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    Le Devoir de philo

    Lettre (fictive) de Camus à un jeune radicalisé

    15 avril 2017 | René Bolduc - L’auteur est professeur de philosophie au cégep Garneau. | Le Devoir de philo
    Albert Camus est né en Algérie de descendants européens.
    Illustration: Tiffet Albert Camus est né en Algérie de descendants européens.

    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    Alors, comme ça, tu t’es trouvé une cause. À moins que ce ne soit cette cause qui t’ait trouvé. Tu te sens mal. C’est insupportable. Tu es révolté. Ça ne peut pas durer. Tu veux mettre fin à l’injustice. En tout cas, ne pas te croiser les bras pendant que tes frères et soeurs sont tués ailleurs. Tu as « compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice. Il fallait donner sa vie pour la combattre », comme je l’ai écrit dans ma pièce Les justes.

     

    Tu te situes entre deux mondes. Tu ne te sens pas à l’aise. Tes parents ont immigré ici. Ils ont trimé dur. Ils se sont adaptés comme ils ont pu. De bonne ou de mauvaise grâce, ils se sont tus. Ils n’allaient pas mordre la main qui les a nourris.

     

    Mais toi, qui es-tu ? Es-tu eux ? Es-tu nous ? Chaque geste, chaque regard, chaque politique dénigrant la culture que tes parents t’ont transmise te mettent hors de toi. La discrimination en tout genre, pas toujours subtile, tu la ressens constamment. Pas besoin d’être opprimé soi-même pour se sentir solidaire des autres opprimés. L’Occident, les Américains et même ton pays d’adoption bafouent tes origines. Leurs bombes tuent aveuglément. Elles détruisent les écoles et les hôpitaux. Tes semblables sont traités comme des sous-hommes.

    Photo: Source René Bolduc L’auteur, René Bolduc, est professeur de philosophie au cégep Garneau.
     

    Il ne s’agit donc pas que de toi. Même si tu es en quête de sens personnel et que tu vis une crise, ta cause se veut noble, elle dépasse ton ego. Se radicaliser ne représente pas un problème en soi. Après tout, c’est bien de cette manière qu’ont agi Gandhi et Martin Luther King. Mais là, tu te sens prêt à tuer. Le meurtre, pour toi, devient logique. Le groupe État islamique t’offre une occasion d’humanitarisme radical. « Plutôt mourir debout que de vivre à genoux », peux-tu lire dans L’homme révolté.

     

    J’ai vécu moi aussi cette double alliance. Je suis né en Algérie de descendants européens. Ma mère est d’origine espagnole, mon père d’origine française. Je suis un pied-noir, un descendant d’Européens venus coloniser l’Algérie. La situation était bien sûr différente ; colonie française, il était bien normal que l’Algérie veuille retrouver son indépendance. J’ai milité en faveur de l’égalité des droits de tous, autant ceux des descendants d’Européens que ceux des Algériens de souche. Je sais, on m’a reproché de n’avoir fait figurer des Arabes qu’en arrière-plan dans mes romans L’étranger et La peste. Je n’ai pas donné de nom à l’Arabe assassiné par Meursault. L’écrivain Kamel Daoud s’est chargé de me le rappeler.

     

    J’ai déjà écrit que la vie était absurde, qu’elle n’avait pas de sens. De ce point de vue, il est vrai qu’il peut sembler tout à fait indifférent de commettre un meurtre ou non : « L’assassin n’a ni tort ni raison. » Je n’ai pas écrit ces mots pour qu’on foute tout en l’air ou qu’on mette fin à sa vie ou à celle des autres. L’absurde ne mène pas au suicide. J’ai défendu l’idée contraire : la vie vaut la peine d’être vécue. Qu’elle n’ait pas de sens préalablement donné demeure une chance à saisir pour nous. Il s’agit de mordre dans la vie, de la saisir à pleines mains, d’expérimenter pleinement ses passions, sa liberté, sa révolte. Quand je parlais d’absurde, je rendais hommage à la vie pleine et entière, sans faux espoirs, mais non désespérée pour autant. Quand on refuse le suicide, on refuse, de la même manière, le meurtre d’autrui.

     

    Tu vois dans le meurtre un moyen de résoudre cet absurde. Cette solution devient à la fois ta raison de vivre et de mourir. Je pense que tu fais erreur. L’absurde ne se résout pas vraiment. On ne peut que le maquiller, se mentir pour le rendre supportable, mais il reste là. « Pour dire que la vie est absurde, la conscience a besoin d’être vivante […] Dès l’instant où ce bien est reconnu comme tel, il est celui de tous les hommes. » Il n’y a que le nihiliste absolu qui puisse se montrer si indifférent à la vie.

