Médias - Réalité extrême
Trois millions de Québécois sont accros à Vivre au max. Vous ne connaissez pas Vivre au max? C'est l'ultime émission de téléréalité, produite et animée par Max Lavoie. Le principe de l'émission: réaliser ses rêves les plus fous.
Parmi les participants aux récentes émissions, un homme avait toujours rêvé de conduire une Formule 1 dans les rues de Montréal. Max Lavoie lui a permis de réaliser son rêve. Une femme avait toujours rêvé d'humilier publiquement son patron. C'est chose faite. Un couple avait toujours rêvé de baiser en direct à la télé. Voilà, c'est fait.
Évidemment, il faut déplorer qu'un homme soit mort sur le plateau de télé. Mais comme le dit Max Lavoie, dans le mot téléréalité il y a «réalité», et «dans la réalité, il y a la mort, absurde et imprévisible».
Ne soyez pas trop perdus si Max Lavoie et Vivre au max ne vous disent rien. Car il s'agit d'une invention de Patrick Sénécal, l'auteur québécois à succès dont le dernier titre, Le Vide, paru à la fin de l'hiver chez Alire, fait sensation. Près de 650 pages que l'on a peine à lâcher, malgré certaines scènes qui peuvent lever le coeur.
Dans le roman, le Max Lavoie en question est un ancien dirigeant d'une grande compagnie qui voulait rendre la conduite des affaires «plus humaine» et qui, très déçu de ses contemporains, abandonne son poste de p.-d.g. pour mettre son immense fortune au service de cette nouvelle émission, en donnant aux gens ce qu'ils désirent vraiment. Les éditorialistes se déchaînent contre lui, les plaintes pleuvent chez le télédifuseur, le CRTC veut l'interdire... mais l'émission bat tous les records d'écoute.
Ne dévoilons pas la chute de ce roman dangereusement troublant, mais si vous connaissez le style de Sénécal, vous vous doutez bien que l'émission donnera lieu à des débordements sanglants.
Coïncidence, j'avais terminé Le Vide depuis peu lorsque la chaîne publique BNN des Pays-Bas annonçait la semaine dernière qu'elle mettait à l'antenne Le Grand Show du donneur, une nouvelle télé-réalité qui devait permettre à une femme de 37 ans, atteinte d'une maladie incurable, de choisir parmi trois personnes en attente d'une greffe celle qui bénéficiera d'un de ses reins.
L'annonce avait évidemment soulevé une énorme controverse. Mais, vendredi, on apprenait que l'existence de cette émission était un canular: les organisateurs voulaient pousser le gouvernement néerlandais à réformer la législation sur le don d'organes.
Ce qui est fascinant dans cette histoire, c'est que, malgré les indignations, tout le monde y a cru. Parce que l'on est habitués à voir la téléréalité reculer les limites de l'éthique et de l'acceptable. Si des émissions peuvent mettre en vedette de pauvres obèses qui pleurent de joie lorsqu'ils perdent 12 livres, si l'on peut se faire refaire la moitié du corps devant les caméras dans Makeover Extreme, l'on ne s'étonnait pas que le don d'organes fasse l'objet d'une téléréalité.
On remarquera, en passant, que les producteurs des émissions de téléréalité aient toujours une justification. Toujours. Dans le cas d'Occupation double, c'est supposé être un soap romantique qui fait rêver. Dans le cas de Loft Story, un laboratoire d'observation sociale. Dans le cas de Facteur de risques, le dépassement de ses limites.
Aucun producteur ne déclarera brutalement que son émission exploite essentiellement le maximum de voyeurisme pour ramasser le maximum d'écoute, en utilisant le corps, les émotions et les sentiments comme marchandises.
Le thème central du roman Le Vide c'est la sensation de vide, justement, la banalité de l'existence, le besoin de sensations fortes pour combler un manque. Sénécal met d'ailleurs en opposition l'image de réussite sociale véhiculée par les médias et la plate réalité quotidienne. La téléréalité devient donc une sorte de symbole du vide absolu de nos sociétés de consommation sans repères. Dans une entrevue, Sénécal avait même qualifié la téléréalité «d'une certaine forme de décadence sociale, une forme de suicide collectif sociétal». Mais c'est aussi l'ensemble de la télévision qui est fustigée, alors que les personnages du roman sont souvent rivés au petit écran pour, tout simplement, éviter de réfléchir à leur propre vie.
Dans une entrevue qu'il avait accordée à La Presse fin février, Sénécal faisait de la dignité un enjeu, cette dignité qui semble inexistante aujourd'hui quand on voit des centaines de participants aux émissions les plus diverses tout faire pour se faire remarquer, ou applaudir béatement aux animateurs de foule. «Où est la dignité quand tu acceptes d'aller manger des vers de terre par pelletées? disait-il. Quand tu acceptes de te faire filmer 24 heures sur 24, en train de te frotter sur tout le monde et de comploter dans le dos des autres participants? [...] Au fond, ces gens nous crient "Remarquez-moi! Je vis, vous voyez bien? Je vis, mais je m'ennuie!"».
Des paroles à méditer lors de la prochaine saison télévisuelle, où nous aurons droit au retour d'Occupation double, de Loft Story, et aux hystériques participants du Banquier qui se rouleront par terre, littéralement, pour qu'on les remarque.
