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    Le Devoir de philo

    Carens et l’immigration comme éthique pratique

    La CAQ propose un «test des valeurs» pour les nouveaux arrivants. Pourquoi ne pas l’adresser à tous les Québécois?

    24 septembre 2016 | Frédéric Dejean - Docteur en études urbaines, chercheur à l’Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants (IRIPI – collège de Maisonneuve). | Le Devoir de philo
    Le philosophe canadien d’origine américaine Joseph Carens s’intéresse à la dimension éthique de l’immigration depuis une trentaine d’années.
    Photo: Daniel Carens-Nedelsky Le philosophe canadien d’origine américaine Joseph Carens s’intéresse à la dimension éthique de l’immigration depuis une trentaine d’années.

    Deux fois par mois, «Le Devoir» lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


    L’année 2016 aura constitué une année charnière en ce qui a trait aux politiques québécoises en matière d’immigration : la « Loi sur l’immigration au Québec – Le Québec en route vers un système d’immigration moderne et efficace » (loi 77) a été adoptée en avril, tandis que la politique québécoise en matière d’immigration, de participation et d’inclusion (« Ensemble, nous sommes le Québec ») est venue remplacer l’énoncé de politique « Au Québec pour bâtir ensemble » de 1991.

     

    L’immigration est sans doute l’une des questions politiques les plus controversées au sein des pays du Nord. Par-delà son évidente dimension politique, elle soulève également des enjeux d’éthique pratique. Cette dimension éthique ne va pas de soi, mais un seul exemple suffira à en montrer la pertinence. Au cours de l’hiver 2015-2016, quand les premiers réfugiés syriens ont foulé le sol québécois, l’opinion publique était largement convaincue qu’accueillir des réfugiés relevait d’un devoir d’humanité. Pour reprendre Charles Péguy dans le Porche du mystère de la deuxième vertu : « Pour ne pas aimer son prochain, mon enfant, il faudrait se boucher les yeux et les oreilles. À tant de cris de détresse. » En résumé, accueillir des familles de réfugiés était un acte fondamentalement bon dont la justification n’était pas seulement politique, mais bien éthique.

     

    C’est précisément cette dimension éthique de l’immigration que le philosophe canadien d’origine américaine Joseph Carens (1945-) interroge depuis une trentaine d’années. Professeur au Département de sciences politiques de l’Université de Toronto, il est reconnu comme l’un des principaux auteurs dans le champ de l’éthique de l’immigration. La publication de son ouvrage The Ethics of Immigration (Oxford University Press, 2013) offre une synthèse assez complète de l’ensemble de sa réflexion. La démarche de Carens a pour particularité de s’enraciner dans l’existant : il parle ainsi dans les pages introductives de The Ethics of Immigration d’une « théorie politique par le bas » (« political theory from the ground up ») qui s’appuie sur les politiques et cadres légaux en place. Par ailleurs, Carens intéressera le lectorat québécois car il a directement traité des pratiques en matière d’intégration des personnes immigrantes au Québec dans un chapitre d’un ouvrage plus ancien (Culture, Community and Citizenship, Oxford University Press, 2000).

     

    Une « théorie de l’appartenance sociale »

     

    Carens propose une réflexion originale qui, ancrée dans les réalités canadienne et québécoise contemporaines, montre comment l’immigration oblige à repenser l’articulation entre les droits et la citoyenneté. En effet, « les questions au sujet des fondements du droit moral des individus d’obtenir la citoyenneté ne sont généralement pas soulevées dans la mesure où le fait d’avoir cette même citoyenneté constitue habituellement une prémisse à toute discussion à ce propos » (p. 160). Il développe une « théorie de l’appartenance sociale » (« theory of social membership ») dont la fonction est de penser la situation spécifique vécue par un certain nombre de personnes qui, bien que ne possédant pas la citoyenneté canadienne, peuvent néanmoins revendiquer un certain nombre de droits.

