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    Le Devoir de philo

    Et si on remplaçait les élections par des tirages au sort?

    Les élections favorisent les élites affairistes, ce que le tirage au sort permet d’éviter

    18 février 2017 | Geoffroy Mannet - Doctorant en philosophie à l’Université Paris 8-Saint-Denis | Le Devoir de philo
    Dans «La haine de la démocratie», «La mésentente» et «Aux bords du politique», de Jacques Rancière, on trouve de longs passages consacrés au tirage au sort et à l’anarchie.
    Illustration: Tiffet Dans «La haine de la démocratie», «La mésentente» et «Aux bords du politique», de Jacques Rancière, on trouve de longs passages consacrés au tirage au sort et à l’anarchie.

    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    Ci-gît la réforme du mode de scrutin. Ce fut une promesse de campagne de Justin Trudeau et les partis d’opposition à Québec avaient récemment publié une déclaration commune en ce sens.

     

    Le scrutin majoritaire à un tour ne sera donc pas remplacé par le scrutin proportionnel promis.

     

    Partis d’opposition et organisations favorables à la proportionnelle ont dénoncé l’abandon de cet engagement, eux qui comptaient sur elle pour remédier au manque d’expression de la volonté du peuple sous les ors des palais parlementaires.

     

    Pourtant, dans ce vaste débat politique, aucun réformateur déclaré ne semble véritablement interroger le principe même qui veut que l’élection soit, sous une forme ou sous une autre, la panacée démocratique.

     

    Ce silence assourdissant est assez révélateur des interdits et des impossibles qui pèsent sur le sujet dans les régimes représentatifs et libéraux, à droite comme à gauche. Les élus, en particulier, veulent bien modifier le système électoral existant pour le bien du peuple, mais ils ne veulent pas discuter du bien-fondé de ce système avec lui.

     

    Ce n’est pas seulement que les élus cherchent à conserver le système qui les conserve. C’est que, pour eux, l’option électorale va de soi.

     

    Dans la démarche qui est la nôtre, de critique du principe électoral, les travaux du philosophe Jacques Rancière nous paraissent susceptibles de rompre le cercle de l’impossible et de l’interdit qui enferme le débat politique dans la fausse alternative du plus ou moins de représentation et des seules modalités électorales.

     

    Dans La haine de la démocratie, La mésentente et Aux bords du politique, pour ne citer que ces trois livres de Rancière, on trouve, en effet, de longs passages consacrés au tirage au sort et à l’anarchie. La mention du tirage au sort dans une critique de l’élection n’a rien de très surprenant, en revanche, son lien avec l’anarchie peut aiguiser notre curiosité.

     

    La politique n’est pas le gouvernement

     

    Chez Rancière, la politique est anarchique ou n’est pas. Cette proposition peut ébranler certaines de nos certitudes, à commencer par celles qui nourrissent les débats centrés sur les élections.

     

    Elle heurte, tout d’abord, l’idée courante que la politique repose sur un principe d’autorité en vertu duquel une personne ou une institution se fait obéir des autres. La politique serait le rassemblement des hommes sous une autorité supérieure, le gouvernement, alors que l’anarchie signifierait, selon son étymologie grecque, « ce qui est sans commandement et commencement », mais aussi, et par extension, « ce qui est sans gouvernement et gouvernant ».

     

    Cette conception « gouvernementale » de la politique est solidaire du principe électif. Qu’elle soit majoritaire ou proportionnelle, l’élection relève toujours de la désignation du « supérieur » pour gouverner les autres. Élire un représentant revient essentiellement à reconnaître son infériorité, à admettre en acte son incapacité à se gouverner. C’est pourquoi l’élection fut pratiquement et théoriquement considérée pendant des millénaires comme un principeoligarchique de distribution des charges publiques et nullement comme « une forme démocratique par laquelle le peuple fait entendre sa voix ».

     

    L’élection n’est pas une technique de démocratisation des institutions publiques. Elle est une procédure de sélection des gouvernants inégalitaire et antidémocratique.