***
pcauchon@ledevoir.com
Parmi les participants aux récentes émissions, un homme avait toujours rêvé de conduire une Formule 1 dans les rues de Montréal. Max Lavoie lui a permis de réaliser son rêve. Une femme avait toujours rêvé d'humilier publiquement son patron. C'est chose faite. Un couple avait toujours rêvé de baiser en direct à la télé. Voilà, c'est fait.
Évidemment, il faut déplorer qu'un homme soit mort sur le plateau de télé. Mais comme le dit Max Lavoie, dans le mot téléréalité il y a «réalité», et «dans la réalité, il y a la mort, absurde et imprévisible».
Ne soyez pas trop perdus si Max Lavoie et Vivre au max ne vous disent rien. Car il s'agit d'une invention de Patrick Sénécal, l'auteur québécois à succès dont le dernier titre, Le Vide, paru à la fin de l'hiver chez Alire, fait sensation. Près de 650 pages que l'on a peine à lâcher, malgré certaines scènes qui peuvent lever le coeur.
Dans le roman, le Max Lavoie en question est un ancien dirigeant d'une grande compagnie qui voulait rendre la conduite des affaires «plus humaine» et qui, très déçu de ses contemporains, abandonne son poste de p.-d.g. pour mettre son immense fortune au service de cette nouvelle émission, en donnant aux gens ce qu'ils désirent vraiment. Les éditorialistes se déchaînent contre lui, les plaintes pleuvent chez le télédifuseur, le CRTC veut l'interdire... mais l'émission bat tous les records d'écoute.
Ne dévoilons pas la chute de ce roman dangereusement troublant, mais si vous connaissez le style de Sénécal, vous vous doutez bien que l'émission donnera lieu à des débordements sanglants.
Coïncidence, j'avais terminé Le Vide depuis peu lorsque la chaîne publique BNN des Pays-Bas annonçait la semaine dernière qu'elle mettait à l'antenne Le Grand Show du donneur, une nouvelle télé-réalité qui devait permettre à une femme de 37 ans, atteinte d'une maladie incurable, de choisir parmi trois personnes en attente d'une greffe celle qui bénéficiera d'un de ses reins.
L'annonce avait évidemment soulevé une énorme controverse. Mais, vendredi, on apprenait que l'existence de cette émission était un canular: les organisateurs voulaient pousser le gouvernement néerlandais à réformer la législation sur le don d'organes.
Ce qui est fascinant dans cette histoire, c'est que, malgré les indignations, tout le monde y a cru. Parce que l'on est habitués à voir la téléréalité reculer les limites de l'éthique et de l'acceptable. Si des émissions peuvent mettre en vedette de pauvres obèses qui pleurent de joie lorsqu'ils perdent 12 livres, si l'on peut se faire refaire la moitié du corps devant les caméras dans Makeover Extreme, l'on ne s'étonnait pas que le don d'organes fasse l'objet d'une téléréalité.
On remarquera, en passant, que les producteurs des émissions de téléréalité aient toujours une justification. Toujours. Dans le cas d'Occupation double, c'est supposé être un soap romantique qui fait rêver. Dans le cas de Loft Story, un laboratoire d'observation sociale. Dans le cas de Facteur de risques, le dépassement de ses limites.
Aucun producteur ne déclarera brutalement que son émission exploite essentiellement le maximum de voyeurisme pour ramasser le maximum d'écoute, en utilisant le corps, les émotions et les sentiments comme marchandises.
Le thème central du roman Le Vide c'est la sensation de vide, justement, la banalité de l'existence, le besoin de sensations fortes pour combler un manque. Sénécal met d'ailleurs en opposition l'image de réussite sociale véhiculée par les médias et la plate réalité quotidienne. La téléréalité devient donc une sorte de symbole du vide absolu de nos sociétés de consommation sans repères. Dans une entrevue, Sénécal avait même qualifié la téléréalité «d'une certaine forme de décadence sociale, une forme de suicide collectif sociétal». Mais c'est aussi l'ensemble de la télévision qui est fustigée, alors que les personnages du roman sont souvent rivés au petit écran pour, tout simplement, éviter de réfléchir à leur propre vie.
Dans une entrevue qu'il avait accordée à La Presse fin février, Sénécal faisait de la dignité un enjeu, cette dignité qui semble inexistante aujourd'hui quand on voit des centaines de participants aux émissions les plus diverses tout faire pour se faire remarquer, ou applaudir béatement aux animateurs de foule. «Où est la dignité quand tu acceptes d'aller manger des vers de terre par pelletées? disait-il. Quand tu acceptes de te faire filmer 24 heures sur 24, en train de te frotter sur tout le monde et de comploter dans le dos des autres participants? [...] Au fond, ces gens nous crient "Remarquez-moi! Je vis, vous voyez bien? Je vis, mais je m'ennuie!"».
Des paroles à méditer lors de la prochaine saison télévisuelle, où nous aurons droit au retour d'Occupation double, de Loft Story, et aux hystériques participants du Banquier qui se rouleront par terre, littéralement, pour qu'on les remarque.
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