    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’auteur, Frédéric Dejean

    Rappelons en effet que la majeure partie des immigrants arrivent au Canada avec un statut de résident permanent (ou de travailleur temporaire, dans une moindre mesure) et ne peuvent obtenir la citoyenneté qu’après environ quatre années de résidence sur le sol canadien. Dans la perspective de Carens, « être un citoyen n’est pas une condition nécessaire pour se voir reconnaître un certain nombre de droits. La théorie de l’appartenance sociale postule qu’une personne peut être pleinement membre d’une société donnée quand bien même elle n’aurait pas le statut de citoyen. Par ailleurs, c’est précisément cette appartenance qui fonde la revendication morale à bénéficier de certains droits » (p. 160).

     

    D’un point de vue normatif, l’appartenance sociale précède la citoyenneté. Carens articule sa théorie autour de deux variables : le fait de résider dans le territoire national et la durée du séjour. Il y a donc l’idée que l’appartenance sociale se traduit concrètement par un processus d’« enracinement » dont la manifestation est le réseau des relations et des associations. Carens se garde bien de qualifier la nature de ces relations et s’inscrit en faux par rapport à l’idée que les relations qui témoignent véritablement de cet enracinement sont celles qui se font avec les membres de la société d’accueil. Il reconnaît que les deux critères mis en avant ne disent rien de la densité des relations que l’individu aura établies au cours de son séjour, mais ils restent malgré tout les plus efficaces pour répondre au plus grand nombre de situations.

     

    Repenser les modalités de l’intégration

     

    La « théorie de l’appartenance sociale » participe d’un questionnement aujourd’hui central pour les démocraties qui font appel à l’immigration : comment imaginer une société dans laquelle l’État ne ferait pas la promotion d’une conception particulière de la vie bonne et d’une manière de vivre spécifique et qui, malgré tout, parviendrait à maintenir un sens du collectif en vue de la stabilité de la communauté politique. Au Québec, ce questionnement passe par la pérennité d’une « société distincte » qui ne sacrifie pas le respect des libertés individuelles. Pour répondre à un tel enjeu, Carens prend ses distances par rapport à une approche centrée sur l’« intégration » au profit d’une approche qui met l’accent sur l’appartenance, l’adhésion et la participation.

     

    Une telle perspective suppose de dépasser les discussions récurrentes sur ce que la société d’accueil est en droit d’attendre raisonnablement de la part des personnes immigrantes. Carens souligne que ces attentes ne concernent pas seulement le respect des lois en vigueur, mais s’appliquent plus largement à un ensemble de règles et de normes sociales, souvent tacites, dont chaque individu n’a pas toujours conscience, tant elles ont été naturalisées par l’habitude.

     

    Ainsi, quand le sociologue Mathieu Bock-Côté affirme que les immigrants doivent « prendre le pli de la société d’accueil » (expression qu’il emploie régulièrement depuis au moins 2010), il témoigne bien d’une certaine conception de l’intégration, résumée par l’expression largement galvaudée « quand tu es à Rome, fais comme les Romains ». En effet, de quels Romains s’agit-il ? Existe-t-il seulement un modèle de comportement unique ? Et faut-il faire comme les Romains qui ne respectent pas les lois et les normes en vigueur ? En contexte québécois, que peut signifier « faire comme les Québécois » ? Inscrit dans le sillage d’une tradition de philosophie politique de type libéral (à distinguer du libéralisme économique), Carens se montre particulièrement critique envers cette conception de l’intégration et en souligne plus particulièrement deux limites que la « théorie de l’appartenance sociale » permet d’éviter.

