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Le prix exact de l'information

Paul Cauchon   2 octobre 2006  Médias
Dans le numéro de cet été du magazine français Médias, Jacques Attali, écrivain et ancien conseiller de François Mitterrand (parmi des dizaines d'autres activités) y va fort: la presse quotidienne est morte, affirme-t-il.

Attali parle bien de la presse payante. Morte, vraiment? «Tout simplement parce que Internet a imposé à l'écrit le modèle de la radio, explique-t-il. On retrouve aujourd'hui le schéma de la radio, inventé en 1920: financement par la publicité et gratuité pour les auditeurs.»

Attali ajoute donc son nom prestigieux à la cohorte de pessimistes qui grossit sans cesse, et qui prédit la mort du journal payant tel qu'on le connaît. Les raisons: baisse du lectorat, désintérêt des plus jeunes, concurrence de la télévision, mais surtout concurrence des journaux gratuits et concurrence d'Internet.

La question de la gratuité de l'information et celle des investissements sur Internet étaient d'ailleurs au coeur d'une table ronde sur l'avenir de la presse écrite organisée vendredi dernier à Longueuil par l'Université de Sherbrooke et l'Association québécoise pour l'étude de l'imprimé, à l'occasion d'un colloque de deux jours.

Les journaux gratuits embêtent les journaux payants? Jean-Paul Gagné, l'éditeur du journal Les Affaires, prédit qu'en Amérique «on n'a encore rien vu». Il existe déjà près de 170 quotidiens gratuits dans le monde, dit-il, et en Europe leur part de marché est de 16 % de l'ensemble du tirage des quotidiens (en Espagne, les gratuits représentent même 50 % du tirage!)

En fait, les chiffres sont déjà obsolètes puisque des gratuits naissent toutes les semaines. Au Danemark, le groupe Metro s'apprête à lancer un gratuit du soir après avoir lancé celui du matin. Deux par jour! En Islande, un nouveau gratuit est distribué directement dans les boîtes aux lettres plutôt que dans les transports en commun. Sky is the limit, comme disent les Anglais. Au Québec, il en existe deux, à Montréal et en français, Métro et 24h. On s'attend à ce qu'à un moment donné il y en ait un autre en anglais à Montréal, un nouveau dans la ville de Québec, et ainsi de suite.

Plusieurs journaux établis s'apprêtent d'ailleurs à lancer des gratuits pour protéger leur marché (c'est le cas du Figaro et du Monde en France).

La concurrence cumulée des gratuits ainsi que d'Internet a un effet déstabilisant sur les journaux payants. «Plusieurs enquêtes montrent que les jeunes ne comprennent pas pourquoi il faut payer pour de l'information qu'on peut avoir gratuitement» faisait remarquer au colloque de vendredi Jean de Bonville, du Groupe de recherche sur les mutations du journalisme à l'Université Laval.

Le directeur du Devoir Bernard Descôteaux, également présent au colloque, plaçait le problème en ces termes: «Il ne faut pas avoir peur de charger le prix pour l'information. Car les gratuits, c'est de l'information à rabais. Leurs frais d'exploitation sont réduits au minimum.»

Anecdote significative: lors de la période de question, mon patron a été pris à partie par un participant qui assistait à la conférence, et qui s'indignait que, sur le site Internet du Devoir, on ne puisse pas avoir accès gratuitement à tous les textes du journal. Mais si on offre tout gratuit, pourrait-on répliquer, où trouverons-nous les revenus permettant, justement, de payer adéquatement le travail journalistique dont ce lecteur semble si friand?

La réponse à cette question pourrait se trouver dans les investissements publicitaires sur Internet... mais ces revenus n'arrivent pas pour le moment à couvrir les véritables frais de production d'un journal et d'une information de qualité.

Les journaux en sont donc à multiplier les expériences et à tâtonner pour trouver un nouveau modèle d'affaires, sans que rien s'impose encore de façon claire. Certains cassent les prix d'abonnement. D'autres se lancent dans le journal électronique imprimable. Tous améliorent leur produit. La plupart tentent de trouver le bon équilibre entre le journal imprimé, dont le lectorat baisse mais qui demeure le coeur de l'entreprise, et le journal sur Internet, dont la fréquentation augmente mais qui produit peu de revenus.

Certains changent de format pour mieux séduire le lecteur, comme on l'a vu à Québec avec Le Soleil. Mais «pas question pour nous de passer au tabloïd, affirme Philippe Cantin, éditeur adjoint de La Presse qui participait aussi à ce colloque. Au contraire, nous investissons dans le grand format».

Philippe Cantin, qui croit en la capacité de résistance de l'imprimé, soutient que «on s'en va vers des journaux multispécialisés». «La solution, ajoute-t-il, passe par une stratégie Internet, mais aussi par un travail journalistique élevé».

Dans un dossier consacré à l'avenir de la presse (encore un!) le Courrier international de la semaine dernière remarquait justement que les journaux déplacent de plus en plus leurs meilleurs éléments sur Internet, plutôt que d'y confiner des journalistes de «second ordre», écrit-il. Le titre du dossier du Courrier résumait bien un débat qui est loin d'être terminé: «L'avenir de la presse n'est pas écrit.»

pcauchon@ledevoir.com






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