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    Le Devoir de philo

    Pythagore, la source philosophique des véganes

    28 octobre 2017 | Valéry Giroux - Docteure en philosophie et coordonnatrice au Centre de recherche en éthique. Elle vient de copublier avec Renan Larue «Le véganisme», dans la collection «Que sais-je?» (Puf). | Le Devoir de philo
    La douceur de Pythagore envers les animaux est très souvent évoquée, que ce soit chez Platon, Ovide ou Sénèque. On dit que le philosophe évitait de leur faire du mal, qu’il déplorait la violence envers eux.
    Photo: illustration Tiffet La douceur de Pythagore envers les animaux est très souvent évoquée, que ce soit chez Platon, Ovide ou Sénèque. On dit que le philosophe évitait de leur faire du mal, qu’il déplorait la violence envers eux.

    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    Les 4 et 5 novembre se tiendra la quatrième édition du Festival végane de Montréal. Si la tendance se maintient, de très nombreux badauds assisteront aux ateliers de cuisine et aux conférences prévus : il y avait 12 000 visiteurs l’an dernier, contre 5000 en 2015. Le véganisme gagne en popularité. L’inclusion récente du terme dans les dictionnaires de langue française ainsi que la prolifération récente d’ouvrages sur le sujet en attestent.

     

    Qu’est au juste le véganisme ? S’agit-il d’une simple diète alimentaire prisée par les hipstero-écolo-bobos ? D’une mode nouvelle et passagère ? Tourner le regard vers le passé, en particulier l’Antiquité, offre certaines réponses.

    Photo: Mathieu Vandal Valéry Giroux est docteure en philosophie.
     

    Pythagore serait né vers la moitié du VIe siècle av. J.-C., à Samos, une île grecque. Bien qu’il n’ait laissé aucun écrit et que son existence même ait pu soulever quelques doutes, il n’en demeure pas moins l’une des plus célèbres figures de la Grèce ancienne. C’est surtout comme mathématicien qu’on le connaît, notamment grâce au fameux théorème qui porte son nom. Mais pour ses contemporains, c’est à titre de philosophe qu’on l’admirait le plus. Pythagore se serait décrit lui-même en effet comme un « amoureux de la sagesse » (philosophos) plutôt que comme un sage (sophos) ; c’est donc à lui qu’on attribue l’invention du mot « philosophie ».

     

    La philosophie comme mode de vie

     

    Avant de devenir un exercice théorique et une discipline universitaire, la philosophie aurait été surtout conçue comme une manière de vivre, comme une pratique transformatrice. Pour l’helléniste Pierre Hadot, notamment, la philosophie antique met l’accent sur l’agir dont la réflexion et la théorie s’inspirent et qu’elles ont pour fonction de guider et de justifier : « Le discours philosophique doit être compris dans la perspective du mode de vie dont il est à la fois le moyen et l’expression et, en conséquence […], la philosophie est bien avant tout une manière de vivre, mais qui est étroitement liée au discours philosophique. » Hadot explique ainsi qu’au temps de Pythagore, la sagesse consistait non pas seulement à découvrir la vérité, mais à mener une vie juste, bonne et conforme à la doctrine professée.

     

    Dans l’un de ses textes satiriques, « Vies de philosophes à vendre », Lucien de Samosate imagine un protagoniste offrant à des acheteurs de questionner à tour de rôle plusieurs philosophes pour s’enquérir de leur bios (de leur façon de vivre) et être mieux à même de choisir lequel « se procurer » (c’est-à-dire à quelle école philosophique se joindre). Les questions qui leur sont posées sont terre à terre : elles portent moins sur les principes abstraits auxquels ils adhèrent que sur le genre de vie qu’ils mènent. Au moment d’interroger Pythagore, un acheteur demande : « Quant à ton régime, quel est-il ? » « Je ne mange rien de vivant, mais tout le reste […] » La philosophie était d’abord comprise comme un exercice moral pratique imprégnant tous les gestes du quotidien. La discipline (askèsis) qu’elle commandait à chacun de s’imposer concernait l’attitude politique, le comportement sexuel et surtout la manière de se vêtir ou de se nourrir.

     

    Le régime de Pythagore

     

    Si une lecture attentive des biographies antiques de Pythagore empêche d’affirmer qu’il était végétarien, la majorité des témoignages portant sur l’alimentation du philosophe le laisse néanmoins penser. C’est le cas de certains des plus anciens, comme celui d’Archestrate de Géla, gastronome et auteur d’un livre de cuisine écrit au IVe siècle av. J.-C., dans lequel il moque ces pythagoriciens qui ont la folie de se passer de poisson ! Nombreux sont ceux qui ont dit du maître de Samos qu’il refusait de consommer ce qui avait été animé (empsucha). Pour se référer à une diète exempte de chair animale, c’est même du « régime de Pythagore » dont on parlait. Les pythagoriciens disaient pouvoir vivre sans faire souffrir ni ôter la vie.

