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    Le Devoir de philo

    Papineau: non à une «petite nationalité néo-canadienne», oui à une «fédération continentale»

    21 janvier 2017 | Yvan Lamonde - Professeur émérite de l’Université McGill, l’auteur publiera au printemps un essai, «Un coin dans la mémoire. L’hiver de notre mécontentement» (Leméac), sur le rapport des Québécois au passé. | Le Devoir de philo
    Louis-Joseph Papineau, un homme qui a observé et a façonné la vie politique du Bas-Canada.
    Illustration: Tiffet Louis-Joseph Papineau, un homme qui a observé et a façonné la vie politique du Bas-Canada.

    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    On pourrait dire, sans le trahir, qu’au terme de sa vie et de sa pensée, Louis-Joseph Papineau (1786-1871) finit par opter pour une minorisation linguistique, entre autres, dans une république américaine anglophone plutôt que dans un Empire britannique monarchique anglophone. À une confédération canadienne dont on débat depuis un moment, il dit préférer une fédération continentale des républiques des Amériques, dans laquelle un Québec annexé constituerait deux ou trois États des États-Unis, deux ou trois étoiles de plus sur le Star Spangled Banner.

     

    Cette position de Papineau est méconnue pour la raison pratique qu’il n’a rien publié de substantiel entre 1850 et 1867 et que ce n’est que dans sa correspondance privée avec Amédée, rendu publique récemment, qu’il en détaille les tenants. Pour la raison politique aussi, sans doute, que, marginalisé depuis 1849 et retiré de la politique depuis 1854, Papineau aurait surpris et vraisemblablement peu séduit avec une telle position.

     

    Conférence testamentaire

     

    Ses contemporains n’ont donc pas connu cette évolution de sa pensée, mais ils ont pu s’en donner un aperçu par la conférence publique qu’il fait, quelques mois après l’entrée en vigueur de la Confédération, à l’Institut canadien de Montréal, en décembre 1867, laquelle sera diffusée dans la presse libérale et publiée en brochure. Il y affirme « ses convictions et [sa] foi politiques » et déclare faire siennes les « bonnes doctrines politiques » de 1776 et de 1789. À la lumière de ces principes, il fait le bilan des luttes parlementaires et constitutionnelles menées sous huit gouverneurs différents de 1791 à 1867.

    Photo: Norbert Robitaille L’auteur Yvan Lamonde est professeur émérite de l’Université McGill.
     

    Il reconnaît avoir toujours cru en l’intérêt des « établissements nouveaux en Amérique » de « demander leur émancipation le plus tôt possible, et d’acquérir tous les avantages et tous les privilèges de nationalités nouvelles, tout à fait indépendantes de l’Europe ». Connaissant bien l’histoire des États-Unis et conscient des mouvements migratoires vers le Bas-Canada et vers l’ouest du Haut-Canada, il pense dorénavant la nationalité dans la réalité américaine de l’immigration. Il se dissocie de ceux « qui parlent de la création d’une nationalité nouvelle, forte et harmonieuse, sur la rive nord du Saint-Laurent et des grands lacs », d’une nationalité qui serait « déjà toute formée » et « confinée dans ses limites actuelles ».

     

    L’homme qui observe et façonne la vie politique du Bas-Canada depuis 50 ans estime que la nationalité qui s’annonce sera marquée par l’immigration, comme dans le cas de toutes les nations américaines, et qu’elle sera faite « de toutes les races d’hommes qui, avec leurs mille croyances religieuses, grand pêle-mêle d’erreurs et de vérités, sont poussées par la Providence à ce commun rendez-vous pour fondre en unité et fraternité toute la famille humaine ».

     

    Pour l’homme de 80 ans qui croit encore à des utopies, ce « fait » est « trop évident sur toute l’étendue de l’Amérique et dans toute son histoire, depuis sa découverte par Colomb ». C’est sur « cette base solide » que « l’homme du Nouveau Monde » doit « asseoir la société nouvelle et ses nouvelles institutions », doit asseoir toute idée de fédération et de « nationalité colombienne ».

     

    Nationalité colombienne

     

    À vrai dire, c’est depuis 1854, depuis son retrait de la politique et l’intensification de sa correspondance à partir de Montebello, que Papineau esquisse cette idée non pas d’une nationalité « néo-canadienne mixte », mais d’une nationalité mixte, certes, mais américaine. Il écrit à Amédée le 31 décembre 1854 : « Il se forme une nouvelle et grande nationalité, mais elle n’est pas celle du Massachusetts, du Connecticut, du Vermont, de la Delaware, etc., et prêcher la petite nationalité néo-canadienne, c’est repousser l’annexion, qui est aussi certaine que désirable, et où doit se former une nationalité colombienne, car c’est au génie super-éminent de celui-là qu’il a été donné de préparer le berceau où devaient naître et croître les vertus de Washington et le génie de l’auteur de la déclaration d’Indépendance, non des treize colonies seulement, mais de l’humanité entière. Il révélait les droits politiques communs à l’homme de toute race et de toute couleur. »

