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    Le Devoir de philo

    La controverse sur la laïcité fait avancer la société

    Georg Simmel voyait dans les conflits un moyen de socialisation

    1 avril 2017 | Guillaume Lamy - Animateur à Canal Savoir, doctorant en science politique à l’UQAM et auteur du livre «Laïcité et valeurs québécoises: les sources d’une controverse» | Le Devoir de philo
    Le philosophe et sociologue allemand Georg Simmel aurait opté pour une solution mitoyenne entre la laïcité libérale et la laïcité républicaine. Il aurait vu d’un bon œil la laïcité mise en avant par Gérard Bouchard.
    Illustration: Tiffet Le philosophe et sociologue allemand Georg Simmel aurait opté pour une solution mitoyenne entre la laïcité libérale et la laïcité républicaine. Il aurait vu d’un bon œil la laïcité mise en avant par Gérard Bouchard.

    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    Où que l’on se trouve, la tension qui se dresse entre ceux qui veulent et ceux qui refusent ne sera jamais rien d’autre qu’une mèche de laquelle dépend l’équilibre de nos vies. Même au coeur des régimes démocratiques, le conflit des idées bouscule les colonnes de nos institutions et embrigade les citoyens dans des expériences de mobilisation politique qui servent bien souvent de marque-page pour la mémoire. Quelle qu’en soit la cause, le conflit sert de pivot sur une ligne du temps : il est ce moment où les vainqueurs s’approprient l’avenir.

     

    Aussi curieux que cela puisse paraître, le philosophe et sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) aurait considéré la controverse de la décennie entourant la laïcité québécoise comme un processus de socialisation, malgré l’évidence des plaies laissées par l’effet de la polarisation sociale.

     

    L’antispécialisation de la sociologie simmelienne

     

    Considéré comme une figure fondatrice de la sociologie, Georg Simmel fonctionnait surtout comme un philosophe éclectique parlant de tout ce qui l’intéressait, chevauchant l’économie, la sociologie, la psychologie et même les analyses culturelles et urbaines. Sa façon de zigzaguer entre les frontières des disciplines fera de lui un éternel marginal en sciences sociales. Par son oeuvre, Simmel a tracé la signature du penseur qui refusait de devenir spécialiste. La raison étant simple : tout expert demeure spécialiste de peu de sujets, et cette immense loupe qu’il finit par maîtriser comme nul autre l’alourdit d’une pudeur académique le poussant au silence la plupart du temps. Pour Simmel, le sociologue devait être formé pour comprendre ce qui se développe sous ses yeux et devait éviter d’être celui qui tisse, comme une araignée, de complexes théories dans lesquelles tous finiraient par s’emmêler sauf lui.

     

    La « normalité » du conflit

     

    Malgré la diversité propre à son oeuvre, Georg Simmel s’est avant tout intéressé à la transformation de la société. À ce titre, avec la science et la technologie, le conflit forme un des agents les plus puissants des mutations sociales. Or, Simmel n’a pas été le seul à parler du conflit. Un autre Allemand avant lui, bien plus célèbre, s’y était adonné dans le menu détail : Marx, pour qui le conflit s’expliquait par l’iniquité des situations économiques. Même si la lutte des classes demeure pertinente pour expliquer l’origine de nombreux conflits sociaux, son angle mort est vaste, et ce schéma n’apporte aucune lumière à la compréhension des conflits entre chiites et sunnites, entre partisans d’équipes sportives, entre des populations qui s’entre-tuent pour une portion de territoire même désertique, etc. D’autres sources, non économiques, alimentent les rivalités tout autour du monde : les religions, les cultures, les idées. En somme, la diversité aménage un vivier, qui, en rassemblant tout ce qui existe, forme des situations conflictuelles.

    Photo: Elias Touil Guillaume Lamy est animateur à Canal Savoir, doctorant en science politique à l’UQAM et auteur du livre «Laïcité et valeurs québécoises: les sources d’une controverse».

    Quand Simmel publie Soziologie en 1908, cet universitaire se retrouve à jeter les bases d’une lecture sociologique (plutôt que thérapeutique) du conflit. L’histoire a su, en effet, démontrer que le conflit n’est pas une pathologie dont il faudrait absolument épargner les sociétés. Cela est d’autant plus vrai que le heurt est parfois inévitable lorsque s’érigent des enjeux concernant la dignité humaine. La turbulence étant souvent préalable aux déblocages des sociétés oppressives ou enlisées, il est facile de comprendre pourquoi Simmel dira qu’il « n’est pas vrai que l’on obtiendrait toujours une vie collective plus riche et plus pleine si l’on en éliminait les énergies répulsives qui sont aussi, considérées isolément, destructrices ». En d’autres mots, les crises observables dans les sociétés humaines ont au moins le mérite de rappeler que le monde n’est pas devenu homogène et qu’il existe toujours une altérité ; c’est-à-dire l’autre nom de l’humanité.

