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    Le Jésus du professeur Guillemin

    L’historien et polémiste croyait à un Christ révélateur de notre vérité existentielle

    23 décembre 2017 | Louis Cornellier - L’auteur est chroniqueur au «Devoir» et professeur au cégep régional de Lanaudière à Joliette | Le Devoir de philo
    Le professeur Henri Guillemin pensait que le cléricalisme était un des obstacles qui se dressait devant les humains de bonne volonté appelés à croire.
    Photo: Wikicommons Le professeur Henri Guillemin pensait que le cléricalisme était un des obstacles qui se dressait devant les humains de bonne volonté appelés à croire.

    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    Pour presque tous les Québécois, Noël demeure une fête importante. Son caractère chrétien, cependant, s’étiole de plus en plus. L’esprit de Noël, aujourd’hui, s’accommode bien de la frénésie commerciale, du réconfort familial, de la magie de l’enfance et, parfois, d’une vague spiritualité pétrie de bonnes intentions charitables, mais semble avoir été vidé de son sens chrétien. Tout arrêter pour fêter la naissance du Christ, fils de Dieu ? Qui le fait, aujourd’hui, passe souvent pour un attardé ou un illuminé.

     

    Déjà, en 1982, le célèbre professeur Henri Guillemin constatait le processus de ringardisation qui affectait le discours religieux. « Le christianisme aujourd’hui rencontre surtout l’indifférence. Qu’on ne nous ennuie plus avec ces histoires de l’autre monde ! L’important est ailleurs », écrivait-il dans L’affaire Jésus (Points, 1984).

     

    Il y a parfois pire encore, c’est-à-dire non seulement l’indifférence, notait Guillemin, mais « l’irritation, l’exaspération d’esprits libres en présence de l’accueil fait par les croyants à des absurdités mythologiques ». L’idée est répandue : on ne saurait expliquer la foi en Dieu et en Jésus, au fond, que par l’imposture ou la soumission. Guillemin s’insurge. « Je ne crois pas, écrit-il, à l’imposture de François d’Assise, ni de Fénelon, et j’aurais du mal à tenir pour des imbéciles et Chateaubriand et Mauriac et Blondel et Bernanos et Teilhard de Chardin et Sulivan — et, présentement, Congar, Chenu, Légaut, Delumeau. » Il aurait pu ajouter : Fernand Dumont, Jacques Grand’Maison, Gregory Baum, Pierre Vadeboncoeur, Michel Chartrand et Simonne Monet-Chartrand. Des esprits soumis, des imposteurs, des idiots ? Un peu de sérieux, svp.

     

    Ce Jésus, dont nous fêterons la naissance dans les prochains jours, le professeur Henri Guillemin y croyait et voulait en témoigner, même s’il savait que cela lui attirerait mépris et quolibets. « Incurable, en effet, je persiste à croire, et je crois, plus que jamais, à l’intérêt, à la valeur, à l’importance libératrice de ce qu’enseigna, parmi nous, le Nazaréen », confessait-il.

     

    Des légendes à l’histoire

     

    Une thèse, dite « mythiste », existe, notamment défendue par Michel Onfray, qui affirme que Jésus n’a pas de réalité historique et est une stricte invention mythologique. Guillemin, après l’avoir soupesée, la rejette en affirmant qu’elle « est aujourd’hui entièrement impraticable et [qu’]aucun historien, à quelque courant de pensée qu’il appartienne, ne saurait désormais s’y rallier ». Laissons donc les sceptiques à leur lubie et parlons, avec Guillemin, de l’essentiel.

     

    Dans L’affaire Jésus, le professeur se livre à une solide exploration exégétique du Nouveau Testament pour aller « des légendes à l’histoire ». Il fait ressortir les contradictions entre les évangiles, souligne certaines incohérences, mais finit par conclure « que les convergences l’emportent, et de beaucoup, sur les divergences et la moisson reste considérable de ce qui, dans nos évangiles, sur la vie, l’enseignement et la mort du Nazaréen, revêt une valeur d’histoire ». Le Jésus que Guillemin aime, à qui il croit, est celui que cette moisson nous permet de découvrir.

     

    La foi entravée

     

    Catholique de gauche de tendance anticléricale, Guillemin reconnaît que des obstacles se dressent devant les humains de bonne volonté appelés à croire. Le cléricalisme en est un. Quand l’Église se mêle de politique dans une quête de pouvoir, comme dans l’Espagne de Franco, elle erre.

     

    « L’idéologie surajoutée au message », qui tourne souvent au verbiage théologique, constitue un autre obstacle à la foi avancé par Guillemin. La thèse du péché originel, souligne-t-il, n’est mentionnée nulle part dans les évangiles et la thèse concomitante selon laquelle Jésus serait mort pour racheter nos péchés, dans un sacrifice humain cruel pourtant indigne de la miséricorde divine, est indéfendable. « Le Christ n’est pas venu pour mourir, mais pour dire et pour attester », explique Guillemin.

