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    Le Devoir de philo

    Peut-on défendre Heidegger?

    4 février 2017 | Jean Grondin - Professeur de philosophie à l’Université de Montréal | Le Devoir de philo
    Ce que l’on peut reprocher à Heidegger, c’est sa naïveté et son absence de sens politique: le tournant spirituel dont il rêvait n’était pas du tout celui que les nazis mettaient en œuvre. Il s’en est rendu compte au plus tard en 1938.
    Illustration: Tiffet Ce que l’on peut reprocher à Heidegger, c’est sa naïveté et son absence de sens politique: le tournant spirituel dont il rêvait n’était pas du tout celui que les nazis mettaient en œuvre. Il s’en est rendu compte au plus tard en 1938.

    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    Une nouvelle affaire Heidegger accapare l’opinion. La publication de ses Cahiers noirs dans les tomes 94 à 97 de ses oeuvres révélerait pour la première fois l’antisémitisme du philosophe dont on sait qu’il fut un partisan du national-socialisme en 1933. Pour ses détracteurs et bien de ses lecteurs, c’est un scandale. C’est que l’on a longtemps cru au mythe selon lequel Heidegger aurait été nazi sans avoir été antisémite.

     

    Il y avait des raisons de le penser : il a eu d’éminents maîtres juifs, dont Husserl, à qui il a dédié Être et temps, et Rickert, qui a dirigé ses deux thèses, de brillants élèves juifs, dont Strauss, Löwith, Marcuse, Anders, Jonas et Levinas, et au moins une maîtresse juive qui deviendrait aussi célèbre, Hannah Arendt, laquelle a mis un point d’honneur à défendre son maître après la guerre. De plus, Heidegger ne reprenait jamais les attaques antisémites des nazis dans ses textes politiques quand il fut recteur en 1933-1934. Il n’y avait aucun texte antisémite de lui, comme on en trouve chez de Man, Blanchot, Céline ou Frege. D’où le mythe d’un nazi fervent qui n’aurait pas été antisémite.

     

    Il était naïf de le penser et les Cahiers nous le confirment. Donc oui, Heidegger a été nazi et antisémite, du moins jusqu’à un certain point qu’il nous faudra préciser. La surprise eût été qu’il ait pu être nazi sans être (au moins un peu) antisémite.

    Photo: Claude Lacasse Université de Montréal Jean Grondin est professeur de philosophie à l’Université de Montréal.
     

    Qui est Heidegger ?

     

    Pourquoi se soucier d’un obscur philosophe allemand qui aurait été nazi et antisémite ? C’est que Heidegger est par ailleurs l’un des grands et des plus influents philosophes du XXe siècle. Sans lui, plusieurs avancées philosophiques sont impensables, dont l’existentialisme de Sartre et Camus, l’herméneutique de Bultmann, Gadamer et Ricoeur, la déconstruction de Derrida et la généalogie de Foucault. D’autres penseurs des horizons les plus divers se sont inspirés de sa pensée : outre ses élèves juifs déjà nommés, dont aucun n’a jamais renié sa dette philosophique envers lui-même si tous ont eu à le critiquer, c’est le cas de Steiner, Finkielkraut, Rorty, Vattimo, Marion et Taylor.

     

    Sans le savoir, le citoyen moyen reste marqué par sa pensée : sa propre existence est d’abord animée par une éthique de l’authenticité, où Taylor a reconnu l’une des aspirations majeures du dernier siècle et dont on sait l’ascendant sur les jeunes, mais que Heidegger fut l’un des premiers à développer dans Être et temps ; la critique devenue usuelle de l’hégémonie de la pensée technoscientifique doit pour sa part beaucoup à sa seconde pensée, qui cherche à explorer un rapport moins agressif par rapport à l’être (tout l’écologisme en découle) afin d’éviter une dévastation de notre bonne vieille terre (Heidegger est attaché à cette idée de terre, qu’il entend à partir de Hölderlin, mais où les inquisiteurs soupçonnent trop vite un écho à l’idéologie du terroir et du sang des nazis).

     

    Sur ces questions comme tant d’autres, dont la prise de conscience de l’ampleur du nihilisme auquel semble aboutir notre culture, Heidegger reste un maître exceptionnel qui influence jusqu’à ses dénigreurs, nombreux, et d’autant que le succès d’un penseur dont on sait qu’il fut nazi en irrite avec raison plus d’un.

