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    Le Devoir de philo

    Donald Trump en quête du pouvoir souverain

    Le philosophe du droit Carl Schmitt jugerait que le président américain ambitionne de devenir monarque de droit divin

    14 octobre 2017 | Le Devoir de philo
    François Terroux - Respectivement avocat au sein de l’étude Dunton Rainville et collaboratrice
    Sophie Orssaud
    Carl Schmitt (1888-1985), philosophe du droit, constitutionnaliste, a été consulté jusqu’à la fin de sa vie sur la construction d’une fédération européenne.
    Photo: Montage Photo Tiffet Carl Schmitt (1888-1985), philosophe du droit, constitutionnaliste, a été consulté jusqu’à la fin de sa vie sur la construction d’une fédération européenne.

    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    « Feu et colère » pour la Corée du Nord, appui inconditionnel aux suprémacistes blancs, grâce présidentielle pour un shérif reconnu coupable de profilage racial, danse du sabre et génuflexion devant le roi d’Arabie saoudite afin de promouvoir la vente d’armements américains… Le narcissisme, l’incompétence et l’ignorance de Donald Trump ne suffisent pas à expliquer son processus décisionnel.

     

    La réalité est plus complexe. À la question « Où se dirige le président Trump ? » Carl Schmitt répondrait spontanément : là où se trouve le « pouvoir souverain », c’est-à-dire « à l’extérieur et au-dessus des lois ».

     

    C’est ici que la pensée de Carl Schmitt (1888-1985) se développe dans toute sa plénitude. Philosophe du droit, constitutionnaliste, il a été consulté jusqu’à la fin de sa vie sur la construction d’une fédération européenne. Antisémite, il s’est forgé, par son adhésion au parti nazi en 1933, une remarquable expertise en régimes totalitaires qui lui a valu sa réputation sulfureuse. Un temps considéré comme le légiste officiel du IIIe Reich, il en fut expulsé en raison de son ardent catholicisme et de son manque de foi nationale-socialiste.

    Photo: Jean Barbar Les auteurs François Terroux et Sophie Orssaud
     

    Selon Carl Schmitt, « les théologiens définissent l’ennemi comme quelque chose qui doit être anéanti », comme peut l’illustrer la violence meurtrière de l’extrême droite américaine à Charlottesville ou encore la guerre à outrance que nous livre, depuis septembre 2001, un ennemi sans uniforme, issu de différents pays, dont la religion constitue le principal dénominateur commun et pour qui s’en prendre à des civils innocents assure une place au paradis, comme à Barcelone le 17 août 2017.

     

    À nos dirigeants occidentaux, toujours réticents à désigner nommément cet ennemi de peur de le voir surgir — sauf Donald Trump, qui s’en est pris aux musulmans —, Carl Schmitt répondrait que « ne pas nommer l’ennemi, c’est abdiquer la souveraineté »puisque, selon lui, l’essence du« pouvoir souverain » réside dans la capacité de « distinguer l’ami de l’ennemi ».

     

    C’est ainsi qu’à ses yeux, George W. Bush et Tony Blair se seraient trompés d’ennemi en détruisant l’Irak de Saddam Hussein, alors que M. Trump se trompe d’amis avec les Poutine, Erdogan et Duterte, qu’il admire pour leur capacité de gouverner sans consulter.

     

    Droit naturel et droit positif

     

    Pour Schmitt, les lois religieuses constituent la « matrice de l’État ». Dès l’instant où les hommes ont pris conscience de leur mort inéluctable, ils ont amalgamé les concepts de « vie » et de « sacré ». C’est alors que les autorités religieuses ont pu mesurer à quel point la capacité de légiférer au nom de la divinité les investissait du pouvoir souverain. C’est ce pouvoir que convoite M. Trump parce qu’il lui permettrait de cumuler les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

     

    Les premières lois de l’humanité constituent ce que l’on a convenu d’appeler le « droit naturel ». Son apparition se confond avec celle des religions. Ces lois découlent de la connaissance du bien et du mal, du juste et de l’injuste, que nous aurions tous reçue de Dieu à la naissance.

     

    Dès l’origine, le droit naturel répond à nos deux besoins premiers, soit la protection de la vie et la reproduction de l’espèce, aujourd’hui devenus respectivement les droits criminel et familial.

     

    La vie en société, pour la sécurité qu’elle apporte, représente notre troisième besoin fondamental. C’est le droit dit « positif » qui en prévoit le fonctionnement et qui, à l’inverse du droit naturel, émane de notre raison plutôt que d’une « volonté divine ».

     

    Son essor fut provoqué il y a environ 8000 ans par la révolution agricole qui, en permettant de stocker et de vendre des surplus alimentaires, a décuplé les possibilités d’échanges commerciaux. Apparaissent alors l’écriture et la comptabilité, essentielles aux contrats et au droit positif, lequel doit garantir la prévisibilité des jugements. Ainsi, lorsqu’un cultivateur achète des outils agricoles en échange d’une partie de sa prochaine récolte, un contrat s’impose, tout comme un tribunal et une force publique pour en assurer le respect. Surgit alors l’État tel que nous le connaissons.

