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    Le Devoir de philo

    Le remède rationaliste de Popper au conservatisme populiste

    Le philosophe a mis au jour les fondements épistémologiques de certaines doctrines politiques

    15 octobre 2016 | Laurent Jodoin - Docteur en philosophie des sciences (Paris I), chargé de cours à l’Université de Montréal et membre associé au CIRST | Le Devoir de philo
    Karl Raimund Popper, sans doute le philosophe des sciences le plus influent du XXe siècle, a analysé les fondements épistémologiques de certaines doctrines politiques, dont le totalitarisme.
    Illustration: Tiffet Karl Raimund Popper, sans doute le philosophe des sciences le plus influent du XXe siècle, a analysé les fondements épistémologiques de certaines doctrines politiques, dont le totalitarisme.

    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    Il est tentant de voir, dans la candidature de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine, la preuve d’une carence fondamentale de la démocratie et de se ranger du côté de Churchill, pour qui elle constitue « le pire régime à l’exception de tous les autres qui ont été essayés dans l’histoire ». Plusieurs s’entendent pour dire que le milliardaire américain est l’héritier, voire la conséquence, d’une montée du conservatisme dans le paysage politique américain. Il est considéré par plusieurs comme dogmatique et démagogue, ou même comme l’« ennemi public numéro un » (Guy Taillefer, Le Devoir, 23 juillet 2016). C’est pourquoi il est nécessaire de faire l’examen (et la critique) du courant de pensée dont lui et ses partisans se réclament.

     

    Karl Raimund Popper (1902-1994), sans doute le philosophe des sciences le plus influent du XXe siècle, a analysé les fondements épistémologiques de certaines doctrines politiques, dont le totalitarisme. Né à Vienne, il a fui le nazisme pour s’installer, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en Angleterre. Son apport le plus durable est son critère de démarcation entre science et non-science, s’inspirant de la comparaison de deux théories phares, la mécanique quantique et la psychanalyse freudienne. Dans La société ouverte et ses ennemis (1945), il souhaite défendre la liberté et la démocratie en s’attaquant entre autres à la théorie de Platon présentée dans La république, qu’il juge être une apologie déguisée du totalitarisme.

    Est rationaliste celui qui n’admet comme recevable que ce qui peut être reconnu comme tel par une intelligence strictement humaine
     

    Il reprocherait aujourd’hui à certains « conservateurs » de rejeter le changement, pour ne pas dire le progrès, et de s’en défendre dans un refus du dialogue. Il prescrirait plutôt une attitude (idéalisée) proche de celle des scientifiques dans leur recherche de la vérité.

     

    Quel rationalisme ?

     

    Le rationalisme, terme embrassant une pléthore de sens, peut autant désigner une secte théologique qu’une doctrine philosophique ou une attitude intellectuelle. La doctrine philosophique a une portée ontologique, en ce qu’elle porte sur la nature du monde et prétend que rien n’existe qui n’ait sa raison d’être. On l’oppose souvent à l’empirisme, et sa signification (épistémologique) porte alors sur les sources de la connaissance, lesquelles proviendraient de la raison d’abord, avant l’expérience. En ce qui concerne l’attitude intellectuelle, est rationaliste celui qui n’admet comme recevable que ce qui peut être reconnu comme tel par une intelligence strictement humaine, à l’exclusion des révélations ou dogmes en retrait des réalités accessibles aux moyens de connaissance naturels ou techniques.

    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Laurent Jodoin
      

    Le rationalisme de Popper se rapporte davantage à cette attitude, semblable à celle du scientifique, qui consiste « à résoudre le plus grand nombre possible de problèmes par le recours à la raison, c’est-à-dire à la pensée lucide et à l’expérience plutôt qu’aux émotions et aux passions ». Être rationaliste reviendrait à reconnaître les limites de nos connaissances et admettre que l’erreur peut être de notre côté : « c’est être disposé à un effort et, s’il le faut, à un compromis pour parvenir à la vérité dans des conditions susceptibles de rallier la majorité de l’opinion ». Comme le dit un autre philosophe des sciences du XXe siècle, Gaston Bachelard, la « vérité est dans le travail de l’expérience par l’activité rationnelle ». S’il y a quelque chose comme une « vérité objective », elle ne peut être atteinte (ou approchée) qu’au prix de la collaboration et de la confrontation des idées.