     

    Mais en plus de cela, au début du XXe siècle, l’originalité de l’analyse simmelienne reposait pourtant sur une lecture nouvelle qui prêtait une étrange fonction sociale au conflit : celle de socialiser.

     

    La socialisation par le conflit

     

    Pour Simmel, le conflit a un effet associatif à deux niveaux. Il socialise d’abord en fortifiant l’identité des groupes face à desadversaires, car les individus sont amenés à prendre place dans un contexte de rivalité. L’adversaire commun est le premier marqueur de l’identité groupale. Le deuxième degré de socialisation est plus subtil et s’observe en surplomb de la lutte elle-même : même en situation de conflit, les opposants s’entendent sur des règles de procédures et d’actions. Et tous comprennent que l’enjeu d’une lutte en cours concerne l’avenir collectif. En démocratie, le conflit socialise par l’intériorisation d’une culture politique qui « unit » les adversaires. Même si des pans de la société civile se sont déchirés au sujet du modèle de laïcité à adopter au Québec, en luttant, toutes les familles de pensée ont investi les mêmes institutions (tribunes de presse, cours et assemblées) sans demander à les abolir. Un conflit entre citoyens au sujet de la laïcité ne doit pas être interprété comme une volonté de ne plus avoir d’avenir commun, mais comme une volonté de refonder les règles sociales sur de nouvelles bases. C’est pourquoi Simmel envisageait le conflit comme le « germe de la société de demain ».

     

    Ainsi, concernant nos débats entourant la laïcité, Simmel aurait détecté un conflit entre deux grandes catégories de Québécois. Un groupe plutôt urbain (où la diversité règne), jeune, rassemblant une forte majorité d’immigrants et de non francophones, opposé à un autre groupe, réunissant surtout des citoyens ayant dépassé le mitan de la vie, francophones et fortement présents en dehors des grands centres.

     

    En avançant deux conceptions de la laïcité, l’une ouverte à la présence de symboles religieux chez les fonctionnaires et une autre qui l’est moins, Simmel aurait vu deux familles de pensée épousant différents principes politiques sur ce qui légitime le fondement de la loi. La première, libérale (défendue par le Parti libéral, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse et d’autres), se trouve fortement attachée à la primauté des droits individuels sur le pouvoir des législateurs. Elle peut être qualifiée de tocquevillienne, car elle se fonde sur la volonté de protéger les individus contre les décisions de la majorité. La deuxième, républicaine (défendue par le Parti québécois, les Janettes et le Mouvement laïque québécois et d’autres), juge légitime qu’on restreigne la liberté religieuse dans certaines limites si cela s’opère dans le respect des règles parlementaires traditionnelles tel que c’est le cas à l’Assemblée nationale.

     

    Après le conflit, un sol nouveau

     

    Compte tenu de la diversification croissante de la société, la controverse sur la laïcité québécoise n’en finit plus de se réactiver. Malgré cela, un fait demeure : les sociétés finissent par sortir des pires crises qui les traversent. À long terme, les poussières et débris qui volent dans le sillage des luttes passées retombent, se fossilisent et deviennent des sédiments. Ce sol qui se forme sous nos pieds au jour le jour, on peut le creuser comme le font les archéologues pour remonter le fil de l’histoire politique. Simmel dirait qu’il n’y a pas mieux que le conflit, fait d’une accumulation de victoires et de défaites, pour faire de l’histoire. Mais Simmel redirait aussi que le compromis reste « une des plus grandes inventions de l’humanité », parce qu’il offre une issue positive pour les forces qui s’opposent en leur offrant une légitimité commune pour définir l’avenir collectif.

     

    Simmel aurait ainsi opté pour une solution mitoyenne entre la laïcité libérale et la laïcité républicaine. Il aurait vu d’un bon oeil la laïcité mise en avant par Gérard Bouchard qui proposait de limiter l’interdiction des symboles religieux aux représentants de l’État en position d’autorité (juges, policiers, gardien de prison, président de l’Assemblée nationale), mais pas aux autres. Dans le contexte québécois, cette formule pourrait bien porter le nom de « laïcité de compromis », car elle tente d’aménager une base commune entre les partisans d’un modèle strict dans lequel on interdirait tout symbole religieux chez les représentants de l’État ; et un second, libéral, dans lequel rien ne serait interdit.

     

    Ç’aurait été, aux yeux de ces deux sociologues, un contemporain et un classique, une façon diplomatique de consacrer dans une loi les aspirations à la fois libérales et républicaines des Québécois. À leurs yeux, cela ferait preuve de continuité avec l’identité politique du Québec qui a toujours mélangé des forces opposées réunissant un héritage français et une culture politique anglo-saxonne.

     

    En poussant l’analyse plus loin, on pourrait aussi parier que Simmel verrait dans cette posture intermédiaire une sorte de prolongement de la signature historique des Québécois qui demeurent incapables depuis des décennies de choisir clairement entre une option constitutionnelle et une autre.

     

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