Médias - À vos marques! Prêts? Partez!
Ce sera dur, intense et trop long. Il y aura sûrement quelques attaques vicieuses. Nous serons tous inondés de sondages. Les médias seront encore accusés d'être trop sensationnalistes, sinon de cacher les «vrais» enjeux. Et puis dans dix mois, lors du congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes, il y aura un autre grand débat sur les dérapages de la campagne électorale...
Alors qu'une campagne électorale se prépare fébrilement au Québec, Le Nouvel Observateur présentait dans son numéro d'il y a deux semaines un grand dossier intitulé «Médias et politique: les liaisons dangereuses». Le dossier explore la relation de fascination-répulsion entre les journalistes et la classe politique. D'emblée, le magazine situe ainsi le sujet: la crise des idéologies est un refrain connu, et elle a pour corollaire la «pipolisation», néologisme bien parisien qui renvoie à la tendance «people», celle qui privilégie la forme au contenu, qui s'intéresse plus à la personnalité qu'au programme politique.
Le Nouvel Obs fait grand cas d'un ouvrage tout juste paru, Faiseurs de rois d'Hélène Risser. L'auteure explique que les journalistes français avaient toujours été fascinés par le pouvoir et que leur objectif ultime était de bien se faire voir de la classe politique.
Mais cette relation a évolué ces dernières années, ajoute-t-elle. Les journalistes français sont maintenant devenus les «faiseurs de rois», ce qui les rapproche du modèle anglo-américain, dit-elle. Alors que la France est déjà plongée dans la campagne présidentielle (un an avant la vraie campagne!), Mme Risser remarque que les médias sont entrés dans la «démocratie d'opinion», avec l'omniprésence des sondages, l'obsession de la communication, le diktat de l'émotion et de l'instantanéité au détriment de l'analyse.
Je serai très curieux de voir si cette petite description s'appliquera à notre prochaine campagne électorale.
Bien sûr, tous les médias proposeront de nombreuses analyses sur le contenu réel des programmes politiques, et ils se défendront de vouloir cacher les vrais enjeux. Mais vous, lecteurs et lectrices, prendrez-vous la peine de lire ces longues analyses, alors que tous les sondages indiquent que le citoyen moyen s'informe d'abord par la télévision, à raison de quelques minutes par jour?
D'autre part, les journalistes qui couvriront la campagne électorale se déplaceront en meute, attentifs et avides aux faux pas, à la moindre petite phrase douteuse qui pourrait jeter de l'ombre sur toute la performance d'un candidat. Ces derniers seront invités à réagir à la seconde près aux propos adverses, pour nourrir une machine médiatique toujours plus gourmande. LCN bénéficie maintenant d'une popularité égale à celle de RDI, ce qui nous donne donc deux chaînes d'information continue en concurrence effrénée 24 heures sur 24. Sans compter les centaines de blogues et de sites Internet qui rivaliseront d'ingéniosité pour traquer la moindre contradiction dans la couverture médiatique et dans la performance des candidats. Avec un nouveau phénomène potentiel: le citoyen qui aura capté avec son cellulaire le mauvais discours d'un obscur candidat, et qui le diffusera sur YouTube pour le descendre en flammes...
La campagne électorale, ce sera également le triomphe de la métaphore sportive. Il faut comprendre que, pour les journalistes politiques, une campagne électorale c'est l'équivalent d'une finale de la Coupe Stanley. Nous entendrons souvent des expressions comme «les partis sont sur la ligne de départ», les équipes «piaffent d'impatience», les chefs «descendent dans l'arène», les candidats «jettent les gants», la dernière ligne droite de la campagne comportera des «virages périlleux», les mises en échec seront «sévères», bref tous les sports seront mis à contribution (enfin, on peut peut-être éviter le golf miniature).
L'autre grand phénomène à surveiller sera celui de la «pipolisation», justement. Les candidats défileront-ils chez Guy A. Lepage le dimanche soir pour avouer quelques fantasmes sexuels? Les téléjournaux, généralement incapables de résumer un programme politique en une minute trente, voudront-ils plutôt montrer le visage «humain» du candidat, entouré de sa famille, ses enfants, son chien et ses perruches au coin du foyer?
La journaliste française Hélène Risser explique que les frontières qui séparaient auparavant la grande presse des médias populaires s'efface de plus en plus, constatant que l'on n'a jamais vu les candidats potentiels se commettre autant dans les médias de divertissement. Le sommet du genre semble avoir été atteint par les magazines VSD et Closer, qui ont montré en page frontispice une Ségolène Royal dans toute sa splendeur en maillot de bain sur la plage. Réaction primaire du brave citoyen: c'est vrai que c'est une belle femme. Réaction secondaire: mais quel est le rapport avec le chômage des jeunes ou la crise des banlieues? Réponse: aucun rapport, bien sûr. Sauf que l'image reste dans la mémoire. Souhaitons que «notre» campagne se déroule en plein hiver...
