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Les anti-Bougon

Le Québec s'émeut du drame scénarisé des Lavigueur

Stéphane Baillargeon   22 janvier 2008  Médias
Source SRC
Photo de famille des Lavigueur de la série de Radio-Canada.
Source SRC Photo de famille des Lavigueur de la série de Radio-Canada.
Radio-Canada poursuit ce soir la diffusion de la minisérie Les Lavigueur, succès de la saison. La «vraie histoire» de cette tendre famille ouvrière déchiquetée par les médias bouleverse tout le Québec toujours prêt à faire couler des rivières de larmes quand point «le pseudo réalisme de l'émotion vécue». L'écran cathodique comme écran cathartique? Moteur...

Les Lavigueur sont redevenus millionnaires, mais en cote d'écoute cette fois. L'amorce de la minisérie sur l'aventure extraordinaire de cette famille «ben ordinaire» (dixit le père) a rameuté 1,9 million de téléspectateurs il y a deux semaines, et le deuxième épisode presque autant de monde, soit les meilleurs résultats de Radio-Canada depuis des années dans un créneau hyperconcurrentiel.

Des niveaux de Canal 10, quoi, la chaîne que devait bien capter la famille avec des oreilles de lapin dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, devenu Ho-Ma, sous les pressions spéculatives des bobos.

Montréal, comme tout le Québec, a bien changé depuis que cet échantillon du vulgum pecus a remporté très exactement 7 650 267 $, le 29 mars 1986, le plus gros lot distribué jusqu'alors par Loto-Québec. Les Lavigueur ont ensuite été mangés tout rond par les médias, ridiculisés jusqu'à plus drôle, comme le montre maintenant la fiction en odeur de vérité. Les médias prennent, les médias donnent.

Le rôle néfaste des médiacrates revient comme un leitmotiv sur les blogues surchauffés depuis deux semaines. «Quand je vois les mensonges qu'ont écrits sur eux ces petits journalistes de bas étage pour vendre leurs torchons, je crois que cette famille aurait eu intérêt à prendre immédiatement des mesures légales pour que la vérité soit écrite et non attendre aussi longtemps pour faire éclater la vérité dans une télésérie», écrit un participant aux échanges en ligne de Radio-Canada. Un autre compare les Lavigueur à Britney Spears, «elle aussi sans cesse harcelée» par les fouille-merde.

Compassion et réparation

«Je pense en gros que ce téléroman est avant tout une réparation», commente la professeure Lucia Ferretti, de l'Université du Québec à Trois-Rivières. Spécialiste de l'histoire du catholicisme au Québec, rattachée au centre interuniversitaire d'études québécoises, elle a regardé la fin du premier épisode et tout le deuxième. «Un des membres de la famille a été profondément blessé de la manière dont cette famille est devenue la proie des préjugés de classe. Et il s'est dit qu'il voulait réparation. Après tout, pourquoi pas?», ajoute-t-elle en faisant référence au livre éponyme d'Yve Lavigueur qui a servi d'inspiration principale à la minisérie.

Tous les protagonistes du drame ont disparu, tous sauf lui et sa soeur Sylvie. La mère est morte avant de toucher le magot. Louise-la-rebelle est décédée d'une insuffisance cardiaque en 1991, dans la jeune vingtaine. Le père Jean-Guy a succombé à des problèmes respiratoires en 2000. Michel, le plus jeune fils de la famille, s'est suicidé en 2004. La «vraie histoire» est là, dans cet acharnement obstiné du sort qui a tout repris après avoir tout donné.

La professeure Ferretti élargit le problème dans son courriel au Devoir au sujet de cet écran cathartique. «Les préjugés de classe sont malheureusement une plaie sociale; les Lavigueur n'ont pas été les seuls à en faire les frais. Tous les jours, bien des gens en sont victimes. En ce sens, même si la série n'est pas la meilleure qu'on ait vue sur les ondes, ce n'est pas si mal que, pour une fois, un point de vue populaire (au sens de venant vraiment du peuple) soit présenté, non?»

Portrait de prolétaires

Le sociologue Fernand Harvey, titulaire de la Chaire Fernand-Dumont sur la culture à l'Institut national de la recherche scientifique, se réjouit aussi de ce portrait de groupe avec ouvriers, comme on en trouvait déjà dans Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy. «C'est une famille probablement assez représentative d'une époque révolue de l'est de Montréal», dit le chercheur, lui-même originaire de ce quartier industriel de la ville. «La série nous montre le sort de ceux qui n'ont pas eu cette chance d'étudier. Elle nous rappelle nos racines ouvrières, la fin de l'industrialisation classique, tout un monde qui disparaît avec la classe ouvrière type, modeste mais travailleuse, qui fera place à des gens beaucoup plus pauvres, sans emploi, sur le BS.»

