ton irrévérencieux que les lecteurs de Vice connaissent bien. J'étais dernièrement en Corée du Nord avec des journalistes du Times, de Newsweek, du New York Times qui avaient tous trouvé l'angle de leur reportage, la misère créée par le dictateur Kim Jong-il, avant même d'arriver sur place.»
Après deux voyages en Corée du Nord, Shane Smith, originaire d'Ottawa, a tourné une série de courts reportage s stupéfiants présentés depuis la semaine dernière sur VBS.tv. On y découvre par exemple le quotidien de Pyongyang, la vie dans le métro et des Nord-Coréens fascinés par la rencontre d'un Occidental. VBS.tv présentera également cet automne sa première série télé, Vice Guide to Films. Un épisode de cette série portera sur un studio de cinéma de Pyongyang où plusieurs personnes travaillent de force après avoir été enlevées par les sbires de Kim Jong-il. Cette série sera diffusée sur la chaîne canadienne IFC.
L'échec des médias occidentaux
Après plusieurs années passées à couvrir les mouvements culturels indépendants et populaires, les artisans du magazine Vice ont été indignés par la couverture partiale des médias américains sur la recherche d'«armes de destruction massive» en Irak. Ils ont donc graduellement transformé le magazine qui consacre aujourd'hui une place prédominante aux sujets sociaux.
«Nous avons tous grandi dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, et l'échec des médias occidentaux dans la couverture de certains enjeux a forcé notre génération à aborder l'actualité avec scepticisme. En ce qui me concerne, j'ai compris cela lorsque j'ai fait un voyage en Ukraine et en Yougoslavie dans ma jeunesse. Les journalistes ne quittaient pas leur hôtel. Ils envoyaient leurs informateurs chercher le matériel, puis trouvaient une voiture en flamme pour enregistrer leur topo télé en face de celle-ci, comme s'ils étaient eux-mêmes dans le feu de l'action.»
Grâce à ses différentes éditions internationales, le magazine Vice a aussi développé des collaborations avec des centaines de journalistes originaires, dans la majorité des cas, du pays dont émane la nouvelle et leurs reportages abordent la réalité des gens ordinaires. Le magazine a aussi décidé l'année dernière d'offrir une plate-forme vidéo, VBS.tv, pour les reportages qui ne trouvaient pas leur place en format papier.
«VBS.tv était à l'époque de son lancement une voix contre-culturelle improbable. J'imagine qu'étant donné le véritable manque de compétition, on nous a proposé plusieurs sujets de vidéos. On a ensuite commencé à nous consulter comme source alternative de nouvelles, alors que nous n'avons jamais prétendu être un média traitant de l'actualité. Tout cela parce qu'il n'y a presque plus de place pour la contre-culture dans les grands médias aux États-Unis.»
Journalisme de terrain
Plutôt que de tourner des reportages en quelques jours, VBS.tv prône la connaissance du terrain. Leurs reportages placent d'ailleurs très souvent les péripéties du reporter à l'avant-plan. «Généralement, nous arrivons sur place en présumant que l'on ne connaît rien à propos de l'endroit. Lorsque nous sommes arrivés en Afghanistan, à Beyrouth, en Irak ou en Corée du Nord, nous avons découvert des situations totalement différentes de tout ce que nous nous étions fait dire ou de ce que l'on avait vu dans les médias. Le simple fait d'avoir vécu dans la zone dite "rouge" en Irak pendant quelques semaines, alors que tous les autres journalistes restaient dans la zone verte, en est un bon exemple.»
En plus de collaborer à Vice, dont il est également l'un des cofondateurs, Shane Smith a participé au film Heavy Metal in Baghdad, produit par VBS.tv et présenté le mois dernier à la Berlinale. Ce film suit les hauts et les bas du seul groupe de heavy metal de la capitale irakienne, Acrassicaudia, et sera présenté sur nos écrans cet été.
«Ce film n'est ni à droite, ni à gauche, ni au centre, poursuit Smith. Il raconte simplement l'histoire d'un gars qui est parti en Irak et qui s'est tenu avec des gens qui ont la vie dure. Chacun peut en tirer ses propres conclusions. Nous ne prêchons rien et nous ne disons pas que nous allons sauver le monde. Un autre exemple est ce gars qui vivait dans les égouts de Bogotà. Le jour où il est sorti, quelqu'un a déversé de l'essence dans les égouts et y a mis le feu. Nous appelons cela de l'«immersionisme»: nous nous immergeons dans un univers et nous y vivons un certain temps afin de saisir la situation telle qu'elle est.»
«Pour en savoir plus sur l'Afghanistan ou sur l'Irak, les informations des blogues afghans ou irakiens, ou encore des vidéos sur YouTube produites par des Afghans ou des Irakiens, sont généralement plus fiables: ils sont écrits et produits par des gens qui vivent là-bas et ils expriment même souvent leur incompréhension devant la couverture médiatique occidentale de leur pays. Nous avons d'ailleurs vraiment pu saisir l'ampleur de ce décalage à Beyrouth. Nous sommes allés dans les camps et dans la ville pour nous rendre compte que ce que l'on nous racontait dans les médias était complètement faux: le Hezbollah contrôle pratiquement le pays.»
Dans une série de reportages diffusés sur VBS.tv l'année dernière, Smith parcourt en effet les bastions du Hezbollah libanais; il a même été l'un des rares journalistes occidentaux à interviewer le chef de cette organisation. On constate avec surprise dans ce reportage qu'une grande partie de la capitale libanaise est littéralement contrôlée de facto par le Hezbollah et que la frontière de cette zone est située juste en face des bureaux de l'ONU et du Parlement libanais. Au moment de son départ du Liban, l'équipe de VBS.tv a également offert des caméras à des jeunes qui vivaient dans ces camps. Les images ainsi recueillies seront présentées dans quelques semaines.
«Dans le cadre d'un reportage au Soudan, ils ne laissaient passer aucun journaliste au Darfour. Nous y sommes donc entrés illégalement. Quand on voit un journaliste qui parle du Darfour, comment peut-on accorder crédit à ce qu'il raconte s'il n'y est jamais allé! Nos parents qui regardent les grands médias et qui voient un topo sur NBC, ABC ou même Radio-Canada y croient pourtant. J'ai le goût de leur dire: "Êtes-vous stupides? Il n'y a rien de vrai là-dedans".»
«Cependant, l'actualité demeure souvent en filigrane dans nos reportages, poursuit Smith. Par exemple, l'histoire de Heavy Metal in Baghdad tournait autour de ces gars qui font de la musique, parce que les jeunes peuvent la comprendre et s'y identifier, mais, en toile de fond, on voit bien qu'ils ont moins de libertés et que la situation dégénère. On voit bien que les États-Unis ont mis ce pays sens dessus dessous. Ce n'est pas raconté comme une leçon évangéliste, c'est la vie quotidienne des gens qui est décrite, tout simplement.»
Heavy Metal in Baghdad sortira en salle cet été. VBS.tv a aussi célébré la semaine dernière son premier anniversaire avec cette série de reportages sur la Corée du Nord et une nouvelle plateforme de consultation vidéo en ligne. Vice Films devrait également présenter en première mondiale son premier long métrage de fiction, White Lightening, au moment du prochain Festival de Cannes.
La version Web du magazine Vice existe également en version québécoise (www.viceland.com/qc)
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