***
pcauchon@ledevoir.com
Alors qu'une campagne électorale se prépare fébrilement au Québec, Le Nouvel Observateur présentait dans son numéro d'il y a deux semaines un grand dossier intitulé «Médias et politique: les liaisons dangereuses». Le dossier explore la relation de fascination-répulsion entre les journalistes et la classe politique. D'emblée, le magazine situe ainsi le sujet: la crise des idéologies est un refrain connu, et elle a pour corollaire la «pipolisation», néologisme bien parisien qui renvoie à la tendance «people», celle qui privilégie la forme au contenu, qui s'intéresse plus à la personnalité qu'au programme politique.
Le Nouvel Obs fait grand cas d'un ouvrage tout juste paru, Faiseurs de rois d'Hélène Risser. L'auteure explique que les journalistes français avaient toujours été fascinés par le pouvoir et que leur objectif ultime était de bien se faire voir de la classe politique.
Mais cette relation a évolué ces dernières années, ajoute-t-elle. Les journalistes français sont maintenant devenus les «faiseurs de rois», ce qui les rapproche du modèle anglo-américain, dit-elle. Alors que la France est déjà plongée dans la campagne présidentielle (un an avant la vraie campagne!), Mme Risser remarque que les médias sont entrés dans la «démocratie d'opinion», avec l'omniprésence des sondages, l'obsession de la communication, le diktat de l'émotion et de l'instantanéité au détriment de l'analyse.
Je serai très curieux de voir si cette petite description s'appliquera à notre prochaine campagne électorale.
Bien sûr, tous les médias proposeront de nombreuses analyses sur le contenu réel des programmes politiques, et ils se défendront de vouloir cacher les vrais enjeux. Mais vous, lecteurs et lectrices, prendrez-vous la peine de lire ces longues analyses, alors que tous les sondages indiquent que le citoyen moyen s'informe d'abord par la télévision, à raison de quelques minutes par jour?
D'autre part, les journalistes qui couvriront la campagne électorale se déplaceront en meute, attentifs et avides aux faux pas, à la moindre petite phrase douteuse qui pourrait jeter de l'ombre sur toute la performance d'un candidat. Ces derniers seront invités à réagir à la seconde près aux propos adverses, pour nourrir une machine médiatique toujours plus gourmande. LCN bénéficie maintenant d'une popularité égale à celle de RDI, ce qui nous donne donc deux chaînes d'information continue en concurrence effrénée 24 heures sur 24. Sans compter les centaines de blogues et de sites Internet qui rivaliseront d'ingéniosité pour traquer la moindre contradiction dans la couverture médiatique et dans la performance des candidats. Avec un nouveau phénomène potentiel: le citoyen qui aura capté avec son cellulaire le mauvais discours d'un obscur candidat, et qui le diffusera sur YouTube pour le descendre en flammes...
La campagne électorale, ce sera également le triomphe de la métaphore sportive. Il faut comprendre que, pour les journalistes politiques, une campagne électorale c'est l'équivalent d'une finale de la Coupe Stanley. Nous entendrons souvent des expressions comme «les partis sont sur la ligne de départ», les équipes «piaffent d'impatience», les chefs «descendent dans l'arène», les candidats «jettent les gants», la dernière ligne droite de la campagne comportera des «virages périlleux», les mises en échec seront «sévères», bref tous les sports seront mis à contribution (enfin, on peut peut-être éviter le golf miniature).
L'autre grand phénomène à surveiller sera celui de la «pipolisation», justement. Les candidats défileront-ils chez Guy A. Lepage le dimanche soir pour avouer quelques fantasmes sexuels? Les téléjournaux, généralement incapables de résumer un programme politique en une minute trente, voudront-ils plutôt montrer le visage «humain» du candidat, entouré de sa famille, ses enfants, son chien et ses perruches au coin du foyer?
La journaliste française Hélène Risser explique que les frontières qui séparaient auparavant la grande presse des médias populaires s'efface de plus en plus, constatant que l'on n'a jamais vu les candidats potentiels se commettre autant dans les médias de divertissement. Le sommet du genre semble avoir été atteint par les magazines VSD et Closer, qui ont montré en page frontispice une Ségolène Royal dans toute sa splendeur en maillot de bain sur la plage. Réaction primaire du brave citoyen: c'est vrai que c'est une belle femme. Réaction secondaire: mais quel est le rapport avec le chômage des jeunes ou la crise des banlieues? Réponse: aucun rapport, bien sûr. Sauf que l'image reste dans la mémoire. Souhaitons que «notre» campagne se déroule en plein hiver...
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pcauchon@ledevoir.com
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