Le professeur note que la télévision a plutôt tendance à ridiculiser les milieux défavorisés. Pour le spécialiste de la culture prolétarienne, Les Lavigueur, c'est Les Bougon, la rapine en moins. Un bel exercice antimisérabiliste aussi. «Ce sont des anti-Bougon, oui, dans un sens. Mais on peut aussi penser à des personnages de Michel Tremblay. Un drame se joue là aussi, une tragédie grecque où les malheurs s'accumulent et où se vit un choc des univers culturels. Voilà une famille avec ses points de repère de quartier, son mode de vie, sa consommation modeste catapultée dans un univers de surconsommation qui va aboutir à des extravagances, dont l'achat du fameux château, la résidence familiale. Cette histoire signale un déracinement. Elle montre que les liens familiaux, avec la revalorisation de la consommation et de l'individualisme, se sont plus ou moins distendus. L'argent vient briser ce monde et introduire une logique du chacun pour soi. Dans ce sens, c'est une oeuvre qui demeure assez près de la réalité.»

Le réel et l'émotion vécue

Le mot est lâché. Mario Clément, directeur des programmes de Radio-Canada prétend dire la vérité avec son oeuvre, d'ailleurs sous titrée La vraie histoire. «Est-ce qu'on peut corriger l'histoire?, a-t-il demandé au lancement. Il faut réparer l'injustice que nos médias ont créée, je pense que c'est notre job de faire ça.»

La question taraude l'observateur des médias Nicolas Renaud, coéditeur de l'excellente revue en ligne sur les images horschamp.qc.ca. Il vient d'y publier une série de trois textes sur les reconstitutions dramatiques d'événements réels, une vague croissante depuis quelques années, au petit comme au grand écran, ici comme ailleurs. La série Les Lavigueur s'inscrit dans une longue lignée où se croisent des séries sur Félix Leclerc ou René Lévesque, la Crise d'octobre ou Charles et Diana.

«Les rapports que l'on entretient avec la réalité et avec l'histoire, dans notre société comme dans nos fictions, deviennent de plus en plus complexes, dit le médiologue. Surtout quand il est question de l'histoire récente. Trois semaines après la mort de Jean-Paul II, les télés proposaient les premiers téléfilms sur sa vie. Pourquoi? De manière cavalière, je répondrais qu'au fond, et paradoxalement, l'histoire, la "vraie histoire" ne nous intéresse pas. On aime s'émouvoir devant des personnages qu'on peut mythifier.»

Critique à coup de marteau, il parle encore du «pseudo-réalisme de l'émotion vécue». Nicolas Renaud s'étonne par exemple de la nécessité de produire de la fiction sur des événements réels. René Lévesque a droit au traitement deux fois par décennie, ou presque. «A-t-on besoin de connaître les détails de sa vie de couple pour comprendre l'homme politique? Les producteurs misent sur le fait que l'histoire mise en fiction intéresse déjà les téléspectateurs. Il suffit ensuite de formater le réel, de le simplifier et de mettre en branle les codes habituels du succès populaire. La série sur Trudeau multipliait les scènes de sexe. Celle des Lavigueur aussi...»

Un coquin de teleduquebec.ath.cx fait remarquer que les deux premiers épisodes se terminent sur une baise impliquant l'adolescente délurée de la famille, la jeune Louise. «On croirait du Réjean Tremblay», note le polisson. La même discussion porte ensuite sur le langage des protagonistes, dont ce cri du coeur lancé par la même Louise (Laurence Leboeuf) quand elle réalise que sa famille vient de décrocher le gros lot: «Ah ben esti d'tabarnac!».

Fort en thème, le spécialiste Renaud distingue la reconstitution ou l'évocation (comme dans un film sur la Conquête) de la dramatisation (comme dans le cas des Lavigueur). Il s'interroge alors sur l'opportunité de dramatiser ce qui pourrait être documentarisé par l'entremise des milliers de mètres d'images d'archives. «Le jeu devient immensément complexe. Dans le cas des Lavigueur, on veut même renverser l'image offerte par les médias. Je suis prêt à accepter l'idée que la famille a été ridiculisée injustement. Mais prétendre que la fiction nous donnerait, elle, toute la vérité, c'est d'une naïveté crasse. La fiction va au contraire dans un autre extrême, dans les bons sentiments et les clichés.»

Les Lavigueur ne sont pas seuls tombés dans ce panneau. Notre société rejoue constamment dans l'artifice ce qui s'est réellement produit. Aujourd'hui les Lavigueur. Et demain? La tragédie de l'École polytechnique? Gilles Vigneault, sa vie, son oeuvre? Pierre Bourgault et ses bums? «Au fond, notre culture perd son imagination, constate Nicolas Renaud. La part des scénarios originaux semblent de plus en plus faibles. Les écrans pigent dans la réalité, les faits divers, proposent des remakes de série, de films, de jeux vidéo, de bandes dessinées ou de romans graphiques. La fiction ne devrait-elle pas plutôt miser sur le pouvoir et la puissance d'imagination?»
 
