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    Le Devoir de philo

    Le vote par Internet, conforme à la théorie du «choix rationnel»?

    Le père de la théorie économique de la démocratie, Anthony Downs, y verrait une manière de favoriser la participation électorale

    8 octobre 2016 | Jérôme Couture - Chercheur postdoctoral à l’INRS-UCS | Le Devoir de philo
    À propos du vote par Internet, le modèle de Downs permet d’émettre l’hypothèse que cette méthode de vote va favoriser la participation électorale.
    Photo: istock À propos du vote par Internet, le modèle de Downs permet d’émettre l’hypothèse que cette méthode de vote va favoriser la participation électorale.

    Deux fois par mois, «Le Devoir» lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    Le vote pour la chefferie au Parti québécois a eu lieu du 5 au 7 octobre. Le 15 octobre seront également organisées les élections municipales en Nouvelle-Écosse. Ces deux événements ont pour point commun d’utiliser le vote par Internet. Plusieurs municipalités ontariennes utilisent aussi ce mode de scrutin. Le Canada est reconnu comme un précurseur dans le domaine. Le principal argument pour l’introduction du vote par Internet est lié à son potentiel pour faire augmenter la participation électorale, et ce, spécialement auprès des jeunes électeurs. Un autre argument utilisé concerne l’amélioration de l’accessibilité du vote. En éliminant le bulletin papier, le vote par Internet pourrait également contribuer à réduire les dépenses associées à l’organisation des élections.

     

    Une théorie économique de la démocratie publiée par Anthony Downs (1930-) en 1957 permet d’apporter un éclairage sur l’effet du mode de scrutin choisi par le Parti québécois sur le fonctionnement de notre démocratie. Cet ouvrage, l’un des plus cités et commentés de la science politique, pose les jalons de la théorie du « choix rationnel » appliquée au domaine politique.

    Photo: Source INRS L'auteur, Jérôme Couture

    Selon Downs, l’économie renvoie à la science d’économiser, c’est-à-dire à la manière de se servir des ressources rares pour réaliser un objectif. Cette définition permet d’élaborer une théorie de la prise de décision qui s’applique à tous les domaines où les individus ont à faire un choix, et non pas seulement aux décisions de nature strictement économique. Puisque tous les humains sont mortels, la vie est un bien rare.

     

    Pour l’auteur, tout ce qui demande du temps est donc sujet à une analyse économique. La théorie de Downs postule que les individus se conduisent rationnellement, c’est-à-dire qu’ils parviennent à leurs buts avec le maximum d’efficacité. Ils vont tenter de maximiser les bénéfices qu’ils tirent d’une situation. Ils vont aussi essayer de diminuer les coûts associés à l’atteinte de leur objectif.

     

    Consommateur

     

    Ici, l’électeur est ni plus ni moins réduit à un rôle de consommateur et les partis politiques à celui d’entreprises en concurrence dans un marché d’offre de programmes politiques. Les électeurs « achètent » par leur vote le programme du parti qui rejoint le mieux leurs préférences idéologiques. Quant à eux, les partis cherchent à proposer un programme qui se colle le plus possible aux préférences des électeurs.

     

    Le parti qui remportera une élection sera celui dont la position est la plus près de celle de l’électeur médian. Cet électeur théorique qui compte autant de votants à sa gauche qu’à sa droite. Ce qui a fait dire à Downs que « les partis politiques définissent des choix politiques en vue de gagner les élections, et ne gagnent pas des élections dans le but de fixer des choix politiques ». D’ailleurs, cette phrase suggère un cadre d’analyse pour répondre à une question centrale de la course à la chefferie, soit celle de déterminer si le Parti québécois doit tenir ou non un référendum lors du prochain mandat.