     

    Ce premier problème se double d’un second : selon quels critères reconnaîtrons-nous le supérieur qui nous gouvernera ? Rancière, à la suite de Platon, énumère sept critères de supériorité qu’il nomme des titres d’autorité. Parmi ceux-ci, nous comptons la richesse, le savoir ou la haute naissance. Tous ces titres qui donnent accès au gouvernement sont donc fondés sur le statut social des gouvernants. Tous, sauf le septième titre, le tirage au sort, qui n’est « fondé sur rien d’autre, écrit Rancière, que l’absence de tout titre à gouverner ».

     

    La politique, ce n’est pas le gouvernement. La politique, c’est le gouvernement de ceux qui ne sont pas désignés en fonction de leur titre à gouverner. Le gouvernement de ceux que rien ne destine au gouvernement. La politique, c’est le « gouvernement anarchique ».

     

    Cela peut sembler bien abstrait. C’est pourtant ce que met concrètement en oeuvre le tirage au sort. Ce dernier ne connaît pas de supérieur pour occuper une charge publique. Il ignore la continuité établie par les titres d’autorité entre une position privilégiée dans la société et le droit à la gouverner. Il est aveugle aux distinctions sociales : à la richesse de Pierre Karl Péladeau comme au nom et à la « belle gueule » de Justin Trudeau. Bref, la logique an-archique du tirage au sort est en tout point opposée à la logique « archique » du principe électif.

     

    La politique n’est pas le pouvoir

     

    Le présupposé anarcho-politique de Rancière heurte également l’idée répandue de nos jours que la politique, sous le couvert du bien commun et de la justice « démocratique », consiste en réalité à répartir le pouvoir, c’est-à-dire les postes d’autorité, selon les intérêts et les valeurs des groupes sociaux dominants. En somme, la politique, c’est « magouille et compagnie ».

     

    Cette conception « sceptique » de la politique-pouvoir opère un décrochage entre le principe électif et sa pertinence politique.

     

    Elle nous semble, cependant, manquer un point crucial. La politique, ce n’est pas House of Cards ou Game of Thrones. Ceux et celles qui rendent la politique identique au désir des grands de prendre le pouvoir confondent sous le même nom deux logiques différentes et opposées : la logique politique et la logique policière.

     

    La police est un concept de Rancière. Elle désigne simplement l’ensemble des manières de constituer la visibilité d’une société en fonction de l’archè.

     

    La « société de cour » et les mazarinades auxquelles nous identifions volontiers la politique répondent précisément à une telle constitution du visible. Elles figurent un monde social entièrement régi par la distribution hiérarchique des groupes qui le composent.

     

    Rancière a pour habitude de résumer la police à la formule « Circulez ! Il n’y a rien à voir ». Ce qui signifie qu’il n’y a rien à voir d’autre que des supérieurs et des inférieurs, des gouvernants et des gouvernés, des élus et des électeurs, etc. La police ne connaît aucun monde commun. Elle ne connaît que des mondes séparés par des fonctions et des rangs.

     

    C’est précisément ce qui la distingue de la politique. La police ne fait voir que des dominants et des dominés, tandis que la politique fait voir de surcroît des égaux. Il ne s’agit donc pas de nier l’existence des rapports de domination, mais de rompre la vision unilatérale qui ne montre qu’eux.

     

    La politique ne gère pas des intérêts différents. Elle confronte des régimes de visibilité opposés.

     

    Le tirage au sort, au contraire de l’élection, permet de rompre la logique sociale qui réserve les charges publiques aux élites. Il ne redistribue pas seulement des positions au hasard : il compose un corps politique aléatoire, un peuple sans archétype économique ou physique, un peuple anarchique.

     

    La politique n’est pas l’État

     

    Enfin, le lien d’identité de la politique à l’« an-archie » heurte l’idée plus sophistiquée et formulée de longue date par les anarchistes historiques eux-mêmes que la prétention politique de représenter le bien commun remplit la fonction idéale dont le pouvoir a besoin pour masquer son essence.