     

    Le dernier obstacle tient à la place du « merveilleux » dans le christianisme. Des miracles ? La résurrection ? Voilà qui est inconcevable pour des esprits modernes. Guillemin contourne l’obstacle. Suivant en cela l’exemple de Rousseau et de Tolstoï, il dit parquer les miracles « dans leur enclos, comme autant de questions à résoudre, mais secondaires ». Quant à la résurrection, il reconnaît l’impossibilité d’établir son caractère factuel, mais il ajoute « qu’il n’est pas possible d’expliquer la métamorphose des disciples hier écrasés, éperdus, et soudain fous de joie et d’élan, qu’il est impossible d’expliquer ce fait irrécusable sans recourir à l’intervention de cet autre fait, irrécusable, qu’une certitude les emplissait et les jetait en avant : la certitude d’avoir retrouvé, vivant, celui qu’ils avaient vu mourir ». Guillemin cite Pascal : « Je crois les témoins qui se font tuer. »

     

    Un Jésus existentialiste

     

    Quel est donc, sur ces bases, le Jésus auquel croit Guillemin ? Ni petit professeur de morale, ni partisan de l’ascétisme, ni juge scrupuleux de nos mérites, le Nazaréen qui emporte l’adhésion du professeur est le révélateur de notre vérité existentielle. Guillemin récuse « le vieux thème positiviste » affirmant que la religion est attribuable à la peur et à l’ignorance et que la connaissance scientifique, par conséquent, fera disparaître la foi. Il cite quelques grands scientifiques, pour conclure que l’idée « d’une force créatrice, organisatrice et directrice qu’il n’est pas défendu d’appeler “Dieu”, les progrès de la science sont loin de la proscrire ».

     

    La connaissance scientifique, continue-t-il, n’est d’ailleurs « pas la seule dont nous disposons ». Citant le Nobel François Jacob, il donne les exemples de la musique et de la poésie, qui disent des choses essentielles, « mais parfaitement intraduisibles dans le langage scientifique ». Cela l’entraîne sur le terrain de la morale et de l’éthique, dans une démarche aux accents existentialistes.

     

    Dans la correspondance de Freud, Guillemin lit que ce dernier confie être incapable de trouver la source de son honnêteté et de son altruisme. Il évoque ensuite le « principe de l’espérance » du philosophe athée Ernest Bloch, selon lequel existe « en tout homme une source intime et inconnue qui le voue à l’espérance ». Guillemin cite enfin son ami Sartre, lui aussi athée, qui déclarait à Benny Lévy, à la veille de sa mort, que les hommes ne sont pas encore complets, que « ces sous-hommes ont en eux des principes […] qui sont en avance sur leur être même » et que « ce qu’il y a de mieux en nous, c’est notre effort pour être au-delà de nous-mêmes ».

     

    Dans cet élan pour aller « au-delà du réel », disait même Sartre, dans cette source de l’espérance en nous, Guillemin retrouve justement « la grande révélation-divulgation qu’apportait le Nazaréen ». Elle tient en une phrase, qu’on retrouve dans l’évangile de Luc (17,21) : « Le royaume de Dieu est en vous. »

     

    Marx parlait de la foi comme du « soupir de la créature étouffée par un monde sans coeur ». C’est pourtant Lamartine qui a raison, réplique Guillemin, quand il évoque « cette aspiration » en nous « qui prouve une atmosphère ». Le désir, explique le professeur, ne naît pas de rien. Il émane d’une « connaissance directe, mais insuffisante, mais imparfaite ; une pré-connaissance, un pré-sentiment, sans quoi l’élan ne saurait naître ». Ainsi en est-il du désir de Dieu. « Quelque chose en nous sait Dieu comme la boussole sait le pôle. » La réquisition sartrienne qui nous tire plus loin que nous-mêmes, c’est, continue le professeur, la manifestation du « royaume de Dieu en nous » qu’évoquait Jésus. Aussi, considérer la foi chrétienne comme une aliénation n’a pas de sens. Le christianisme est essentiellement une invitation à « la connaissance de ce qui nous anime et positivement nous constitue dans notre réalité d’homme ».

     

    La justice et l’âme

     

    Guillemin ne supporte pas « ce clivage insane » qui associe les croyants à la droite réactionnaire et les non-croyants à la gauche. Jésus, écrit-il, « a dénoncé le mensonge de qui prétend “aimer Dieu” en demeurant indifférent au sort du prochain » et « il a parlé de cette réclamation, en nous, de la Justice comme d’une “faim” et d’une “soif” ». Par conséquent, ceux qui s’accommodent de l’injustice ne peuvent se dire chrétiens. Le christianisme, cependant, refuse de faire de la politique une fin en soi. Hugo et Tolstoï donnent l’exemple : combat incessant pour la justice sociale, mais conviction que le véritable bien supérieur est la connaissance de l’âme.

     

    Déjà, en 1982, Guillemin ne se faisait pas d’illusions sur l’avenir du christianisme en Occident. Il en appelait à une « mutation radicale » de l’Église, qu’il souhaitait plus modeste sur le plan institutionnel et plus attachée à une foi évangélique que sociologique. Mort en 1992, Guillemin n’a pas connu le pape François. Il en aurait sûrement été un admirateur. « L’Église catholique, écrivait-il en décrivant son idéal, c’est la communauté universelle des hommes de bonne volonté ; de ceux qui, au moins un peu, au moins de temps à autre, ne pensent pas exclusivement au plaisir et à leur compte en banque, ceux qui, parfois au moins, songent à autrui, à la justice, à la beauté. »

     

    Voilà l’esprit de Noël proposé par le professeur Guillemin. Tous, même les mécréants, y sont conviés, tant il est vrai, comme l’écrivait Mauriac en saluant la naissance de Jésus, que « beaucoup, qui croient le haïr, n’ont jamais cessé de l’aimer, et beaucoup, qui font profession de le servir, n’ont jamais su qui il était ».

     

    Des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo.













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