     

    Popper oppose donc le rationalisme à l’irrationalisme, qui place l’individu devant la pensée, et les émotions et les passions devant la raison et l’expérience. Ce dernier puise dans le mysticisme et dans la « nostalgie de l’unité perdue et de l’abri du tribalisme ». Les irrationalistes récusent le rôle déterminant de la raison en sciences et a fortiori dans les autres domaines de l’activité humaine. Mais où l’irrationalisme a un avantage par rapport au rationalisme, c’est dans l’impossibilité pour ce dernier de justifier rationnellement sa propre position, d’en fournir une preuve par le raisonnement ou l’expérience, au risque de tomber dans un cercle vicieux. Le rationaliste aurait pour ainsi dire une foi irrationnelle en la raison.

     

    Or, selon Popper, ce n’est pas une raison pour capituler devant l’irrationalisme. Choisir le rationalisme est une décision d’ordre moral. Car elle peut avoir une profonde influence sur notre attitude à l’égard des autres hommes et des problèmes de la société. Puisque l’aspect critique est primordial dans le rationalisme que défend Popper, il en découle, selon lui, une obligation morale de défendre les institutions destinées à protéger la liberté de pensée et de critique (presse, université, justice). En revanche, l’irrationalisme refuse toute discussion et, ce faisant, contribue à séparer les hommes en deux catégories : ceux qui « nous » sont proches et tous les autres. Cette ségrégation mène presque invariablement à l’anti-égalitarisme, dont l’appel aux émotions et aux passions ne pourra pallier.

     

    Quel conservatisme ?

    Le dédain des conservateurs pour les théories politiques rend souvent plus opaque la défense de leurs positions
     

    Le mot « conservatisme » est aussi un terme polysémique et on le confond bien souvent avec toute une panoplie d’idéologies de droite, comme le fascisme. Il convient toutefois de le définir par la conjonction de trois doctrines principales. La première, et la plus évidente, est le traditionalisme, qui prône la continuité en politique, le maintien des institutions et pratiques existantes, et qui se fait le relais de la suspicion face au changement. La seconde est un scepticisme politique qui récuse la possibilité d’obtenir des résultats désirables en politique par des théories et des structures abstraites et rationnelles. La troisième doctrine est ce qu’on peut appeler l’organicisme, selon lequel l’être humain et la société seraient organiquement ou intrinsèquement reliés, en sorte qu’il n’y aurait pas de nature humaine universelle.

     

    Le dédain des conservateurs pour les théories politiques rend souvent plus opaque la défense de leurs positions. On peut néanmoins associer, à certains égards, les idées de Platon et d’Aristote à ce courant de pensée. Mais c’est avec Edmund Burke, grand critique de la Révolution française, qu’il atteint sa maturité. Aujourd’hui, plusieurs partis et hommes politiques s’en réclament, sans toutefois adhérer clairement à ses trois principales doctrines. La défense du traditionalisme, par exemple, semble plutôt se faire par le menu selon un programme (de droite) mêlant religion et économie de marché. Il est loin d’être évident, en outre, que ceux et celles s’affichant comme « conservateurs » puissent vraiment ancrer leurs positions politiques dans une continuité historique ou les justifier en tirant des leçons de l’histoire. On constate donc la diversité des idées politiques, mais aussi la divergence entre l’affiche et la pratique au sein du mouvement conservateur.

     

    Malgré certaines incongruités, on peut cerner au sein de ce mouvement un ensemble d’idées plus ou moins cohérent. Et plus particulièrement au sein du conservatisme populiste, que l’on peut caractériser par l’apologie de l’opinion (doxa, vox populi) et d’une méfiance exacerbée à l’endroit de la science en général, et même face à l’expertise, qui se traduit par une sorte de dégoût pour la figure de l’intellectuel (et tout ce qui s’en rapproche). On peut aller jusqu’à dire que cette méfiance s’adresse à tout raffinement de la pensée. Pensons, par exemple, à George W. Bush, qui se targuait de ne pas lire les journaux, et à Sarah Palin, prétendant le faire sans toutefois pouvoir en nommer un seul. Ce genre de scepticisme provient sans doute d’un glissement du scepticisme politique caractéristique du conservatisme, mais il ne peut en être, en toute rigueur, une conséquence logique. D’ailleurs, à moins de verser dans un dogmatisme hostile à tout changement, le tenant du conservatisme (selon la définition précédente) se doit d’appuyer ses décisions sur des connaissances historiques. Cela ne signifie toutefois pas que le « conservateur » s’impose le même devoir.

