Médias - Qu'est-ce qui fait courir Rupert Murdoch?
En lisant tous ces articles ces derniers jours sur l'achat de Dow Jones et du Wall Street Journal par Rupert Murdoch, une question me trottait dans la tête, qui n'a rien à voir avec les savantes analyses économiques: qu'est-ce qui peut pousser Murdoch à s'engager dans une telle aventure?
À 76 ans, l'homme pourrait songer à la retraite, non? Son empire est déjà bien assez gros comme ça, et il est visiblement bien assez riche. De plus, on a aucune idée claire de ce que deviendrait son entreprise s'il disparaissait demain matin. Il ne me semble pas avoir de dauphin déclaré. Ses six enfants issus de différents mariages luttent déjà les uns contre les autres, selon certains témoignages.
Mais rendu à ce niveau de puissance, j'imagine que le pouvoir est une drogue dont seule la mort peut délivrer.
Avec l'achat de Dow Jones, qui est propriétaire du Wall Street Journal, le deuxième tirage en importance aux États-Unis après le USA Today, l'empire de Murdoch, News Corp., pourrait être le premier au monde.
News Corp. compte 175 journaux, surtout en Australie et en Grande-Bretagne, dont le Times de Londres et le New York Post aux États-Unis. Ainsi que le groupe d'édition HarperCollins. Mais les journaux ne représentent plus que 13 % des profits de l'entreprise. Ce qui est payant, c'est le cinéma (20th Century Fox), la télévision (principalement le réseau Fox et ses multiples chaînes spécialisées), la distribution télé par satellite, et Internet (dont l'achat surprise du site MySpace au coût de 580 millions).
L'argent a parlé
La vente du groupe Dow Jones à News Corp. la semaine dernière terminait une saga de trois mois qui pourrait ressembler à un ancien épisode de Dallas ou de Dynastie, avec une famille, la famille Bancroft, qui était propriétaire de la prestigieuse compagnie depuis un siècle, et dont les quelque 35 descendants se sont affrontés et déchirés sur la place publique entre pro et anti-Murdoch, la vente se concluant presque par épuisement.
Il faut dire qu'en payant plus de cinq milliards pour Dow Jones, la valeur de la compagnie en Bourse aurait été surestimée d'environ
65 %. Autrement dit, Murdoch a mis le paquet; l'argent a parlé.
Malgré son âge, et même s'il semble être l'archétype du patron d'empire à l'ancienne, Murdoch semble particulièrement au fait des nouveaux développements des médias. Non seulement a-t-il mis la main sur MySpace, mais il veut clairement se servir du Wall Street Journal pour fusionner différents médias sur une nouvelle plateforme d'information économique et financière d'importance mondiale, autour de la chaîne Fox Business News qu'il lancera cet automne.
Car l'information économique et financière est très rentable. Le Wall Street Journal compte d'ailleurs
900 000 abonnés sur son site Internet, qui payent le gros prix pour avoir accès à des informations rapides, fiables et exclusives. Bloomberg et Reuters, les deux plus grosses entreprises d'information financière, font également payer le gros prix à leurs clients. Murdoch veut s'attaquer à ce marché, tout en développant le Wall Street Journal en Europe et en Asie.
Le pouvoir d'influence
Mais ce qui a soulevé le plus de craintes dans cette transaction, c'est l'augmentation du pouvoir d'influence de Murdoch.
Car Murdoch ne s'est jamais gêné pour utiliser ses médias afin d'influencer la politique. Sur cet aspect, les témoignages sont nombreux. Le Columbia Journalism Review (CJR) publiait récemment un texte de près de 20 pages qui résumait la carrière du personnage: publication de tabloïds de bas étage axés sur le sensationnalisme, interventions directes dans le contenu rédactionnel pour faire mousser ses propres sujets, soutien inconditionnel à Margaret Thatcher et à Ronald Reagan dans les années 1980, campagnes de presse pour ses intérêts personnels, investissements dans le Quotidien du peuple en Chine pour s'assurer les bonnes grâces du gouvernement chinois, et ainsi de suite.
On sait que Fox News, la chaîne câblée de Murdoch qui a dépassé CNN aux États-Unis, soutient avec ferveur les campagnes guerrières de George Bush. En février 2003, une université britannique avait mené une étude sur les pages éditoriales des 175 titres du groupe News Corp.: aucune réserve ne s'y exprimait par rapport à la guerre menée par le président Bush, selon les résultats de l'étude.
Murdoch a promis de respecter l'indépendance du Wall Street Journal, entre autre en créant une sorte de comité de sages qui devrait être garant de cette indépendance. Le Columbia Journalism Review n'en croit pas un mot, écrivant la semaine dernière en éditorial que c'est «dans sa nature de ne pas respecter ses promesses».
Mais Murdoch peut jouer sur plusieurs tableaux. Fox News sert de caisse de résonance aux conservateurs américains? Le magnat a lui-même présidé cet été une levée de fonds pour la candidate présidentielle démocrate Hillary Clinton. On ne sait jamais...
