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    Vingt ans après le canular d’Alan Sokal, les impostures intellectuelles fleurissent toujours

    Des penseurs sérieux persistent à mal comprendre des notions scientifiques fondamentales

    16 septembre 2017 | Mathieu-Robert Sauvé - Journaliste et étudiant à la maîtrise en communication à l’Université de Sherbrooke | Le Devoir de philo
    Le spectaculaire canular d’Alan Sokal, professeur de physique à l’Université de New York et amateur de philosophie, avait secoué des monuments de l’école française il y a de cela deux décennies.
    Photo: Tiffet Le spectaculaire canular d’Alan Sokal, professeur de physique à l’Université de New York et amateur de philosophie, avait secoué des monuments de l’école française il y a de cela deux décennies.

    Deux fois par mois, «Le Devoir» lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    Il y a 20 ans paraissait chez Odile Jacob un ouvrage intitulé Impostures intellectuelles, relatant un spectaculaire canular d’Alan Sokal, professeur de physique à l’Université de New York et amateur de philosophie, qui avait secoué l’année précédente des monuments de l’école française.

     

    Sokal avait proposé à une revue américaine à la mode, Social Text, un texte « bourré d’absurdités et d’illogismes flagrants » et avait rendu publique son intention peu après, affirmant que ses propos tenaient du délire. Rien, dans « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique », n’avait de sens !

    « S’il avait simplement écrit un article dénonçant l’abus de termes scientifiques inadéquats chez les penseurs postmodernes, personne ne l’aurait lu. En inventant une satire pseudo-scientifique qu’il a fait publier dans une revue respectée de sciences humaines, il a vraiment démontré que le roi était nu », lance Yves Gingras, professeur à l’UQAM.

     

    Encore hilare à l’évocation de cette histoire, il estime que le temps était venu de dénoncer l’abus de concepts scientifiques dans des textes prétendument savants. Lui-même physicien, il avait été consulté à l’époque par Sokal pour documenter les dérapages et son nom figure dans les remerciements aux côtés de Pierre Bourdieu et Noam Chomsky, notamment.
     

    Photo: Odile Jacob Le livre publié en 1997
    Écrit par Alan Sokal et Jean Bricmont, professeur à l’Université catholique de Louvain, Impostures intellectuelles (Fashionable Non-Sense pour l’édition américaine) reprend une à une les citations du pastiche du physicien new-yorkais et examine plusieurs écrits des Jacques Lacan, Bruno Latour, Jacques Derrida, Julia Kristeva, Jean Baudrillard et Félix Guattari.

     

    Ils souhaitent « attirer l’attention sur des aspects relativement peu connus, atteignant néanmoins le niveau de l’imposture, à savoir l’abus réitéré de concepts et de termes provenant des sciences physico-mathématiques », indiquent-ils.

     

    Des imposteurs

     

    Leur critique des mauvais usages de la science moderne, extrêmement sévère, peut se résumer ainsi : ces auteurs sont des imposteurs lorsqu’ils font référence aux sciences dans leurs ouvrages !

     

    Par exemple, dans ses livres, le sociologue des sciences Bruno Latour fait d’innombrables références à la physique, discipline que Sokal et Bricmont maîtrisent assez bien merci… Passe encore lorsqu’il écrit que « la théorie de la relativité elle-même est sociale » — va pour la métaphore —, mais c’est plus grave lorsqu’il s’avance dans l’espace-temps, confondant « position » et « mouvement ».
     

    Photo: Collection personnelle Mathieu-Robert Sauvé
    Latour se permet même d’en montrer à Albert Einstein avec un « troisième système de référence » que le père de la relativité n’avait pas cru bon d’inventer. « L’analyse de Latour est fondamentalement viciée par son manque de compréhension de la théorie qu’Einstein essaie d’expliquer », concluent les auteurs.

     

    Le philosophe Normand Baillargeon ne comprend pas que des penseurs sérieux puissent si mal comprendre des notions scientifiques aussi fondamentales, d’autant plus qu’ils en font référence dans leur oeuvre. « La théorie de la relativité, c’est de niveau première année de cégep », martèle l’auteur du Petit cours d’autodéfense intellectuelle qui avait pris position pour les physiciens lors de l’affaire Sokal, notamment dans Le Devoir.

     

    Il déplore que les philosophes se soient progressivement détournés des sciences après l’époque des Lumières. « Il était temps qu’on sonne l’alarme sur cette coupure entre les humanités et les sciences. La grande leçon des Impostures intellectuelles, c’est d’avoir souligné le mépris des sciences pures chez les intellectuels français. Comment peut-on parler de mathématiques et de physique dans des revues de sciences humaines sans en maîtriser convenablement les concepts ? »

     

    Tant que les philosophes citent Platon et Aristote, ils sont en terrain solide ; le champ est miné quand ils s’aventurent chez Einstein et Newton, résume Yves Gingras. « Quand Lacan parle de topologie et de mathématiques, il ne sait pas de quoi il parle », juge-t-il.

     

    Et le message n’a pas passé puisque de nouveaux hérauts de l’École française — comme Alain Badiou — continuent d’occuper le terrain avec les mêmes lacunes. Le 1er avril 2016, Badiou a d’ailleurs fait l’objet d’un canular paru dans sa propre revue, Badiou Studies.