     

    L’opposition essentielle entre droits positif et naturel tient tout entière dans un procès célèbre et contemporain de Carl Schmitt. En Allemagne nazie, une loi rendait obligatoire la délation des opposants au régime, y compris pour les membres d’une même famille. Une femme dénonce son mari pour avoir tenu des propos antinazis. Il est arrêté, jugé, condamné à mort, puis envoyé combattre sur le front russe pour s’y faire tuer. La guerre terminée, ayant survécu, il porte plainte contre son épouse.

     

    Selon les normes du droit positif, l’épouse n’aurait fait que se conformer à la loi en vigueur au moment de sa dénonciation. Après que la cour eut vérifié la conformité de cette loi avec la Constitution de l’État, le verdict d’acquittement serait tombé de lui-même : « Le rôle de la cour n’est pas de jeter un regard moral sur la décision[…]mais uniquement de s’assurer de la légalité d’une telle décision », comme l’a énoncé en janvier 2017 la Cour fédérale du Canada dans une décision sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite.

     

    La dénonciatrice nazie fut cependant jugée en fonction des principes du droit naturel et déclarée coupable par l’Allemagne chrétienne. Elle s’est vu expliquer que toute personne capable de discerner le bien du mal a le devoir de refuser d’obéir, même au péril de sa vie, à une loi contraire à la nature et à l’ordre divin. En vertu du droit naturel, une telle loi, même conforme à la Constitution, est réputée n’avoir jamais existé.

    Schmitt est un penseur de l'extrême, et l'extrême nous a rejoints [...] notre actualité a de nouveau pris des allures de sinistre scénario schmittien.
    Jean-Claude Monod, «Penser l'ennemi, affronter l'exception» (2016)
     

    « La religion se situe au-dessus des lois »

     

    Comme on peut le voir, ces deux types de droit diffèrent à la fois par leur essence et par leurs lacunes respectives. À cet effet, Carl Schmitt reproche au droit positif son aspect trop « normatif », susceptible de réduire nos juges au simple rôle de « lèvres de la loi », notre justice à une « mécanique figée dans la répétition », et d’orienter nos sociétés vers « la mort culturelle ». Pour le philosophe, les tribunaux doivent servir de « pont entre la norme et le cas concret ».

     

    Quant au droit naturel, Schmitt nous met en garde contre la facilité avec laquelle un régime totalitaire peut le subordonner à une prétendue « volonté divine », laquelle lui permettra d’imposer « le règne et la souveraineté de ceux qui savent en appeler à ce droit supérieur, qui décident de son contenu, de la manière dont il sera appliqué et par qui ».

     

    Donald Trump a déjà fait son choix. Ne s’est-il pas opportunément converti, en début de campagne, aux valeurs religieuses du mouvement pro-vie ? N’a-t-il pas, à l’occasion du « Jour national de la prière », autorisé l’immixtion des groupes religieux dans la vie politique en leur permettant de financer le parti de leur choix ? N’a-t-il pas déclaré qu’il y avait des gens « très bien » parmi les suprémacistes blancs évangélistes ? Son vice-président, Mike Pence, n’a-t-il pas déclaré que « la religion se situe au-dessus des lois » ?

     

    Son retrait de l’Accord de Paris repose, en partie, sur des considérations d’ordre religieux. À force de croire que l’Univers a été créé en six jours, il devient possible de soutenir que nos débordements écologiques ne sauraient entraîner notre destruction ni celle de la planète puisque, selon la Bible, Jésus doit revenir sur terre à la fin du monde pour y prononcer le « jugement dernier ».

     

    Ce genre de raisonnement permet à Donald Trump de soutenir que le réchauffement climatique n’est qu’une « fumisterie » diffusée par la Chine afin de ralentir l’économie américaine.

     

    À la place de Dieu

     

    Pour fabriquer des faits « alternatifs » d’une telle envergure, il faut reconnaître que les satellites en orbite autour de M. Trump se surpassent en imagination. La palme revient à Ben Carson (neurologue et créationniste), qui présente les esclaves capturés en Afrique (qui périssaient en masse au cours de la traversée) comme des « immigrants » en quête du « rêve américain ».

     

    En somme, Donald Trump, par sa réaction épidermique à la séparation des pouvoirs, privilégie le droit « religieux » ; il se voit comme un monarque de « droit divin ». Non content d’exercer le pouvoir exécutif, il cherche à usurper le pouvoir législatif à coups de décrets qu’il peut promulguer et révoquer selon ses humeurs, ainsi que le pouvoir judiciaire par son exercice abusif de la grâce présidentielle.

     

    Ne perdons jamais de vue que, plus d’une fois durant sa campagne, il a prévenu que des émeutes éclateraient s’il perdait l’élection. Face à une procédure de destitution, ce n’est pas au Congrès ni au Sénat ni au Parti républicain qu’il en appellerait, mais à ses partisans. Fût-ce au prix d’une guerre civile, il voudrait renverser la Constitution afin de remonter la chaîne du temps et de réunir dans une seule main, la sienne, les pouvoirs législatif, judiciaire, exécutif, politique et religieux, pour ensuite siéger à la place de Dieu.

     

    Des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo.













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