     

    Que sont ces « Cahiers noirs » ?

     

    Si les polémiques autour de Heidegger sont récurrentes, c’est qu’elles posent une question de fond : comment un philosophe de sa stature a-t-il pu prendre parti pour Hitler ? Peut-on dissocier l’oeuvre de la personne ? Ces questions sont fondamentales. L’intérêt des Cahiers noirs est de nous aider à y répondre.

     

    Que sont d’abord ces Cahiers, non traduits et que n’ont pas toujours lus ceux qui en parlent ? C’est un ensemble de carnets (dits noirs à cause de leur reliure de cuir noir) dans lesquels Heidegger consignait les réflexions qui lui venaient spontanément à l’esprit. Il y a en tout 34 de ces carnets qui promettent de remplir huit tomes de l’oeuvre complète (GA). Les tomes parus couvrent les années 1931 à 1948, cruciales parce que l’on peut maintenant mieux savoir ce que Heidegger a pensé avant l’arrivée des nazis, pendant leur règne et après la fin de la guerre, et d’autant que c’est une période au cours laquelle il n’a presque pas publié, bien qu’il ait beaucoup écrit.

     

    Ce sont des textes d’un réel intérêt historique, biographique et philosophique, dont la lecture peut toutefois être pénible. Heidegger y râle beaucoup : il se plaint de l’incurie de son époque, de celle des nazis eux-mêmes, qu’il critique plus souvent qu’il ne défend, des historiens qui n’entendent rien au cours des choses, etc. Il se lâche en quelque sorte et dit tout haut ce qu’il pense de la médiocrité ambiante.

     

    Heidegger n’est pas le seul de son époque à croire vivre une période de déclin. On pensera au best-seller de Spengler sur Le déclin de l’Occident (1918), dont Heidegger parle un peu et dont il partage généralement le verdict, tout en estimant mieux saisir les raisons de ce déclin avec sa pensée de « l’histoire de l’être » qui trouve dans ces Cahiers ses premières ébauches.

     

    La propagande de guerre nazie

     

    Évidemment, le commun des lecteurs est moins intéressé par les subtilités de cette nouvelle philosophie que par ce que ces Cahiers pourraient révéler au sujet de l’engagement nazi du penseur (la fascination de la culture populaire pour tout ce qui a trait au nazisme y contribue aussi). On peut pardonner à celui qui n’a pas lu ces Cahiers de croire qu’ils regorgent de salves antisémites, car c’est sur elles que l’attention médiatique s’est précipitée. La vérité est que les textes où affleure un certain antisémitisme, dont on ne saurait atténuer la réalité, sont assez rares dans les Cahiers. On n’en trouve qu’une douzaine dans les 1800 pages des Cahiers, occupant en tout moins de trois pages.

     

    Ces textes d’un autre âge, où l’antisémitisme était répandu et pas seulement en Allemagne, sont abjects et fourmillent de stéréotypes stigmatisant la pensée « calculatrice » et le caractère « magouilleur » des Juifs (Heidegger fustige non moins durement et plus souvent encore les « manigances » des églises chrétiennes).

     

    Ce que l’on ne souligne jamais, c’est que l’on ne trouve aucun texte antisémite dans le premier tome,qui correspond aux années 1931-1938. Si cela est révélateur, c’est que c’est dans ce tome que Heidegger justifie en long et en large son engagement. Il est persuadé que l’heure d’un « réveil » a sonné pour les Allemands, mais il n’y parle à aucun moment de l’antisémitisme des nazis. Y a-t-il vu, comme l’a aussi pensé Aron quand il était à Berlin en 1933, une simple arme de propagande électorale sans conséquences politiques (Mémoires, p. 76) ?

     

    Dans ce qui est incontestablement un autoaveuglement, Heidegger ne semble pas y avoir vu un aspect essentiel du « sursaut » allemand auquel il se rallie avec fracas quand il devient recteur en 1933. Il démissionne toutefois de son poste en avril 1934, donc avant la Nuit des longs couteaux du 30 juin 1934, quand Hitler fait assassiner ses rivaux, révélant par là la nature criminelle de son régime qui pouvait jusqu’alors s’autoriser d’une relative légitimité démocratique. Dès 1938, Heidegger décrit son engagement comme une illusion : « Au cours des années 1930-1934, j’ai vu dans le national-socialisme la possibilité du passage vers un nouveau commencement dans la lecture que j’en ai proposée » et « par-là, j’ai méconnu et sous-estimé ce “ mouvement ” dans sa réalité véritable » (GA 95, 408).