     

    « Passion et fureur »

     

    L’affaire avait fait grand bruit à l’époque, car les figures de proue de l’école française étaient considérées comme les maîtres de la pensée postmoderne. L’onde de choc avait provoqué de part et d’autre de l’Atlantique « passion et fureur » selon Libération, qui avait largement traité du canular, tout comme Le Monde, Le Nouvel Observateur, Le Figaro et d’autres. Impostures intellectuelles a été traduit en une douzaine de langues et s’est vendu à des milliers d’exemplaires.

     

    Que reste-t-il de cette bravade en 2017 ? Une polarisation semble s’être produite entre la philosophie analytique et le courant continental. Pour les premiers, le coup a été esquivé (Derrida et Kristeva ont rapidement publié des répliques) et la vie a continué. Pour les seconds, l’attaque a fait mal et la rigueur est de mise quand on veut associer méta-analyse et psychanalyse ; social et fractals ; relativisme et relativité.

     

    « Je ne crois pas que nous ayons donné un coup fatal aux impostures intellectuelles », allègue au cours d’un entretien téléphonique Jean Bricmont, le coauteur de l’essai. Plusieurs « victimes » continuent d’être abondamment citées dans des ouvrages universitaires.

     

    Comme si les éclaboussures provoquées par ce pavé avaient fini par glisser comme l’eau sur le dos d’un canular.

     

    Un clic, un article

     

    Des pasticheurs australiens ont précédé Sokal avec un amusant Générateur de postmodernisme que j’utilise à l’instant. En un clic, on obtient un article postmoderne ! Celui qui apparaît est signé Martin Q. Parry, de l’Université de l’Illinois et James I. P. Scuglia, de l’Université du Massachusetts, et s’intitule « The dialectic paradigm of consensus in the works of Eco » (« Le paradigme dialectique du consensus dans l’oeuvre d’Eco »).

     

    Ce grand n’importe quoi cite abondamment Jean Baudrillard et Jacques Derrida, et semble bien savant. Il est l’un des 16,9 millions de textes conçus de façon aléatoire depuis 2000 par l’outil créé par Andrew C. Bulhak.

     

    Aujourd’hui, les émules de Sokal ne se privent pas. Dans Cogent Social Sciences,les Américains Peter Boghossian et James Lindsay ont produit une absurdité intitulée « Le pénis conceptuel en tant que construction sociale » (19 mai 2017). Les membres de l’improbable Groupe indépendant de recherche sociale du Sud-Est affirment que le phallus, invention idéologique, est le grand responsable de la culture du viol qui sévit en Occident.

    On peut compter sur de remarquables ouvrages de vulgarisation pour apprivoiser les concepts les plus fondamentaux, de la physique ou de la biologie par exemple
    Le philosophe Normand Baillargeon

    L’éditeur a aimé. Ce canular succède à celui de l’inexistant Jean-Pierre Tremblay, professeur à « l’Université de Laval », qui déboulonne la pensée d’une autre tête d’affiche postmoderne, Michel Maffesoli, fondateur de la revue Sociétés.

     

    Ces démonstrations par la dérision n’approfondissent-elles pas le fossé qui sépare les humanités et les autres sciences ? Ne rendent-elles pas risquée la grande poussée des années 2000 vers l’interdisciplinarité, voire la transdisciplinarité qui est devenue un critère d’attribution de subvention dans les grands organismes de financement de la recherche ? « Tous ces canulars sont rigolos, mais ils ne changent pas grand-chose », observe Jean Bricmont.

     

    À part quelques « like » sur les réseaux sociaux, ils n’ébranlent pas l’institution comme a pu le faire l’affaire Sokal. Et avec la montée des revues prédatrices dirigées par des éditeurs qui font payer les auteurs pour la publication d’articles qui n’ont aucune légitimité, le public risque de s’égarer.

     

    À son avis, les ponts entre les humanités et les sciences physico-mathématiques sont encore souhaitables, mais pour mériter le titre de philosophe ou de sociologue des sciences, il faut forcément se doter d’une formation scientifique complémentaire. Une maîtrise en physique ou en biologie lui apparaît une condition minimale.

     

    Pour Normand Baillargeon, pas nécessaire d’aller si loin pour enrichir notre culture scientifique. La société de l’information permet à tout honnête citoyen de s’initier aux sciences de façon autodidacte. « On peut compter sur de remarquables ouvrages de vulgarisation pour apprivoiser les concepts les plus fondamentaux de la physique ou de la biologie, donne-t-il comme exemple. Les journalistes scientifiques font un travail remarquable pour nous aider à nous y retrouver. »

     

    Le philosophe français Pascal Engel estime que la « pensée glissante et chatoyante d’un Bruno Latour, l’une des principales cibles de Sokal, n’a rien perdu de son pouvoir de séduction ». Il se désole que les Impostures n’aient pas mis fin à « l’obscurantisme de toute une partie de la production en critique littéraire, en philosophie et en sciences sociales ».

     

    « La French Theory a certes vécu, et le constructivisme en philosophie des sciences ne fait plus recette, mais des idéologues dogmatiques comme Alain Badiou et Zlavo Zizek tiennent toujours le haut du pavé, en France comme ailleurs », affirme-t-il.

     

    Il appelle à la résistance de la pensée critique en retrouvant une rigueur intellectuelle qui n’aurait jamais dû quitter les universités. Malheureusement, celles-ci sont de nos jours un peu frileuses devant les véritables débats.

     

    « Il y a même des penseurs pour nous dire que la raison n’aura jamais de pouvoir sur les esprits et que les faits ne nous feront jamais changer d’avis », conclut le professeur à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris.


     

    Des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo : www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo













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