     

    La douceur de Pythagore envers les animaux est ensuite très souvent évoquée, que ce soit chez Platon, Ovide ou Sénèque. On dit que le philosophe évitait de leur faire du mal, qu’il déplorait la violence envers eux. Et ce souci des animaux aurait eu des répercussions non seulement sur ses choix alimentaires, mais aussi sur d’autres aspects de son mode de vie. Pythagore aurait condamné la chasse, refusé les sacrifices sanglants et évité le cuir et la laine. Le philosophe néoplatonicien Jamblique rapporte qu’on disait des pythagoriciens que « leurs vêtements et les couvertures de leurs lits étaient en lin, car ils n’avaient pas recours à la laine », puis que leurs chaussures étaient faites d’écorces d’arbre. S’il est impossible de démêler le vrai du faux en ce qui a trait aux pratiques du maître de Samos et de ses fidèles, on a tout de même d’excellentes raisons de croire que la compassion de Pythagore envers les animaux le poussait à être au moins végétarien, et peut-être même végane. Les véganes seraient-ils donc des pythagoriciens qui s’ignorent ?

     

    Qu’est-ce que le véganisme ?

     

    Le véganisme est le mode de vie qui consiste à éviter, dans la mesure du possible, tous les produits et les services issus de l’exploitation d’animaux sensibles. Cela englobe les aliments qui proviennent de l’élevage, de la chasse ou de la pêche, mais aussi les produits cosmétiques ou domestiques contenant des ingrédients issus d’animaux, ou encore les matières qui proviennent de leur corps (pensons au cuir, au suède, à la fourrure ou à la laine). Les véganes rejettent en outre les sports et les autres loisirs impliquant des animaux, comme l’équitation, les promenades en calèche, le rodéo, le zoo, le cirque ou les spectacles aquatiques. Ils s’efforcent, dans tous leurs choix quotidiens, de ne pas encourager les industries qui se servent d’animaux capables de faire l’expérience consciente des préjudices qu’on leur cause.

     

    Le véganisme comme mouvement social et politique

     

    Les véganes, il est vrai, vantent souvent les mérites d’une alimentation végétale pour la santé des êtres humains. Ils insistent également sur les bienfaits de cette diète pour l’environnement (surtout celui dont hériteront les générations humaines futures). Mais leur principal objectif est ailleurs. Ils visent avant tout l’affranchissement des animaux (non humains) et nous invitent donc à dépasser les préoccupations strictement anthropocentriques. Plus précisément, ils s’opposent à l’hégémonie carniste, c’est-à-dire à l’idéologie dominante selon laquelle il est naturel, normal, nécessaire et juste d’exploiter des animaux. La contre-idéologie qu’ils promeuvent est celle de la libération animale : ils militent pour l’émancipation de tous les êtres sensibles. Et c’est en cela qu’ils forment un véritable mouvement social. Les véganes ont en effet une identité collective et des revendications communes qu’ils adressent autant aux industriels qu’aux décideurs politiques et à la population en général. Ils ont recours à une panoplie de tactiques pour dénoncer l’exploitation animale et pour amener leurs concitoyens au véganisme : ils distribuent des tracts informatifs, tiennent des blogues, publient des articles, planifient des conférences, organisent des campagnes de sensibilisation, manifestent dans la rue, filment clandestinement le traitement réservé aux animaux et diffusent les images obtenues, partagent sur les réseaux sociaux leurs recettes végétales, etc. Leur lutte est politique. On ne saurait la réduire à de simples préférences personnelles dans les choix de consommation individuels. Il n’en demeure pas moins que le véganisme est aussi cela : une manière de vivre.

     

    Une idéologie pratique

     

    Bien conçu, le véganisme est la mise en oeuvre, au quotidien, de convictions morales et politiques. Il s’agit d’un engagement à vivre le plus fidèlement possible en fonction d’idéaux de justice. Les véganes sont des objecteurs de conscience. Ils rejettent non seulement par leur discours, mais aussi par leurs actions un système qu’ils jugent oppressif. Par leur manière de se comporter, ils préfigurent la société qu’ils envisagent à la place de celle qui est dominée par le carnisme : une société dans laquelle la justice ne s’arrête pas aux frontières de l’espèce humaine et englobe tous les êtres vulnérables. Par leurs actes les plus spectaculaires autant que par leurs gestes ordinaires de consommation, ils montrent qu’il est possible de vivre en minimisant sa contribution à l’exploitation animale, refusent d’agir comme s’il était acceptable d’assujettir des animaux pour des fins humaines et visent à former une masse critique de véganes qui auront un jour, du moins l’espèrent-ils, suffisamment de pouvoir pour obtenir les changements législatifs que la justice requiert. Le véganisme est à la fois le résultat pratique d’une position morale et politique, et l’outil de transformation des conditions sociales nécessaires aux changements institutionnels qu’elle exige.

     

    Parce que les véganes s’engagent à vivre en fonction de leurs valeurs, les Anciens diraient probablement de leur mode de vie qu’il est philosophique, et d’eux qu’ils sont des philosophes. Comme les véganes critiquent et rejettent la violence commise envers les animaux autres qu’humains aussi bien qu’envers les animaux humains, c’est à l’école pythagoricienne qu’il faudrait plus précisément les associer. Le mouvement végane ne semble s’être constitué que récemment, mais ses racines plongent en vérité jusque dans la vieille sagesse de l’illustre Pythagore.

     

    Des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo.













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