 
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  • Jean St-Jacques
    Abonné
    mardi 22 janvier 2008 07h32
    La télévision est malade
    Les séries basées sur des personnages politiques ou autres m'ennuient beaucoup. Celle sur René Levesque était malsaine.
    Que dire sur celle de Trudeau, Bourgault...

    Le livre sur les Lavigueur aurait suffi et dépenser de l'argent pour une série est inutile.

  • Gilles Bousquet
    Inscrit
    mardi 22 janvier 2008 07h35
    Le réel est souvent préféré à l'imaginaire
    Pourquoi chercher dans l'imaginaire quand on a des cas réels sous la main pour monter une série à la télé ? Le peuple québécois aime ça comme sur les revues de secrets d'artistes.

  • Yvon Montoya
    Abonné
    mardi 22 janvier 2008 07h50
    La culture prolétarienne?
    Qu'est-ce que cela siginifie des nos jours?

  • jacques noel
    Inscrit
    mardi 22 janvier 2008 08h15
    Levrette, Leboeuf et Lavigueur
    A trois reprises dans la première émission, Maman Lavigueur commente l'affaire des soeurs Lévesque. Elle prend même partie pour les deux Bleuettes aux valises rouges. Comment a-t-elle pu avoir une opinion aussi arrêtée sur un évenement arrivé en décembre 1985 alors qu'elle est morte en 1983???

    Petit problème: les deux Bleuettes aux valises rouges ont été arrêtées en décembre 1985, deux ans après la mort de la mère Lavigueur!!! Comment a-t-elle pu avoir une opinion sur un événement historique qu'elle ne peut pas avoir connu?

    En dépit cette incongruité, il faut quand même saluer la générosité des producteurs, ainsi que de la Société d'État, qui nous ont offert, en prime time, une solide levrette de 14 secondes mettant en scène la jeune Leboeuf, fille, dans la vraie vie, de Marcel, catholique pratiquant et preacher convainquant du long chemin de Compostelle. La belle Laurence, bien mise en valeur sur ses quatre pattes, nous a montré tout son grand talent d'actrice.

    Rappelons à Genex et à André Arthur que le personnage de Louise Lavigueur qu'elle incarne a 16 ans et se fait honorer par un mâle en rût faisant bien deux fois son âge. C'est Robert Gillet, qui a perdu job et réputation pour un modeste 69 avec une prostituée de 5 pieds, 6 pouces, 17 ans et de demi, qui a dû s'étouffer dans sa sauce à spaghette en regardant ça!

  • Robert Libersan
    Abonné
    mardi 22 janvier 2008 08h28
    Que de salive et ...
    de masturbation intellectuelle de la part du «lologue des média» M.Nicolas Renaud pour donner un point de vue élitique sur la télésérie Les Lavigueur.

    Je suis d'opinion que cette télésérie nous montre la vie au quotidien, la vie réelle, tout le contraire de ce que l'on trouve dans les oeuvres d'histoires...« qui ne disent que la froide officialité des choses, celles qui ont été conçues d'en haut,» a écrit Victor-Lévy Beaulieu dans le Manuel de la petite littérature du Québec.

  • Michel Leclaire
    Abonné
    mardi 22 janvier 2008 08h56
    @ Yvon Montoya
    Vous ayant lu, je crois qu'il vous serait impossible de le comprendre. Ce pays a été construit par ces prolétaires (de fermiers à ouvriers puis mis sur le BS par ceux qui les ont exploités). Comme vous n'avez pas connu le faubourg ''à mélasse'' il vous est impossible de saisir la réalité du peuple québécois du temps.

  • Mylene Gaudreau
    Abonnée
    mardi 22 janvier 2008 10h38
    Encore une fois..
    Encore une fois, vous faîtes preuve d'hostilité à leur égard en détruisant ce que Yves Lavigueur à voulu construire...vous ne les lâcherai donc jamais. Vous devriez utilisez votre esprit critique pour autre chose que de rabaissez une fois de plus. Bien entendu que cette série est quelque peu dramatisée, qu'Est-ce que vous croyez? On soumet cette télé-série à un public qui a besoin de ce genre de chose.. mais tout de même, le réalisateur représente mieux la vérité que vous ne l'avez faite il y a de ça plusieurs années. Le public n'Est pas aussi ignorant que vous le pensez, on en prend et on en laisse. C'est une bonne télé-série, voilà tout.

  • Claude L'Heureux
    Abonné
    mardi 22 janvier 2008 11h22
    Voyeurisme II
    Les médias ont fait du pognon en dénigrant la famille et Radio-Can fait du pognon tout en gardant le nez du peuple ailleurs. Ainsi il répond à son mandat de l'inculter: exit La chaîne culturelle.

    Claude L'Heureux, Québec

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