L'entrevue - Une passion pour la vérité
18 juin 2007
Médias
Helen Thomas lors de son passage à Ottawa en mai dernier pour souligner la Journée internationale de la liberté de la presse. Photo: Jake Wright
Ottawa — La dame a 86 ans et encore toutes ses dents. Au figuré, s'entend. Journaliste par conviction, Helen Thomas pratique cet «honorable» métier depuis 64 ans, ce qui fait d'elle la doyenne des courriéristes politiques en poste à Washington. Des présidents américains, elle en a «couvert» neuf depuis John F. Kennedy. Presque tous ont pondu des blagues à son sujet pour résumer sa pugnacité et son insatiabilité pour la vérité. La guerre en Irak et ses architectes auront eu raison d'elle professionnellement, mais pour la principale intéressée, cette guerre a signé la faillite des médias.
Cette faillite journalistique constitue le coeur de son dernier livre publié en 2006 et intitulé Watchdogs of Democracy? The Waning Washington Press Corps and How It Has Failed the Public («Les chiens de garde de la démocratie? Le déclin de la presse politique à Washington et comment elle a laissé tomber le public»). «J'ai eu le privilège de couvrir neuf présidents des États-Unis, parfois avec sympathie, parfois avec indignation, mais la plupart du temps avec un sens critique et la conviction qu'ils auraient pu, chacun d'entre eux, faire mieux pour le pays, écrit-elle en guise d'introduction. Je dois désormais en dire autant de la presse ou de ce que l'on appelle les médias.»
Par cette phrase, Helen Thomas résume l'à-plat-ventrisme qu'elle reproche à une presse politique américaine n'ayant pas su ni voulu démolir les justifications fumeuses de la guerre en Irak. Elle trahit aussi son impuissance devant une profession en mutation, avec à la clé l'explosion des moyens de communication et la prolifération d'intermédiaires dont le rôle consiste à enrober la vérité.
Sus à la guerre irakienne!
Helen Thomas fait désormais figure d'icône. Journaliste aguerrie, elle a été embauchée en 1943 par United Press International (UPI), qui l'a envoyée en 1961 à Washington. L'univers du journalisme politique est déjà frénétique en soi, alors quand on travaille pour une agence de presse, cela implique un dévouement quasi total à son emploi. Que ce soit les marches avec le président (aujourd'hui non accessibles pour cause de sécurité) ou les soupers d'État pour lesquels elle sortait ses velours, Helen Thomas y était.
«Rien ne remplace, pour un journaliste, de voir de ses propres yeux et d'entendre de ses propres oreilles quand on écrit une histoire», insiste-t-elle au cours d'une entrevue avec Le Devoir accordée en mai dernier.
Y était? Non, Helen Thomas n'a pas pris sa retraite et ne compte pas la prendre, d'ailleurs. Mais depuis 2000, elle rédige des chroniques pour la moins prestigieuse chaîne de journaux Hearst, publiées sur une base régulière par quelques publications seulement. Sans compter que ce changement d'emploi lui a fait perdre le privilège, accordé à la doyenne qu'elle est dans cet univers fortement codifié, de s'asseoir à la première rangée et de poser la première question au président lors des points de presse. Helen Thomas n'est plus la bulldozer du quotidien. Une sorte de dommage collatéral irakien.
L'origine libanaise de ses parents y est-elle pour quelque chose? Quoi qu'il en soit, la journaliste déjà mordante a été particulièrement critique de la décision de l'administration de George W. Bush de partir en guerre contre Saddam Hussein, d'autant plus, aime-t-elle rappeler, que chacune des justifications à la guerre en Irak s'est révélée fausse. Helen Thomas en veut à ses collègues qui, par peur d'être accusés d'antipatriotisme, ont accepté aveuglément ces justifications. Plusieurs grands médias américains se sont d'ailleurs excusés depuis.
«Nous avons une seule arme dans notre arsenal, nous, les journalistes, et c'est notre scepticisme», lance-t-elle. Mme Thomas soutient que si les journalistes n'avaient pas mis ce scepticisme en veilleuse dans l'après-11 Septembre, la guerre irakienne n'aurait pas eu lieu.
