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Questions d'image - La jungle en direct

Jean-Jacques Stréliski   7 janvier 2008  Médias
Elle est bien jeune cette année et, pourtant, elle s'en colle déjà gros sur les épaules, si l'on en juge par tout ce que l'on s'est souhaité lors de l'échange des traditionnels voeux de l'an nouveau. La santé, la paix, la joie, la lumière, la réussite, l'amour, l'argent, etc. Vous connaissez la chanson puisqu'à chaque début d'année, c'est le même refrain. Et puis, ça marche ou ça ne marche pas. Les voeux, c'est un peu comme les promesses électorales, on peut toujours les formuler, des impondérables viendront en leur temps contrecarrer leur matérialisation, à notre grand dam certes, mais tout en nous dédouanant par la même occasion. Ouf!

Mais, dites-moi, en guise de voeux, n'avez-vous jamais souhaité... la liberté à quelqu'un de votre entourage? Quelle idée saugrenue dans notre monde libre, pensez-vous? Ici, c'est exact, on n'y songe pas vraiment. Un peu comme l'air que l'on respire ou l'eau que l'on boit. Même si l'on sait bien dans le fond que tout ça n'est pas de la plus grande pureté, on respire et on boit quand même.

Et pourtant, secrètement, en Colombie comme au Venezuela, vous pouvez imaginer combien de familles ont dû rêver ces jours-ci, plus encore que par les dix dernières années, à la liberté que pourraient recouvrer les leurs, fussent-ils célèbres ou anonymes, malheureux otages détenus par les FARC.

En ce début d'année, nous venons d'assister à la chose la plus monstrueusement cynique à laquelle il nous a été donné d'assister depuis fort longtemps. Une partie de poker menteur en direct de la jungle amazonienne entre trois antagonistes, joueurs sans grands scrupules pour les otages et leurs familles.

Facile à comprendre, tout est affaire de caméra. Une affaire d'images.

Une mascarade bien latine. Rien ne manque. Une intrigue à la «James Bond» dans un paysage plus que réaliste. Des acteurs principaux. Chávez, béret rouge et costume militaire (voyez les symboles) dans le rôle du gentil, ça le change un peu; Uribe, dans le rôle du méchant, ça, ça ne le change pas. Et puis bien cachées, mais bien présentes: les FARC dans leur rôle de toujours, bien lâche, bien anonyme.

Des acteurs de soutien aussi comme Néstor Kirchner, l'ancien président d'Argentine et le négociateur suisse de la Croix-Rouge dans les rôles respectifs et interchangeables de la farce et du dindon. Des témoins gênants: une trentaine d'observateurs venus assister à d'hypothétiques décollages d'hélicoptères et, enfin, grandiose: un va-tout imbécile et pas du tout provocateur, de passage par hasard dans la région: M. Oliver Stone en personne. Indispensable à tout bon échec international et prétendument absent: George W. Bush lui-même et sa panoplie de satellites. Invisibles aussi, les mouvements d'une armée colombienne qui, par zèle et coïncidence, est occupée au même moment, à surveiller et à combattre les narcotrafiquants!

Ajoutez à cela une déclaration sensationnelle, punch uribien et vicieux à souhait, sur une prétendue non-détention de l'enfant dont cette farce tragique porte le nom: Emmanuel.

N'eussent été la gravité du sujet et l'enjeu que représente la vie des otages, on aurait pu penser regarder une médiocre série B à la télé, une sorte de comédie burlesque, du Monty Python de bas étage, mais non, il s'agissait en vérité d'une tragi-comédie du plus mauvais goût qui soit. Bref, on aurait voulu rater la prestation que l'on ne s'y serait pas pris autrement.

On est en plein festival de la propagande. Du fait de la présence de toutes ces caméras, sur le terrain comme dans les capitales colombienne et vénézuélienne, chacun y va de sa diatribe, de son dogme et de son jugement. La réalité, vous la connaissez. Personne ne veut perdre la face, ni donner l'avantage du terrain à l'autre. Si Chávez réussit, Uribe et Bush perdent la face. Impossible devant toutes ces caméras. Si Chávez perd, lui, ses émissaires internationaux et la Croix-Rouge perdent toute crédibilité. Qui gagne alors? Les FARC, bien sûr. En protagonistes de l'ombre, elles jouent les victimes en invoquant trop de mouvements terrestres, trop de caméras, trop d'interventionnisme politique et imposent à la communauté internationale leur sempiternelle loi: celle, abjecte, d'un chantage insupportable.