Dans ce méga-jeu où s'entremêlent intérêts économiques, éthique journalistique et campagnes politiques, la plupart des grands médias américains ont annoncé ces derniers jours qu'ils entendaient surveiller attentivement les actions du nouveau patron de Dow Jones. Pendant ce temps, les journalistes du Wall Street Journal reçoivent des lettres de sympathie des lecteurs qui menacent de se désabonner.
pcauchon@ledevoir.com
À 76 ans, l'homme pourrait songer à la retraite, non? Son empire est déjà bien assez gros comme ça, et il est visiblement bien assez riche. De plus, on a aucune idée claire de ce que deviendrait son entreprise s'il disparaissait demain matin. Il ne me semble pas avoir de dauphin déclaré. Ses six enfants issus de différents mariages luttent déjà les uns contre les autres, selon certains témoignages.
Mais rendu à ce niveau de puissance, j'imagine que le pouvoir est une drogue dont seule la mort peut délivrer.
Avec l'achat de Dow Jones, qui est propriétaire du Wall Street Journal, le deuxième tirage en importance aux États-Unis après le USA Today, l'empire de Murdoch, News Corp., pourrait être le premier au monde.
News Corp. compte 175 journaux, surtout en Australie et en Grande-Bretagne, dont le Times de Londres et le New York Post aux États-Unis. Ainsi que le groupe d'édition HarperCollins. Mais les journaux ne représentent plus que 13 % des profits de l'entreprise. Ce qui est payant, c'est le cinéma (20th Century Fox), la télévision (principalement le réseau Fox et ses multiples chaînes spécialisées), la distribution télé par satellite, et Internet (dont l'achat surprise du site MySpace au coût de 580 millions).
L'argent a parlé
La vente du groupe Dow Jones à News Corp. la semaine dernière terminait une saga de trois mois qui pourrait ressembler à un ancien épisode de Dallas ou de Dynastie, avec une famille, la famille Bancroft, qui était propriétaire de la prestigieuse compagnie depuis un siècle, et dont les quelque 35 descendants se sont affrontés et déchirés sur la place publique entre pro et anti-Murdoch, la vente se concluant presque par épuisement.
Il faut dire qu'en payant plus de cinq milliards pour Dow Jones, la valeur de la compagnie en Bourse aurait été surestimée d'environ
65 %. Autrement dit, Murdoch a mis le paquet; l'argent a parlé.
Malgré son âge, et même s'il semble être l'archétype du patron d'empire à l'ancienne, Murdoch semble particulièrement au fait des nouveaux développements des médias. Non seulement a-t-il mis la main sur MySpace, mais il veut clairement se servir du Wall Street Journal pour fusionner différents médias sur une nouvelle plateforme d'information économique et financière d'importance mondiale, autour de la chaîne Fox Business News qu'il lancera cet automne.
Car l'information économique et financière est très rentable. Le Wall Street Journal compte d'ailleurs
900 000 abonnés sur son site Internet, qui payent le gros prix pour avoir accès à des informations rapides, fiables et exclusives. Bloomberg et Reuters, les deux plus grosses entreprises d'information financière, font également payer le gros prix à leurs clients. Murdoch veut s'attaquer à ce marché, tout en développant le Wall Street Journal en Europe et en Asie.
Le pouvoir d'influence
Mais ce qui a soulevé le plus de craintes dans cette transaction, c'est l'augmentation du pouvoir d'influence de Murdoch.
Car Murdoch ne s'est jamais gêné pour utiliser ses médias afin d'influencer la politique. Sur cet aspect, les témoignages sont nombreux. Le Columbia Journalism Review (CJR) publiait récemment un texte de près de 20 pages qui résumait la carrière du personnage: publication de tabloïds de bas étage axés sur le sensationnalisme, interventions directes dans le contenu rédactionnel pour faire mousser ses propres sujets, soutien inconditionnel à Margaret Thatcher et à Ronald Reagan dans les années 1980, campagnes de presse pour ses intérêts personnels, investissements dans le Quotidien du peuple en Chine pour s'assurer les bonnes grâces du gouvernement chinois, et ainsi de suite.
On sait que Fox News, la chaîne câblée de Murdoch qui a dépassé CNN aux États-Unis, soutient avec ferveur les campagnes guerrières de George Bush. En février 2003, une université britannique avait mené une étude sur les pages éditoriales des 175 titres du groupe News Corp.: aucune réserve ne s'y exprimait par rapport à la guerre menée par le président Bush, selon les résultats de l'étude.
Murdoch a promis de respecter l'indépendance du Wall Street Journal, entre autre en créant une sorte de comité de sages qui devrait être garant de cette indépendance. Le Columbia Journalism Review n'en croit pas un mot, écrivant la semaine dernière en éditorial que c'est «dans sa nature de ne pas respecter ses promesses».
Mais Murdoch peut jouer sur plusieurs tableaux. Fox News sert de caisse de résonance aux conservateurs américains? Le magnat a lui-même présidé cet été une levée de fonds pour la candidate présidentielle démocrate Hillary Clinton. On ne sait jamais...
Dans ce méga-jeu où s'entremêlent intérêts économiques, éthique journalistique et campagnes politiques, la plupart des grands médias américains ont annoncé ces derniers jours qu'ils entendaient surveiller attentivement les actions du nouveau patron de Dow Jones. Pendant ce temps, les journalistes du Wall Street Journal reçoivent des lettres de sympathie des lecteurs qui menacent de se désabonner.
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