     

    La résultante de ce modèle théorique est que le gouvernement choisi par l’entremise de l’échange entre vote et programme politique est nécessairement le meilleur choix possible au regard des préférences du peuple incarné ici par l’électeur médian. Bien sûr, cette affirmation n’est vraie que si l’on fait abstraction du problème de l’agrégation des préférences individuelles en préférences collectives. En guise d’exemple, mentionnons simplement la distorsion, qui est causée par notre mode de scrutin, entre les votes pour un parti et le nombre de sièges qu’il obtient à l’Assemblée législative.

     

    Décision rationnelle

     

    Il n’est pas contre-intuitif de soutenir que le fonctionnement de notre démocratie suppose l’exercice de choix politiques par des électeurs rationnels. En effet, les électeurs devraient être en mesure de faire un choix éclairé de ceux et celles qui auront à assurer l’exercice de l’autorité. Pour Downs, une décision est rationnelle lorsqu’on agit de la façon suivante :

     

    1) D’abord, on peut toujours prendre une décision lorsqu’on est placé devant différents choix ;

     

    2) On peut aussi ordonner tous les choix devant lesquelles on se trouve placé de telle manière à ce que chacun soit considéré comme meilleur, équivalent ou inférieur aux autres options.

     

    3) L’ordre des préférences est transitif. C’est-à-dire que si l’on préfère le choix A au choix B et le choix B au choix C, alors il est rationnel de préférer le choix A au choix C.

     

    4) On peut toujours choisir parmi les choix possibles celui qui occupera le rang le plus élevé dans l’ordre des préférences. Ici, cela revient à dire qu’un système électoral facilite la rationalité de l’électeur lorsqu’il limite la présence d’un vote stratégique. Par cette définition du choix rationnel, Downs présente en quelque sorte les bases du vote préférentiel. C’est justement ce système qui a été utilisé comme mode de scrutin dans la course à la chefferie par le Parti québécois.

     

    Qu’un moyen de choisir ce qui lui est profitable

     

    Pour Downs, « les citoyens agissant rationnellement, chacun d’eux ne voit strictement dans les élections qu’un moyen de choisir le gouvernement qui lui est le plus profitable. Ses bénéfices ne comprennent pas seulement ses propres gains matériels, mais aussi des avantages psychologiques provenant de politiques qu’il approuve et qui sont bonnes pour d’autres, même si elles aboutissent à réduire ses propres revenus matériels ».

     

    Le citoyen évalue donc ce qu’il attend de chaque parti au cas où ce dernier serait porté au pouvoir. Les membres du Parti québécois ont d’ailleurs dû en faire tout autant ! Ce calcul rationnel se traduit par la célèbre équation du vote : R = P * B – C. L’utilité (R) qu’un électeur retire à participer au scrutin repose sur la probabilité d’influer sur le résultat de l’élection (P), multiplié par les bénéfices qu’il retire de l’élection de son parti préféré (B), c’est-à-dire l’écart existant entre les différents choix, moins les coûts reliés au fait d’aller voter (C). Selon cette équation, l’électeur ira voter si les bénéfices sont supérieurs aux coûts. Dans le cas contraire, il s’abstiendra.

     

    Pour Downs, le vote est coûteux. D’abord en raison de l’effort nécessaire pour chercher et analyser l’information permettant de choisir son parti préféré ou son candidat préféré. Mais aussi en raison de la nécessité de se rendre au bureau de vote. À propos du vote par Internet, le modèle de Downs permet d’émettre l’hypothèse que cette méthode de vote va favoriser la participation électorale. En effet, l’électeur n’a pas à faire l’effort de se déplacer pour aller voter, ce qui diminue considérablement ses coûts.

     

    Le «paradoxe du vote»

     

    Toutefois, lorsque le nombre de votants potentiels est important, la probabilité d’être celui ou celle qui décidera du résultat de l’élection (P) tend inexorablement vers zéro. Conséquemment, les termes (P * B) tendent aussi à être nuls. Dans ce cas de figure, les coûts dépasseront nécessairement les bénéfices. L’équation de Downs prédit donc que les électeurs ne se présenteront pas aux urnes, et ce, même si l’on abaisse fortement les coûts du vote en recourant au vote par Internet.