Entêtée jusqu'au bout
Helen Thomas aura essayé jusqu'au bout de connaître les raisons véritables de l'intervention en Irak. Le 6 janvier 2003, quelques semaines avant l'invasion, elle demande à Ari Fleischer, le porte-parole du président, «pourquoi veut-il larguer des bombes sur des Irakiens innocents?». Voilà à peu près le style toujours incisif, cru (certains diront éditorial) de ses questions.
À peu près au même moment, Mme Thomas se fait piéger par un collègue qui, se faisant passer pour un fan réclamant un autographe, lui soutire son appréciation de George W. Bush («le pire» président de l'histoire). Il publie.
Est-ce pour la punir de sa franchise antijournalistique ou de ses questions d'enquiquineuse? Reste qu'au cours d'un point de presse, deux mois plus tard, en mars 2003, M. Bush l'ignore. De mémoire de vétérans, c'était la première fois qu'un président refusait à Helen Thomas le droit de l'interroger. M. Bush ne la laisse pas non plus le remercier au nom de tous les journalistes, ce qui était sa marque de commerce. Le gel diplomatique est à ce point remarqué qu'il fait la nouvelle...
Elle n'obtiendra une question présidentielle que trois ans plus tard. Lors de briefings, les porte-parole de la Maison-Blanche la narguent. Et ainsi, peu à peu, le monument, marginalisé, a perdu de son influence. Helen Thomas refuse d'en faire tout un plat. «Je suis persona non grata. C'est correct, même si on se sent seule, là-bas», se contente-t-elle de répondre sur le ton de celle qui cherche à ne pas faire scandale.
De Washington à Ottawa
Ce n'est pas pour rien que la dame a été invitée à Ottawa pour célébrer la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai dernier. Elle symbolise la journaliste qui a su se tenir debout, envers et contre une puissante administration américaine qui aurait voulu la faire taire. Les organisateurs ont vu un lien avec le nouveau contexte dans lequel évolue la presse politique depuis l'avènement du gouvernement conservateur de Stephen Harper. Le contrôle de l'information est strict, et les journalistes qui sortent du rang sont subtilement punis (pas de réponses aux appels, pas d'invitations à des événements officiels, annulations d'entrevues, etc.).
«C'est terrible, et je pense que la presse ne devrait jamais courber l'échine, commente-t-elle. Nous avons un rôle à jouer, indispensable en démocratie.»
Et que pense-t-elle de cette liste des journalistes ayant le droit de poser une question au premier ministre et que dresse son entourage? «C'est correct d'être sur la liste, analyse-t-elle, mais c'est aussi important de poser la question qui s'impose, à savoir pourquoi y a-t-il une liste? Après tout, vous êtes le premier ministre. Croyez-vous avoir le droit de choisir? Une fois que vous êtes sur la liste, posez la question!»
Cette atmosphère de contrôle instaurée à Ottawa comme à Washington par des partis politiques de droite «vient de cette fausse conviction que tous les journalistes sont libéraux. Ils ne le sont pas! Même si j'aimerais qu'ils le soient...».
Une profession en mutation
Helen Thomas s'interroge plus généralement sur l'avenir d'une profession davantage disposée à accepter la version officielle des faits fournie par les personnes en autorité. «Malheureusement, trop de journalistes croient qu'il est nécessaire de capituler devant le pouvoir afin d'avoir accès aux hauts responsables», écrit-elle.
On sent chez elle une aigreur devant l'orientation que prend le tandem journalistes-relationnistes moderne. «Avant, nous avions un contact plus personnel avec nos dirigeants. Aujourd'hui, ils sont entourés d'un cordon de sécurité, alors on ne peut pas vraiment les matraquer avec des questions. Quand je marchais à côté de Kennedy, Johnson, Carter, je leur posais des questions, et je pouvais juger par moi-même s'ils les évitaient. Maintenant, c'est différent. Tout passe par une sorte de filtre. Leurs porte-parole servent de gardes de palais.»
À la Maison-Blanche, soupire la journaliste, une réunion quotidienne est organisée pour déterminer comment «gérer» les communications entourant telle ou telle histoire. «Ces gens-là sont plus absorbés par la manipulation de la presse que par la gestion des affaires du monde!»