     

    Les justes

     

    Je t’invite à lire Les justes, la pièce que j’ai écrite en 1949. Tu feras la connaissance de Kaliayev (Yanek), un personnage qui a réellement existé. En 1905, il a assassiné le grand-duc Serge de Russie, gouverneur de Moscou et oppresseur du peuple. Kaliayev se montre déterminé. Il tente de justifier son meurtre par la logique : « Nous tuons pour bâtir un monde où plus jamais personne ne tuera ! Nous acceptons d’être criminels pour que la terre se couvre enfin d’innocents. » Tuer de hauts responsables pour une cause qu’on croit juste n’est déjà pas simple. Qu’en est-il maintenant de tuer des innocents afin d’installer un pur climat de terreur ? Ce n’est pas simple de se dire : ce ne sont pas des personnes que l’on tue, mais le despotisme, l’impérialisme et l’exploitation qu’ils incarnent. Assassiner 90 personnes assistant à un spectacle rock, des gens déambulant un 14 juillet sur la promenade des Anglais ou des fêtards dans une discothèque d’Istanbul relève d’un nihilisme vulgaire indifférent à la vie. Ces meurtres pensés dans la logique ne feront avancer en rien ta cause. Ils ne font qu’ajouter au malheur du monde.

     

    Ce Kaliayev n’a pas agi non plus en idéologue aveugle. Lors d’une première tentative, il a refusé de lancer la bombe sur le grand-duc, puisqu’il allait du même coup tuer le neveu et la nièce de ce personnage. Il n’a pas reçu l’ordre de tuer des enfants, mais l’ennemi du peuple. La révolution se déshonorerait si elle permettait un tel acte. Saurais-tu, toi, faire preuve de ce sens de l’honneur ? Le personnage de Stepan, ce mal-aimé qui préfère une justice implacable à la vie d’êtres sans défense, s’insurge : « Parce que Yanek [Kaliayev] n’a pas tué ces deux-là, des milliers d’enfants russes mourront de faim pendant des années encore. » C’est ce que j’ai écrit dans ma pièce, mais, dans les faits, personne ne l’avait désapprouvé. Kaliayev se reprendra deux jours plus tard, tuera le grand-duc et épargnera les enfants et même son épouse. Ce qui lui importe avant tout est de mourir en justicier et non en tant qu’assassin. Tuer des enfants et des innocents ferait de toi un assassin.

     

    Tu recherches la justice. Il n’y a rien à dire contre ce noble projet. Ce combat sans fin exige de nous de demeurer en alerte. Le monde ne peut se passer d’hommes révoltés. Ta révolte légitime-t-elle le meurtre ? N’est-ce pas plutôt de la mollesse qui te pousse à agir ainsi ? La révolte qui oublie ses origines généreuses se travestit en pur ressentiment : « Elle nie la vie, court à la destruction. »

     

    Tout comme je me suis toujours opposé à la peine de mort, je récuse cette soi-disant justice qui commanderait le meurtre d’innocents. C’est s’arroger un pouvoir divin que de se permettre de tuer les autres. On ne peut, au nom de principes qu’on absolutiserait, que ce soit l’Histoire ou Dieu, justifier un crime qui serait commandé par une logique impitoyable. Cette liberté totale est un déni de justice.

     

    « Je préfère ma mère »

     

    J’ai écrit dans mes Chroniques algériennes (1958) que, « quelle que soit la cause que l’on défend, elle restera déshonorée par le massacre aveugle d’une foule innocente, où le tueur sait d’avance qu’il atteindra la femme et l’enfant ». Et au moment de l’attribution du prix Nobel, je déclarai à un journaliste : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. » Cette déclaration, volontairement provocante, a été mal comprise. Je n’ai jamais voulu insinuer que la justice n’était pas importante. Je voulais dénoncer ces actes terroristes commis par le FLN drapés de l’auréole d’une soi-disant « justice » indifférente à la vie d’innocents. Je comprends qu’on puisse s’en prendre à des gens ou des lieux qui font partie intégrante d’un système injuste que l’on dénonce. Je peux comprendre qu’on puisse s’en prendre au soldat d’une armée étrangère d’occupation ; en temps de guerre, le soldat ennemi n’est pas assassiné. Mais je ne peux ni comprendre ni accepter qu’on s’en prenne à sa femme ou à ses enfants, et au civil qui, si ça se trouve, peut être d’accord avec toi et s’inscrire en faux contre les décisions injustes de son propre gouvernement. L’injustice que l’on subit n’absout pas le crime que l’on se croit autorisé à commettre. La fin, aussi juste soit-elle, ne saurait légitimer des moyens immoraux.

     

    En légitimant le meurtre, au nom de principes religieux ou politiques, tu enlèves en même temps toute valeur à ces principes. Le révolté s’est donné pour but de mettre fin à une logique de mort qui est insupportable. Il se retrouve, bien sûr, dans une pénible situation. « Il ne peut […] prétendre absolument à ne point tuer ni mentir, sans renoncer à sa révolte, et accepter une fois pour toutes le meurtre et le mal. Mais il ne peut non plus accepter de tuer et mentir, puisque le mouvement inverse qui légitimerait meurtre et violence détruirait aussi les raisons de son insurrection. » En l’absence d’absolu, il agit sans être tout à fait sûr que ses actes soient justifiés.

     

    Que vaudraient des principes qui commanderaient le meurtre d’innocents ? Rien. En défendant ces principes, tu te retires de la communauté des humains où il nous faut pourtant vivre.

     

    Alors, tu vois, je peux comprendre ta révolte. Je comprends que tu veuilles entreprendre une action concrète. Tu es sur le point de commettre une action irréparable. Voudrais-tu vraiment que ta mère meure pour ta cause ?

     

     

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