Hébétude
Pour mémoire, consultons le dictionnaire. Hébétude: «état morbide marqué par une obnubilation des fonctions intellectuelles». N'est-ce pas l'état d'esprit dans lequel nous plonge cette émission dont tout le monde parle, émission phare du service public de télévision où l'on s'enfonce semaine après semaine dans les abysses, jamais atteints apparemment à ce jour, de la dégradation du discours et des attitudes?
Dans quel coin reculé du monde pourrait-on clamer publiquement, ailleurs qu'au Québec, que se faire embrasser par telle invitée se comparerait à la sensation de «fouiller dans les poubelles», comme l'a déclaré celui qu'on désigne du nom de fou du roi dans ladite émission? Où peut-on, ailleurs qu'au pays du Québec, entendre un invité décrire le sexe féminin en des termes si dégoûtants qu'ils trahissent celui qui tient ces propos et ceux qui en rient autour de lui? Comment une jeune femme, par ailleurs talentueuse, intelligente et respectable, peut-elle se prêter à cet exercice d'indécence inouïe de poser aux participants autour de la table la question du bien-fondé de la libération de son père, condamné pour avoir abusé sexuellement de la jeune Nathalie Simard, dont il était l'agent et le protecteur? Faut-il que le climat de grossièreté et de goujaterie soit contagieux pour que la jeune femme se prête à pareille torture morale. «Est-ce que Guy Cloutier est sorti trop vite de prison?», a-t-elle demandé. «Oui», a répondu l'officiant en chef, transformé en invité de sa propre émission pour pouvoir vendre («ploguer», dirait-il) son ancien groupe de comiques ressuscité (autre indécence, on en conviendra), le temps d'un Bye-Bye télévisé qui risque de nous faire entrer en 2007 par la porte de toutes les grossièretés.
Et comme ceci implique cela, il faut s'interroger sur les conséquences de ce climat télévisuel — Loft y compris — sur notre perception de la vie, de la politique, et, lâchons le mot qui déclenche les jappements des gens «ouverts d'esprit», sur notre morale collective, laquelle déteint sur notre moral collectif.
Étonnons-nous, après cela, que le chef du PQ, dans son désir de rejoindre l'électorat des jeunes, se prête à cette niaiserie grossière où il riait, de plus, des deux interlocuteurs privilégiés du Québec dans l'éventualité d'un OUI à un référendum, soit le président des États-Unis et le premier ministre du Canada. Comme nombre de Québécois affalés dans leur fauteuil le dimanche soir, leurs enfants autour d'eux, le chef de l'opposition a trouvé drôle son gag, comme il doit rire lui aussi le dimanche soir. D'ailleurs, comme la quasi-totalité des personnages politiques, il a participé à ladite émission.
Les Québécois se sont scandalisés des propos des Jeff Fillion de ce monde. Il faut dire que celui-ci n'avait pas une étiquette de gauche souverainiste qui lui aurait permis de réduire l'intensité des critiques foudroyantes à son endroit. Car voilà aussi un autre problème. Comment expliquer que cette dérive de la culture populaire ne soit pas considérée comme telle? La frilosité des critiques s'explique en effet par la peur de paraître vieux jeu, prudes, moralisateurs, poussiéreux et du mauvais bord.
L'exposition prolongée à la bêtise et à la trivialité finit par provoquer une anesthésie du jugement et de la capacité à s'indigner. Elle risque aussi d'entraîner une confusion de l'esprit critique. Le persiflage devient synonyme d'audace et le potinage, un matériau intellectuel. Ceux qui croient être à l'abri de cette détérioration du discours public sous prétexte qu'ils se refusent à être auditeurs, lecteurs ou téléspectateurs du genre décrit ici sont dans l'erreur. Car il est impossible que ce matraquage médiatique n'érode pas la qualité générale du discours dans tous les secteurs de l'activité humaine. Le monde politique, par exemple, résiste mal à cet environnement. D'autant plus que la recherche de clientèle est permanente. Les politiciens ont intérêt à aimer ceux qui sont regardés par le peuple. Ils ont intérêt, croient plusieurs d'entre eux, à jouer les déjantés, les cools, les décoiffés, afin de donner l'impression d'être près du «vrai monde», ce concept démagogique jamais défini. L'effet d'entraînement semble hélas jouer davantage vers le bas que vers le haut, car, c'est bien connu, la vacuité entraîne la vacuité comme la grossièreté provoque plus de grossièreté. L'hébétude n'ouvre pas la voie à la politisation, au sens commun et à l'ouverture d'esprit. L'hébétude produit une dégénérescence lente et sans douleur de la pensée elle-même. En ce sens-là, on peut oser dire que nous sommes devant un phénomène de pornographie sociale.