     

    Des exemples contemporains

     

    Le Parti conservateur du Canada de Stephen Harper a su, dans les dix dernières années, remodeler l’image du pays par l’imposition d’un programme politique bien défini. Le professeur Christian Nadeau a montré que ce parti a tenté de fondre les différentes doctrines conservatrices en une seule et que sa « philosophie » se distinguait du conservatisme (défini plus tôt). Mais l’anti-intellectualisme de ce dernier était bien présent et les exemples sont nombreux : négation du réchauffement climatique, ministre des Sciences et Technologies favorable au créationnisme, annulation du recensement obligatoire, bâillonnement des scientifiques de l’État, réduction du budget de la recherche scientifique (principalement en sciences humaines et de l’environnement). Cette position entend se passer des faits pour gouverner ou laisse croire que la réalité doit s’adapter à nos désirs. Ce conservatisme est populiste au sens où il oppose le savoir spécialisé à l’opinion populaire (épistémê versus doxa) : il faudrait en quelque sorte défendre les idées du vulgum pecus devant le charabia incompréhensible des scientifiques et des intellectuels — une sorte d’élite — qui chercheraient à tromper la population.

    Aux États-Unis, le conservatisme populiste est aussi bien vivant, bien qu’il demeure toujours impossible de parler d’un seul conservatisme américain
     

    Cette attitude s’est aussi transposée dans le refus presque catégorique du parti de Harper de s’adresser aux journalistes. Et cela est doublement pernicieux. D’une part, on retrouve là aussi un refus de la confrontation des idées et même du dialogue. Les émissions de variétés, qui tiennent aujourd’hui lieu de tribune publique, ont elles aussi goûté à cette fermeture, à tel point que ce n’est pas la peur de la critique qui semblait animer ce parti, mais bien celle de devoir exprimer clairement leurs idées. D’autre part, ce refus exprime un besoin de contrôle du message semblable à celui du publicitaire souhaitant convaincre par des « phrases-chocs » et des « demi-vérités ». En définitive, c’est la séparation du « eux » et du « nous » que cette attitude cultive.

     

    Aux États-Unis, le conservatisme populiste est aussi bien vivant, bien qu’il demeure toujours impossible de parler d’un seul conservatisme américain. Se défendant contre un rival républicain en août 2015, M. Trump a lancé : « Lorsqu’on y pense bien, je suis une personne conservatrice. » Il a toutefois voulu rappeler en mai qu’il se présentait pour le parti « républicain » et non pas pour le parti « conservateur ». Il est vrai que ses positions affichées avant la course à l’investiture s’éloignaient de ce que la droite américaine défend depuis longtemps sur les questions du système de santé, du port d’arme et du paiement de la dette. Que M. Trump joue un double jeu ou non n’est pas la question, mais plutôt que les idées qu’il défend trouvent écho chez une frange de la population qui le soutient vigoureusement comme candidat présidentiel.

     

    Cette population, ce « peuple » auquel Trump s’adresse ne semble pas plus avide de débats et d’analyses d’information. Lorsque ce dernier identifie les immigrants comme la source de tous les malheurs (ou presque), il ne sent pas le besoin de se référer à des études ou même à des faits. On retrouve ici l’irrationalisme que combat Popper, lequel fait appel aux émotions suscitées par l’identification d’un bouc émissaire, qu’il suffirait d’éliminer pour retrouver le paradis perdu.

    Le plus souvent, la connaissance s’acquiert de haute lutte, et il vaut mieux s’y mettre à plusieurs
     

    Cette vieille tactique masque bien le piège qu’elle contient. Les « néoconservateurs », par ailleurs, étaient tellement convaincus d’avoir raison qu’ils ont, pour déclencher la guerre en Irak, sciemment caché ou trafiqué les informations sur les armes de destruction massive. Sans dire qu’elle est l’apanage du Parti républicain ou de la droite en général, ce que l’on constate de plus en plus est une tendance des acteurs politiques à se rabattre sur des sources d’information de plus en plus tendancieuses, unidimensionnelles et partisanes. Avec comme effet, mais aussi comme cause, de limiter les espaces de dialogue et d’échange des idées (un phénomène qu’on constate aussi au Québec).

     

    La vérité ne se possède pas et les moyens pour la découvrir n’offrent aucune garantie. L’approche de Popper nous le rappelle : nous ne pouvons que procéder par essais et erreurs, espérant trouver de meilleurs arguments. Le plus souvent, la connaissance s’acquiert de haute lutte, et il vaut mieux s’y mettre à plusieurs. Les solutions simples aux problèmes complexes cachent souvent une hypocrisie. Le principe selon lequel tout le monde a « droit à son opinion » n’est pas remis en cause. C’est lorsque cette opinion porte à conséquence sur ceux et celles qui ne la partagent pas qu’un devoir d’écoute s’impose. Plusieurs « conservateurs » (mais aussi, plus récemment, le premier ministre Couillard) l’ont oublié.

     


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    Karl Raimund Popper, sans doute le philosophe des sciences le plus influent du XXe siècle, a analysé les fondements épistémologiques de certaines doctrines politiques, dont le totalitarisme. Laurent Jodoin












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