Les grands perdants sont faciles à identifier, toujours les mêmes: les otages (1100 détenus, 46 exécutions en 2006 pour rançons impayées). Des otages dont on comprend aujourd'hui qu'ils sont à bout de force. Imaginez l'état psychologique de ces malheureux, si une Ingrid Betancourt qui faisait encore preuve d'une solidité mentale à toute épreuve, il y a trois ans, est elle-même réduite à l'image de cette femme émaciée et malade que tous les bulletins de nouvelles ont récemment diffusée. Cette image-là, nous ne le savons que trop, n'était pas truquée.

Comme moi, vous vous questionnez sur l'aboutissement de ces événements. Quand et comment vont-ils s'achever? Il faudra certainement négocier dans la clandestinité pour obtenir plus d'efficacité, mais négocier.

Je ne suis ni devin ni politicien. Je suis un humain qui constate impuissant que d'autres humains, pas si loin d'ici, sont une fois de plus privés de cette liberté dont on dit — dans la Marseillaise — qu'elle est chérie.

Prisonniers innocents de la pire jungle qui soit: la jungle humaine.

Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.






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  • Serge Charbonneau
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    lundi 7 janvier 2008 12h27
    L'image... il faut voir à travers!
    « M. Stréliski, spécialiste en stratégie d'images, n'a pas de quoi chômer.

    En effet, le poker menteur de la libération des otages détenus par les FARC est vraiment LA saga la plus riche en images.
    C'est la lutte constante de celui qui s'en sort le mieux. Comme une intense joute de tennis à trois adversaires.

    C'est bien vrai que nous n'avons nul besoin d'être devin ou politicien pour constater, totalement impuissant, que des milliers d'Êtres Humains souffrent et vivent dans des conditions indigne, n'ayant que la prison de la jungle ou de la pauvreté et ayant des guérilleros ou des militaires comme geôlier.
    La liberté et les droits humains sont bafoués de façon indécente à bien des endroits sur la planète.

    La jungle colombienne domine probablement par la force de son image, par la force de l'image de ses acteurs antagonistes.

    Pour M. Stréliski, les trois grands joueurs sont égaux en malices et tous sont sans grands scrupules.
    Le piège est de voir ce conflit en surface. On utilise la force des images des opposants pour masquer le fond du problème. On utilise aussi le sentiment du juste, les sentiments de justice et de liberté pour perdre les gestes de tous et chacun dans une bouillie confuse où le bon sentiment prime et où on condamne tous et chacun de la même façon en gardant en réserve la force du rebondissement vers un des camps lorsque le temps sera venu. De miser sur les bons sentiments est une manière de jouer sûre. Cette stratégie démagogique est d'une efficacité redoutable. Personne n'est contre la vertu. Il suffit de parler de vertu de manière bien sentie pour parvenir à une unanimité incontournable. La deuxième étape consiste à faire basculer adroitement les camps en cause, du côté souhaité.
    Par exemple, on peut faire condamner les FARC au moindre faux pas, en réutilisant le bon sentiment bien activé. On peut aussi justifier les pires actions en leur accordant le noble objectif de donner la liberté aux otages. On peut justifier la pire tuerie en disant que c'était le seul moyen pour leur libération. Comme la tuerie dans l'histoire de la prise d'otages dans l'école d'Ossétie-du-Nord, à Beslan où 333 personnes, dont 318 otages et 186 enfants, sont mortes suite à l'assaut justifié des forces russes pour les libérer.

    Il faut s'efforcer à voir à travers les images et les sentiments, les vrais enjeux.
    La Colombie est le dernier bastion US en Amérique du Sud. La fin de la guerre avec les FARC conduirait à la démocratie et le risque qu'un parti de gauche se fasse élire est grand. Les FARC justifient par leur présence, la répression du gouvernement, les paramilitaires d'extrême droite et le contrôle de Washington. Une détente serait catastrophique pour les intérêts US.

    Malheureusement, dans toute cette histoire ce sont les otages qui en écopent les premiers et ces otages, ne sont pas uniquement otages des FARC. Il suffirait d'un peu de réelle bonne volonté pour qu'ils recouvrent leur liberté.

    Ce dossier est riche en image et le dessous des choses, reste bien obscur. Tout ce que nous pouvons faire c'est de constater: Les otages ne sont pas libérés.
    La Colombie est le deuxième pays tout juste après l'Irak à recevoir un soutien militaire considérable de Washington. Le plan Colombie et le plan Patriote sont deux énormes budgets pour pratiquer l'ingérence dans la politique interne du pays.
    (3 milliards et 900 millions respectivement).

    Il faut s'efforcer de voir sous l'image.


    Serge Charbonneau
    Québec »

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