denbombardier@vidéotron.ca
Dans quel coin reculé du monde pourrait-on clamer publiquement, ailleurs qu'au Québec, que se faire embrasser par telle invitée se comparerait à la sensation de «fouiller dans les poubelles», comme l'a déclaré celui qu'on désigne du nom de fou du roi dans ladite émission? Où peut-on, ailleurs qu'au pays du Québec, entendre un invité décrire le sexe féminin en des termes si dégoûtants qu'ils trahissent celui qui tient ces propos et ceux qui en rient autour de lui? Comment une jeune femme, par ailleurs talentueuse, intelligente et respectable, peut-elle se prêter à cet exercice d'indécence inouïe de poser aux participants autour de la table la question du bien-fondé de la libération de son père, condamné pour avoir abusé sexuellement de la jeune Nathalie Simard, dont il était l'agent et le protecteur? Faut-il que le climat de grossièreté et de goujaterie soit contagieux pour que la jeune femme se prête à pareille torture morale. «Est-ce que Guy Cloutier est sorti trop vite de prison?», a-t-elle demandé. «Oui», a répondu l'officiant en chef, transformé en invité de sa propre émission pour pouvoir vendre («ploguer», dirait-il) son ancien groupe de comiques ressuscité (autre indécence, on en conviendra), le temps d'un Bye-Bye télévisé qui risque de nous faire entrer en 2007 par la porte de toutes les grossièretés.
Et comme ceci implique cela, il faut s'interroger sur les conséquences de ce climat télévisuel — Loft y compris — sur notre perception de la vie, de la politique, et, lâchons le mot qui déclenche les jappements des gens «ouverts d'esprit», sur notre morale collective, laquelle déteint sur notre moral collectif.
Étonnons-nous, après cela, que le chef du PQ, dans son désir de rejoindre l'électorat des jeunes, se prête à cette niaiserie grossière où il riait, de plus, des deux interlocuteurs privilégiés du Québec dans l'éventualité d'un OUI à un référendum, soit le président des États-Unis et le premier ministre du Canada. Comme nombre de Québécois affalés dans leur fauteuil le dimanche soir, leurs enfants autour d'eux, le chef de l'opposition a trouvé drôle son gag, comme il doit rire lui aussi le dimanche soir. D'ailleurs, comme la quasi-totalité des personnages politiques, il a participé à ladite émission.
Les Québécois se sont scandalisés des propos des Jeff Fillion de ce monde. Il faut dire que celui-ci n'avait pas une étiquette de gauche souverainiste qui lui aurait permis de réduire l'intensité des critiques foudroyantes à son endroit. Car voilà aussi un autre problème. Comment expliquer que cette dérive de la culture populaire ne soit pas considérée comme telle? La frilosité des critiques s'explique en effet par la peur de paraître vieux jeu, prudes, moralisateurs, poussiéreux et du mauvais bord.
L'exposition prolongée à la bêtise et à la trivialité finit par provoquer une anesthésie du jugement et de la capacité à s'indigner. Elle risque aussi d'entraîner une confusion de l'esprit critique. Le persiflage devient synonyme d'audace et le potinage, un matériau intellectuel. Ceux qui croient être à l'abri de cette détérioration du discours public sous prétexte qu'ils se refusent à être auditeurs, lecteurs ou téléspectateurs du genre décrit ici sont dans l'erreur. Car il est impossible que ce matraquage médiatique n'érode pas la qualité générale du discours dans tous les secteurs de l'activité humaine. Le monde politique, par exemple, résiste mal à cet environnement. D'autant plus que la recherche de clientèle est permanente. Les politiciens ont intérêt à aimer ceux qui sont regardés par le peuple. Ils ont intérêt, croient plusieurs d'entre eux, à jouer les déjantés, les cools, les décoiffés, afin de donner l'impression d'être près du «vrai monde», ce concept démagogique jamais défini. L'effet d'entraînement semble hélas jouer davantage vers le bas que vers le haut, car, c'est bien connu, la vacuité entraîne la vacuité comme la grossièreté provoque plus de grossièreté. L'hébétude n'ouvre pas la voie à la politisation, au sens commun et à l'ouverture d'esprit. L'hébétude produit une dégénérescence lente et sans douleur de la pensée elle-même. En ce sens-là, on peut oser dire que nous sommes devant un phénomène de pornographie sociale.
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