     

    Papineau refuse que « la petite » nationalité canadienne devienne prétexte à repousser l’annexion à laquelle il adhère depuis 1849 et pour laquelle il persiste et signe toujours. Papineau favorable à l’annexion du Canada et du Bas-Canada aux États-Unis ? Comment, pourquoi ? Parce que depuis 1815 les moyens d’opposition coloniale ont échoué : les luttes constitutionnelles, la stratégie de non-consommation des biens importés, la résistance en 1837, l’insurrection en 1838 dont il s’est dissocié, l’opposition aux projets d’Union en 1811, en 1823, en 1840, le refus du gouvernement responsable qui ne peut l’être dans une colonie où le gouverneur conserve un droit de veto. Cette stratégie de l’annexion relève-t-elle d’une logique du désespoir et de la défaite ? Non. Parce que Papineau persiste à chercher un avenir pour sa patrie.

     

    Le pouvoir d’attraction républicain

     

    Depuis la fin des années 1820, Papineau n’a plus d’attente du côté de Londres et de la monarchie. Son modèle est celui de la république voisine, d’où il a tiré trois revendications : la nécessité pour une colonie en émancipation de contrôler son budget et sa taxation par sa représentation ; le principe électif qui exige que les responsables rendent des comptes, y compris les sénateurs étasuniens auxquels devraient ressembler les conseillers législatifs locaux, nommés et voix de leur maître ; le fait qu’il ne peut y avoir de colonialisme dans la république voisine, car dès qu’un territoire compte plus de 60 000 habitants, il peut demander son entrée dans l’Union.

     

    C’est en fonction de cette dernière réalité que Papineau n’a pas joué la carte de l’appel au principe des nationalités, principe propre aux sociétés européennes. C’est vraisemblablement aussi parce qu’il conçoit que le Bas-Canada n’a pas les moyens d’une politique de souveraineté de ce type. Tel est le modèle de fédéralisme à souveraineté généreuse pour les États qui se mue en option annexionniste en 1849 et qui prévaudra chez Papineau.

     

    L’annexion permettra d’être là où il faut être quand on n’attend plus rien ni de la monarchie ni de l’Empire britannique, mais que l’avenir peut venir d’une république prometteuse. Il écrit à Amédée le 15 décembre 1856 : « Ces exemples ne sont-ils pas décisifs des avantages de l’annexion le plus tôt possible ? et de l’association à ce qui sera demain le plus noble théâtre intellectuel et le plus heureux état politique qu’il y ait au monde, au lieu de l’état colonial ? »

     

    Il s’agirait d’un autre type d’état colonial, républicain, à souveraineté plus large pour les États, avec des sénateurs élus comme les représentants au Congrès, mais… anglophones. Et donc avec une perspective d’assimilation linguistique et culturelle. De ce point de vue, l’exemple de la Louisiane ne comportait en 1850 aucune ambiguïté. Faute de pouvoir parler français à la Chambre des représentants et au Sénat, et bientôt dans ces nouveaux États mêmes, les « Quebecers » incarneraient, explique-t-il à Amédée le 24 décembre 1856, « l’esprit français » : « Colonie, notre nationalité sera étouffée et extirpée par la violence et l’insulte. État, elle se modifiera lentement par l’assimilation, ayant autant et plus à donner pour faire naître l’esprit français littéraire, artistique et éminemment social autour d’elle, et à emprunter pour devenir plus active et industrieuse qu’elle n’est. »

     

    Une idée d’Amédée

     

    C’est Amédée qui, en 1842, avait soufflé à son père l’idée de la « confédération continentale » : « Ce qui est si désirable, ce qui peut seul faire le bonheur et la paix permanents des Canada comme de l’Amérique, ce que j’appelle de tous mes voeux, ce que Le Canadien et d’autres amis de leur pays semblent redouter, ce qui fait l’horreur des loyalistes et du gouvernement anglais, l’agglomération de toutes les sections de l’Amérique en une seule vaste république ; une Confédération continentale, une par son esprit et ses lois, une par ses institutions sociales et politiques, sera. Toute l’histoire passée du Nouveau Monde l’enseigne d’une manière irréfragable. Le doigt de Dieu nous y conduit. Les ennemis comme les amis de l’Humanité, le gouvernement anglais lui-même, travaillent sans cesse et en aveugles à cette oeuvre gigantesque. Laissez passer la justice de Dieu. »

     

    Sa vie durant, Papineau est demeuré « patriote », c’est-à-dire critique du colonialisme et du système monarchique britannique. Durablement critique des projets d’union, y compris de celui de 1840, il ne pouvait pas ne pas voir que la Confédération n’était plus seulement une union du Haut et du Bas-Canada, mais une union des colonies britanniques d’Amérique du Nord qui donnait un tour plus définitif et irréversible à la minorisation du Québec. Mixte pour mixte, mieux valait pour Papineau une société « non coloniale », républicaine et étasunienne, qu’une société mixte coloniale, monarchique et britannique comme celle qu’il avait connue et combattue depuis au moins 1823.

     

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