     

    Cette critique sociale de la politique transforme cette dernière en théâtre d’ombres dont la vérité cachée résiderait dans un arrière-monde socioéconomique.

     

    Marx, notamment, aura durablement contribué à installer dans le paysage critique cette dénonciation de la politique-spectacle.

     

    Rancière note toutefois qu’elle aura joué un rôle d’une « extraordinaire ambiguïté » au cours des deux derniers siècles de luttes et de créations révolutionnaires.

     

    D’un côté, la critique sociale de la politique ou, plus exactement, ses appropriations collectives auront paradoxalement permis de manifester la politique en dehors des instances étatiques auxquelles cette même critique l’avait pourtant limité : la politique s’est retrouvée à l’usine, au bureau, à l’école, au foyer, dans les rues et sur les places, etc.

     

    De l’autre, cette critique aura rempli la fonction conservatrice de dénier une quelconque valeur à ces mêmes manifestations politiques extraparlementaires. Jadis prisée par les partis et les États « ouvriers » pour disqualifier les luttes non prioritaires, cette critique sociale permet de nos jours à l’économisme libéral d’expliquer la sphère politique par la sphère économique, les décisions de l’une par les seules nécessités de l’autre.

     

    Le tirage au sort représente une solution de rechange à la politique telle que conçue par les orthodoxies marxistes d’antan et par les orthodoxies capitalistes d’aujourd’hui.

     

    En désignant fortuitement ceux et celles qui n’auraient jamais exercé autrement des charges publiques, le tirage au sort constitue un peuple entre deux bords : le bord juridique qui le réduit au droit et à des institutions d’experts d’une part, le bord social qui le réduit aux classes pauvres et des institutions de contrôle d’autre part. « Les sujets politiques, affirme Rancière, se définissent toujours par un intervalle entre des identités, que ces identités soient déterminées par les rapports sociaux ou par les catégories juridiques. »

     

    Le peuple politique est un peuple de dés-identifications. Le tirage au sort est une opération de dés-identification du peuple. L’élection, quant à elle, est la synthèse pratique des bords juridique et social de nos systèmes représentatifs. Elle identifie les élus et les classes dominantes au sujet de droit rationnel et responsable pour former le « bon peuple » des modernes et des experts. En retour, elle assimile au « mauvais peuple » arriéré et violent un socle croissant de citoyens pauvres ou précaires qui ne votent pas ou ne votent pas bien.

     

    Que des candidats anti-systèmes et généralement affairistes profitent de la situation créée par un moyen de promotion des élites privées pour qu’elles s’enrichissent au détriment des électeurs n’a rien de très étonnant. Ce qui devrait nous étonner, en revanche, c’est l’obstination que nous mettons à ne pas voir combien ce moyen — l’élection — favorise l’ascension de ces affairistes.

     

    Le tirage au sort ne permettra pas à lui seul de contrecarrer le désir de pouvoir des « professionnels de la brigue », comme les nomme Rancière. Mais au-delà des conditions auxquelles les défenseurs du système électoral assortissent sa mise en oeuvre — rotation des charges, mandat court et non cumulable dans le temps, décentralisation et relocalisation des lieux de délibération et de décision, etc. —, le tirage au sort soulève la question, proprement anarchique, qui se pose périodiquement à toute communauté politique : que signifient « commander » et « gouverner » pour une communauté de citoyens égaux qui se définissent par le refus de l’un et de l’autre ?

     

    À ce problème entre égalité et inégalité, la réforme du mode de scrutin proposait une représentation plus fidèle des rapports inégalitaires qui règlent la société civile ; le tirage au sort, a contrario, oppose la mise en place de rapports égalitaires qui dérèglent ceux de la société civile. Pour Rancière, le débat politique ne se situe donc pas entre deux modes de scrutin, il se situe entre deux formes de suffrage : l’élection ou le tirage au sort.

     


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