mardi 22 mai 2012 Dernière mise à jour 00h17
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Moi pas savoir

Jean Dion   19 octobre 2002  Médias
Soyez prévenus: le prochain qui échafaude publiquement une théorie sur le tireur de Washington, je le descends.

Mais non, ce n'est qu'une petite blague de mauvais goût, ayant pour seule raison d'être de se marier au mauvais goût ambiant, celui de CNN par exemple, où on l'on te me vous jase et discutaille et placote et mémère de ces choses jusqu'à plus soif avec de savantes analyses à la clé, alors qu'on ne sait rien, rien de rien de rien, pas le moindre petit bout de début de commencement de piste, ce qui m'amène à soulever une question d'intérêt: pourquoi les gens ont-ils tellement peur de dire qu'ils ne savent pas?

Pourtant, ça ferait d'excellentes émissions. Ce soir à Moi pas savoir: dieu existe-t-il? de quelle matière plastique est fait Saddam Hussein? que se passe-t-il ces jours-ci avec la coiffure de Stéphan Bureau? pourquoi les gens essaient-ils d'entrer dans un wagon de métro avant que les autres n'en soient sortis? Tant de questions sans réponses, et tant d'embarras à le reconnaître.

Mais non, je ne descendrai personne. De toute manière, je n'ai jamais eu de visou: toujours à côté, ce serait ma devise si ce n'était le baht thaïlandais. Et puis, je suis doux comme un rouleau de papier hygénique hyperabsorbant. Cet espace de facéties n'a d'autre objectif que de faire se plier en quatre

1 % de son lectorat et de faire s'endormir d'ennui les autres 97 % (2 % n'ont pas d'opinion ou refusent de répondre), et est antiviolence, anti-OGM, anticipé, Anticosti et anticonstitutionnellement.

Cela étant, il devait être question d'échecs ici, si d'aventure ce qui était écrit jeudi dans la page des sports avait une quelconque signification. Car en ce moment même, samedi 19 octobre au matin heure avancée de l'Est, se déroule la huitième et dernière partie d'une série de huit parties (forcément) opposant le champion du monde des échecs, Vladimir Kramnik, au superordinateur Deep Fritz, une création conjointe néerlo-germanaise qui est, selon ses concepteurs — il faut les croire, car nous pas savoir —, la plus puissante machine à avoir jamais attaqué les 64 cases de ses mégabytes.

Le tout se déroule à Manama, la capitale du Bahreïn, un ensemble de 33 îles sis dans le golfe Arabo-Persique et dont il n'est pas dit que George W. ne larguera pas un jour une bombe dessus, car avec lui et dans ce coin-là, nous jamais savoir. Après sept parties, on se retrouve avec deux victoires partout et trois nulles, ce qui signifie que la partie d'aujourd'hui sera décisive, à moins qu'elle ne soit aussi nulle, auquel cas ce serait comme embrasser sa soeur, agréable dans l'absolu mais sociétalement trouble dans le relatif.

Au bout, un million de beaux dollars US au gagnant, offert gracieusement par le cheikh Hamad ben Issa al-Khalifa, qui était d'ailleurs présent à la cérémonie inaugurale. Selon mes sources postées sur un destroyer dans le golfe, si Kramnik l'emporte, il consacrera une partie de la somme à l'achat d'une datcha sur la mer Noire, et si Deep Fritz gagne, il a pour projet de faire un gros party de disques durs et de payer la traite au serveur.

***

Bien entendu, cet événement ne peut que nous rappeler que, en 1997, Garry Kasparov était devenu le premier champion du monde à s'incliner devant une machine, en l'occurrence Deep Blue d'IBM. À la dernière partie, Kasparov avait littéralement craqué, jouant tout croche et n'en pouvant plus d'être assis en face d'un gars qui pesait sur un piton. Cela avait fait dire à plusieurs que, bien que déplorable, ce comportement venait à point nommé souligner que l'ordinateur calcule peut-être très vite et sans emprunter chez le voisin dans ses soustractions, mais que l'humain est le plus beau et le plus émouvant, fût-il vaguement névrosé, seul capable d'avoir des sentiments, de peindre La Joconde, de manger un pogo, de trouver Oussama ben Dahlen (pour ceux d'entre vous qui suivez le hockey, c'est le cousin germain d'Ulf) et de concevoir une émission comme Testostérone.

Dans sa version la plus évoluée, Deep Blue calculait 200 millions de coups à la seconde. Deep Fritz, non mais quel nom tout de même, s'en tient de son côté à 6 millions de coups à la seconde, mais selon ses concepteurs, il est meilleur parce qu'il «pense» plus efficacement. Ce qui signifie, demandez-vous? J'avoue: moi fouillé partout, et moi toujours pas savoir. Mais ce que moi savoir, c'est que Fritz est beaucoup plus pratique pour le voyage: alors que Deep Blue faisait six pieds de hauteur, pesait 1,4 tonne et requérait l'intervention de 20 personnes, le logiciel Deep Fritz tient sur un disque compact, et l'humain qui exécute les coups pendant les parties n'a qu'un ordinateur portatif devant lui.

Kramnik, lui, 27 ans, est un ancien protégé de Kasparov, qu'il a battu en 2000 pour lui ravir le titre. Il ne tient sur un disque compact — 6 pieds 4 pouces, 220 livres — qu'en se recroquevillant à l'extrême ou en faisant une pointe de ballerine, et il est un spécialiste de l'ouverture semi-slave, de la sicilienne Svechnikov et de la Richter-Rauzer (ce qui nous aide à mieux comprendre pourquoi la quatrième partie fut nulle, résultat d'un gambit de la dame refusé suivi de la version pragoise de la défense Tarrasch, une splendeur comme vous savoir certainement).

Et que disait donc de lui le Larousse du jeu d'échecs dès 1997? «Il lui manque peut-être quelques qualités sportives. Son ancien professeur, Mikhaïl Botvinnik, est sévère. Il explique ses insuccès en match par un manque de rigueur dans son hygiène de vie: Kramnik, en effet, fume et boit beaucoup...» Juste pour cela, remarquez, il mérite de gagner.

Et que donne ce genre d'affrontement? Rien, évidemment, à part d'en parler et de décortiquer la Tarrasch jusqu'à en avoir mal au pion. Il y a ceux qui disent que c'est aussi absurde que de faire courir un homme contre une motocyclette, il y a ceux qui disent que l'inhumanité de la tôle est en train de gagner l'univers, il y a ceux qui se réjouissent de ce que le cerveau humain soit capable de créer d'aussi puissantes machines.

Moi pas trop savoir. Moi fou.

jdion@ledevoir.com
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Chroniques
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012