     

    Seulement, le cas de Heidegger n’est pas simple, la « pleine reconnaissance de cette première illusion » ne l’empêche pas de continuer « à affirmer philosophiquement la nécessité de ce mouvement », car celui-ci serait « indépendant de ses figures actuelles et visibles ». C’est qu’il continue d’espérer une révolution de notre rapport à l’être, même si, désillusionné, il juge qu’elle est devenue invraisemblable pour des siècles encore (son grand souci durant cette période sera d’ailleurs de sauvegarder ses manuscrits pour qu’ils puissent être entendus dans 300 ans).

     

    Ce que l’on peut reprocher à Heidegger, c’est sa naïveté et son absence de sens politique (lequel ne courait pas les rues dans la détresse des années 1930) : le tournant spirituel dont il rêvait n’était pas du tout celui que les nazis mettaient en oeuvre. Il s’en est rendu compte au plus tard en 1938, et peut-être dès 1934 quand il a démissionné du rectorat.

     

    Or, c’est aussi à partir de 1938-1939 que l’on commence à trouver des textes à teneur antisémite dans les Cahiers. Comment expliquer cette apparition tardive ? Il faut savoir que ces années furent celles où les nazis ont intensifié leur propagande antisémite : comme l’a rappelé l’historien anglais N. Stargardt (The German War, 2015, p. 197), les nazis ont alors voulu convaincre les Allemands que c’était la « juiverie mondiale » (terme que reprend à ce moment Heidegger), avec ses « manigances », qui avait incité les Alliés à faire la guerre à l’Allemagne. Cette croisade antisémite infeste plusieurs textes de Goebbels, dont son brûlot infâme du 16 novembre 1941, « C’est la faute des Juifs ! », où la « juiverie » est tenue responsable du « déclenchement et de l’extension de la guerre » (sic).

     

    Les Cahiers de cette période démontrent que Heidegger fut hélas dupe de cette démente propagande de guerre qui présentait Hitler comme un leader qui cherchait la paix, mais dont les propositions de paix étaient toujours rejetées par les Alliés à cause de l’influence qu’exerçaient sur eux les Juifs. Pour cette propagande perverse, c’était aussi le « judéo-bolchévisme » qui était responsable de l’ouverture du front Est et de la guerre avec la Russie. À l’époque, comme le souligne Stargardt, les évêques catholiques allemands ont publiquement appuyé cette « guerre défensive » contre la Russie.

     

    En dépit de ses critiques désabusées de la réalité du régime et notamment de son biologisme racial, Heidegger a été influencé par cette propagande, et d’autant qu’il était naturel pour un « patriote » comme lui de se solidariser avec la cause de son pays en temps de guerre. Il faut se souvenir que ses deux fils étaient alors au front. Pourquoi devaient-ils se battre ? Réponse : à cause de la « juiverie mondiale » dont Heidegger dit dans un des passages incriminants des Cahiers qu’elle est « toujours insaisissable et que malgré tout son pouvoir, elle ne doit pas du tout participer aux actions guerrières alors que nous n’avons d’autre choix que de sacrifier le meilleur sang de notre peuple » (GA 96, 262).

     

    On peut dire que c’est un texte antisémite, mais on peut aussi l’entendre sur un plan plus personnel : les Juifs étaient quotidiennement dépeints comme les responsables des maux dont souffrait alors l’Allemagne, au premier rang desquels il y avait le bombardement des populations civiles dont la propagande nazie faisait son miel. Cette propagande déformait évidemment les faits du tout au tout (quant à l’information qui circulait sur les camps, elle était décriée comme de la propagande alliée et « juive »). C’était cependant la seule version des faits à laquelle Heidegger avait accès. Il vivait dans une société extrêmement totalitaire contrôlant tous les moyens de communication. Cela ne l’honore pas, mais Heidegger a été victime de sa puissante propagande et de son propre aveuglement au sujet de la révolution dont l’Occident aurait besoin. Il faut tenir compte de cette situation de détresse quand on condamne aujourd’hui Heidegger depuis le confort de nos écrans d’ordinateur grâce auxquels nous avons commodément accès à plusieurs sources d’information. Heidegger n’avait pas ce privilège. Que celui qui n’a jamais été victime de la propagande dans un régime totalitaire et meurtrier lui lance la première pierre.

     


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