     

    L’ethos démocratique

     

    Il est généralement admis que les immigrants doivent accepter l’ethos démocratique en vigueur afin d’être pleinement reconnus comme membres de la communauté politique. Et Carens de préciser qu’il est tout aussi important et raisonnable que les valeurs et les vertus démocratiques publiquement affirmées soient de la même façon mises en pratique par les citoyens non immigrants (ou non issus de l’immigration). Il existe, en effet, un postulat (empiriquement infirmé) selon lequel les valeurs et les vertus démocratiques seraient comme innées chez les citoyens non immigrants. François Legault suggère ainsi de faire passer un « test des valeurs » aux nouveaux arrivants ; mais pourquoi ne pas l’étendre à l’ensemble des Québécois ? Carens écrit que « les principes démocratiques exigent l’inclusion des immigrants, et l’inclusion des immigrants exige que tous les citoyens se plient aux implications pratiques des vertus et des principes qu’ils professent » (p. 64).

     

    L’égalité entre les hommes et les femmes

     

    Prenons ici l’exemple de l’égalité homme-femme, régulièrement présentée comme une des pierres angulaires de la société québécoise. S’il est raisonnable d’attendre des personnes immigrantes qu’elles mettent en application ce principe, il serait erroné de croire que les citoyens non immigrants seraient irréprochables en la matière. Si tel était le cas, comment expliquer les inégalités salariales entre les hommes et les femmes ou les difficultés d’accès des femmes à des postes à responsabilités ?

     

    En second lieu, Carens met en avant un principe démocratique qui pose des limites claires aux normes informelles et aux attentes sociales auxquelles les personnes immigrantes font face. Ce principe, directement hérité de John Stuart Mill (De la liberté, 1859), implique que chacun devrait pouvoir mener la vie qu’il souhaite à la condition qu’il ne cause pas de tort à autrui. Malgré les limites — largement discutées par la philosophie politique — d’un tel principe, il faut lui reconnaître une intuition juste, à savoir que « la liberté serait sérieusement limitée, notamment pour les groupes minoritaires, si la majorité estimait avoir le droit de sanctionner par une désapprobation publique tout comportement qui ne correspondrait pas à la conception de la majorité de ce qui est approprié ou non » (p. 75). Ceci conduit à affirmer que « le droit de ne pas être assujetti à des normes sociales informelles doit être… une norme sociale informelle » (p. 76).

     

    Comment peut-on être Québécois ?

     

    Ces deux limites étant soulignées, reste à savoir dans quelle mesure la théorie de l’appartenance sociale permet d’enrichir les discussions sur l’intégration. À l’instar des Parisiens qui, dans Les lettres persanes de Montesquieu, se demandent comment on peut être Persan, l’immigration oblige à interroger le sens de l’assertion « je suis Québécois ». En effet, si l’on peut officiellement devenir Canadien (soulignons ici le rôle de la cérémonie de citoyenneté qui fonctionne comme un rite de passage), il n’existe pas d’équivalent pour devenir Québécois, de sorte qu’être Québécois serait quasiment performatif : je suis Québécois dès lors que je l’énonce.

     

    La théorie de l’appartenance sociale offre une réponse possible à ce difficile problème. En effet, être Québécois, ce n’est pas tant manifester une certaine « manière de vivre » ; c’est davantage participer à un projet politique dont le « fait français » est le principal axe structurant (Carens reconnaît d’ailleurs comme légitimes les dispositifs qui visent à assurer la pérennité du français), de sorte que la théorie de l’appartenance sociale de Carens est également une théorie de la participation, de l’engagement.

     

    Une telle perspective a pour mérite de prendre de la distance par rapport à une conception strictement culturelle de l’identité québécoise qui semble, dans la pratique, particulièrement difficile à circonscrire et porte en elle le risque d’exclure une partie de la population. Au contraire, mettre en avant la participation sociale et politique des individus a pour principal mérite de renouer avec une approche qui convoque l’engagement des citoyens et le sentiment d’identité collective dans la recherche d’un bien commun. Ce faisant, la théorie de l’appartenance sociale donne un cadre conceptuel au second enjeu cité dans le document Ensemble, nous sommes le Québec, à savoir « l’édification d’une société inclusive et engagée à favoriser la pleine participation ».

    Le philosophe canadien d’origine américaine Joseph Carens s’intéresse à la dimension éthique de l’immigration depuis une trentaine d’années. L’auteur, Frédéric Dejean












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