     

    Downs semble d’ailleurs perplexe par un tel résultat, qu’il nomme le « paradoxe du vote ». Son équation prédit manifestement des taux de participation beaucoup plus faibles que ceux que l’on observe réellement. Il suggère que les électeurs pourraient tout simplement aller voter pour soutenir la démocratie, sachant que la démocratie ne peut survivre longtemps sans une participation significative. Cependant, Downs ne parvient pas à reconnaître que même cette solution ne parvient pas à résoudre le dilemme. En effet, la décision d’un électeur de soutenir la démocratie n’a aussi qu’une très faible probabilité d’assurer la survie de la démocratie, ou même la survie de son parti politique préféré ! Puisque la majorité des citoyens se présentent aux urnes malgré le « paradoxe du vote », il est envisageable que le vote par Internet favorise tout de même la participation électorale.

     

    Être peu informé

     

    L’équation de Downs présente également un autre résultat intrigant, qui cette fois concorde plutôt bien avec les faits. L’auteur soutient qu’il est rationnel d’être peu informé au sujet de la politique. Les coûts d’acquisition de l’information en matière de temps pour les acquérir et d’efforts pour les analyser dépassent largement les gains électoraux anticipés, qui eux tendent vers zéro.

     

    Comment réconcilier un tel constat avec les exigences de la vie démocratique ? Dans de telles conditions, beaucoup d’électeurs vont trouver utiles les idéologies. Elles permettent à l’électeur de concentrer leur attention sur les différences entre les partis ou les candidats. Chaque parti invente une idéologie pour s’attirer l’appui des électeurs qui désirent réduire leurs coûts en votant sur une base idéologique. Toutefois, Downs souligne que ce raisonnement ne signifie pas que les partis peuvent changer d’idéologie comme si elle n’était qu’un simple maquillage. Une fois qu’un parti a lancé son idéologie sur le marché, il ne peut l’abandonner soudainement sans affecter sa crédibilité auprès des électeurs.

     

    Par ailleurs, le choix de recourir au vote par Internet dans un contexte d’ignorance rationnelle peut avoir des conséquences sur le résultat d’une élection. En abaissant les coûts du vote, il est envisageable que de nouveaux électeurs, nécessairement moins bien informés, votent par Internet alors qu’ils ne l’auraient pas fait autrement. Dans ce contexte, on pourrait craindre que le faible niveau d’information de ces électeurs favorise un parti ou un candidat en particulier. La notoriété auprès du public ou la capacité de susciter de l’intérêt par une habile stratégie de communication faciliteraient alors ce biais auprès des électeurs moins bien informés.

     

    Innovation positive

     

    Une telle interprétation de la théorie d’Anthony Downs situe le problème du mauvais côté de l’équation. La question pertinente du point de vue de démocratique n’est pas celle de savoir si les citoyens sont suffisamment compétents pour voter de façon rationnelle. Il s’agit plutôt d’évaluer si la façon dont fonctionne notre système électoral est favorable à l’exercice d’une participation rationnelle de la part des citoyens.

     

    À cet égard, le choix du Parti québécois d’utiliser le vote par Internet ainsi que le vote préférentiel constitue manifestement une innovation positive allant dans ce sens. Reste à voir si ce parti en fera un élément de son programme politique. Dans ce cas de figure, reste aussi à voir si les électeurs adhéreront à cette idée !

     

    Références :

     

    Downs, Anthony (1957), An Economic Theory of Democracy. New York : Harper and Row.

     

    Downs, Anthony (1961), «Théorie économique et théorie politique», Revue française de science politique, 11 (2), 380-412.

    À propos du vote par Internet, le modèle de Downs permet d’émettre l’hypothèse que cette méthode de vote va favoriser la participation électorale. L’auteur, Jérôme Couture












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