Quand on l'interroge sur son âge, Helen Thomas se fâche. C'est une façon, selon elle, de juger les gens plutôt que de les accepter pour ce qu'ils sont et font. «Mon adrénaline, c'est mon indignation devant l'injustice», dit-elle. Alors dans cette optique, pas question de raccrocher ses patins. «Je veux continuer aussi longtemps que je le pourrai. Qu'y a-t-il d'autre? Le journalisme, ce n'est pas un travail. C'est un intérêt pour le monde, c'est un intérêt pour la vie. Voilà ce qu'est le journalisme. C'est une curiosité intellectuelle. Vous devez êtes fouineur, vous devez vous préoccuper de ce qui vous entoure.»
Cette faillite journalistique constitue le coeur de son dernier livre publié en 2006 et intitulé Watchdogs of Democracy? The Waning Washington Press Corps and How It Has Failed the Public («Les chiens de garde de la démocratie? Le déclin de la presse politique à Washington et comment elle a laissé tomber le public»). «J'ai eu le privilège de couvrir neuf présidents des États-Unis, parfois avec sympathie, parfois avec indignation, mais la plupart du temps avec un sens critique et la conviction qu'ils auraient pu, chacun d'entre eux, faire mieux pour le pays, écrit-elle en guise d'introduction. Je dois désormais en dire autant de la presse ou de ce que l'on appelle les médias.»
Par cette phrase, Helen Thomas résume l'à-plat-ventrisme qu'elle reproche à une presse politique américaine n'ayant pas su ni voulu démolir les justifications fumeuses de la guerre en Irak. Elle trahit aussi son impuissance devant une profession en mutation, avec à la clé l'explosion des moyens de communication et la prolifération d'intermédiaires dont le rôle consiste à enrober la vérité.
Sus à la guerre irakienne!
Helen Thomas fait désormais figure d'icône. Journaliste aguerrie, elle a été embauchée en 1943 par United Press International (UPI), qui l'a envoyée en 1961 à Washington. L'univers du journalisme politique est déjà frénétique en soi, alors quand on travaille pour une agence de presse, cela implique un dévouement quasi total à son emploi. Que ce soit les marches avec le président (aujourd'hui non accessibles pour cause de sécurité) ou les soupers d'État pour lesquels elle sortait ses velours, Helen Thomas y était.
«Rien ne remplace, pour un journaliste, de voir de ses propres yeux et d'entendre de ses propres oreilles quand on écrit une histoire», insiste-t-elle au cours d'une entrevue avec Le Devoir accordée en mai dernier.
Y était? Non, Helen Thomas n'a pas pris sa retraite et ne compte pas la prendre, d'ailleurs. Mais depuis 2000, elle rédige des chroniques pour la moins prestigieuse chaîne de journaux Hearst, publiées sur une base régulière par quelques publications seulement. Sans compter que ce changement d'emploi lui a fait perdre le privilège, accordé à la doyenne qu'elle est dans cet univers fortement codifié, de s'asseoir à la première rangée et de poser la première question au président lors des points de presse. Helen Thomas n'est plus la bulldozer du quotidien. Une sorte de dommage collatéral irakien.
L'origine libanaise de ses parents y est-elle pour quelque chose? Quoi qu'il en soit, la journaliste déjà mordante a été particulièrement critique de la décision de l'administration de George W. Bush de partir en guerre contre Saddam Hussein, d'autant plus, aime-t-elle rappeler, que chacune des justifications à la guerre en Irak s'est révélée fausse. Helen Thomas en veut à ses collègues qui, par peur d'être accusés d'antipatriotisme, ont accepté aveuglément ces justifications. Plusieurs grands médias américains se sont d'ailleurs excusés depuis.
«Nous avons une seule arme dans notre arsenal, nous, les journalistes, et c'est notre scepticisme», lance-t-elle. Mme Thomas soutient que si les journalistes n'avaient pas mis ce scepticisme en veilleuse dans l'après-11 Septembre, la guerre irakienne n'aurait pas eu lieu.
Entêtée jusqu'au bout
Helen Thomas aura essayé jusqu'au bout de connaître les raisons véritables de l'intervention en Irak. Le 6 janvier 2003, quelques semaines avant l'invasion, elle demande à Ari Fleischer, le porte-parole du président, «pourquoi veut-il larguer des bombes sur des Irakiens innocents?». Voilà à peu près le style toujours incisif, cru (certains diront éditorial) de ses questions.
À peu près au même moment, Mme Thomas se fait piéger par un collègue qui, se faisant passer pour un fan réclamant un autographe, lui soutire son appréciation de George W. Bush («le pire» président de l'histoire). Il publie.
Est-ce pour la punir de sa franchise antijournalistique ou de ses questions d'enquiquineuse? Reste qu'au cours d'un point de presse, deux mois plus tard, en mars 2003, M. Bush l'ignore. De mémoire de vétérans, c'était la première fois qu'un président refusait à Helen Thomas le droit de l'interroger. M. Bush ne la laisse pas non plus le remercier au nom de tous les journalistes, ce qui était sa marque de commerce. Le gel diplomatique est à ce point remarqué qu'il fait la nouvelle...
Elle n'obtiendra une question présidentielle que trois ans plus tard. Lors de briefings, les porte-parole de la Maison-Blanche la narguent. Et ainsi, peu à peu, le monument, marginalisé, a perdu de son influence. Helen Thomas refuse d'en faire tout un plat. «Je suis persona non grata. C'est correct, même si on se sent seule, là-bas», se contente-t-elle de répondre sur le ton de celle qui cherche à ne pas faire scandale.
De Washington à Ottawa
Ce n'est pas pour rien que la dame a été invitée à Ottawa pour célébrer la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai dernier. Elle symbolise la journaliste qui a su se tenir debout, envers et contre une puissante administration américaine qui aurait voulu la faire taire. Les organisateurs ont vu un lien avec le nouveau contexte dans lequel évolue la presse politique depuis l'avènement du gouvernement conservateur de Stephen Harper. Le contrôle de l'information est strict, et les journalistes qui sortent du rang sont subtilement punis (pas de réponses aux appels, pas d'invitations à des événements officiels, annulations d'entrevues, etc.).
«C'est terrible, et je pense que la presse ne devrait jamais courber l'échine, commente-t-elle. Nous avons un rôle à jouer, indispensable en démocratie.»
Et que pense-t-elle de cette liste des journalistes ayant le droit de poser une question au premier ministre et que dresse son entourage? «C'est correct d'être sur la liste, analyse-t-elle, mais c'est aussi important de poser la question qui s'impose, à savoir pourquoi y a-t-il une liste? Après tout, vous êtes le premier ministre. Croyez-vous avoir le droit de choisir? Une fois que vous êtes sur la liste, posez la question!»
Cette atmosphère de contrôle instaurée à Ottawa comme à Washington par des partis politiques de droite «vient de cette fausse conviction que tous les journalistes sont libéraux. Ils ne le sont pas! Même si j'aimerais qu'ils le soient...».
Une profession en mutation
Helen Thomas s'interroge plus généralement sur l'avenir d'une profession davantage disposée à accepter la version officielle des faits fournie par les personnes en autorité. «Malheureusement, trop de journalistes croient qu'il est nécessaire de capituler devant le pouvoir afin d'avoir accès aux hauts responsables», écrit-elle.
On sent chez elle une aigreur devant l'orientation que prend le tandem journalistes-relationnistes moderne. «Avant, nous avions un contact plus personnel avec nos dirigeants. Aujourd'hui, ils sont entourés d'un cordon de sécurité, alors on ne peut pas vraiment les matraquer avec des questions. Quand je marchais à côté de Kennedy, Johnson, Carter, je leur posais des questions, et je pouvais juger par moi-même s'ils les évitaient. Maintenant, c'est différent. Tout passe par une sorte de filtre. Leurs porte-parole servent de gardes de palais.»
À la Maison-Blanche, soupire la journaliste, une réunion quotidienne est organisée pour déterminer comment «gérer» les communications entourant telle ou telle histoire. «Ces gens-là sont plus absorbés par la manipulation de la presse que par la gestion des affaires du monde!»
Quand on l'interroge sur son âge, Helen Thomas se fâche. C'est une façon, selon elle, de juger les gens plutôt que de les accepter pour ce qu'ils sont et font. «Mon adrénaline, c'est mon indignation devant l'injustice», dit-elle. Alors dans cette optique, pas question de raccrocher ses patins. «Je veux continuer aussi longtemps que je le pourrai. Qu'y a-t-il d'autre? Le journalisme, ce n'est pas un travail. C'est un intérêt pour le monde, c'est un intérêt pour la vie. Voilà ce qu'est le journalisme. C'est une curiosité intellectuelle. Vous devez êtes fouineur, vous devez vous préoccuper de ce qui vous entoure.»
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