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    Le Devoir de philo

    Les soumissions tranquilles ou Houellebecq en Ontario

    24 octobre 2015 | Yves Gingras - Professeur, Département d’histoire | Le Devoir de philo
    Michel Houellebecq a fait scandale en France au début 2015 avec son roman «Soumission».
    Illustration: Tiffet Michel Houellebecq a fait scandale en France au début 2015 avec son roman «Soumission».
    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
     

    La parution du roman Soumission de Michel Houellebecq a fait scandale en France au début 2015. Nombreux furent les intellectuels médiatiques qui l’ont déclaré provocateur, raciste et même « islamophobe ». Heureusement, des esprits plus réfléchis ont mieux saisi le sens profond de la réflexion du romancier habitué aux controverses. À un journaliste du magazine Le Point qui lui demandait s’il avait « trouvé que c’était islamophobe », le romancier et sémiologue italien Umberto Eco répondit l’avoir « trouvé pas tant islamophobe que francophobe », car Houellebecq « ne parle pas d’invasion mais de soumission ».

     

    Des universitaires soumis

     

    Le thème du roman de Houellebecq est bien la possibilité qu’une société se soumette tranquillement à des valeurs culturelles et religieuses qui étaient jusque-là reléguées dans le monde privé des pratiques et croyances personnelles. Et au-delà de la question politique de l’élection d’un parti islamique en France, c’est la misère, l’opportunisme et même le cynisme des universitaires qui est au coeur de l’analyse de Houellebecq. L’université étant l’institution par excellence de production et de critique de la culture, on comprend que le romancier y ait planté son décor.

     

    Le plus sidérant, dans la description par Houellebecq de la transformation possible d’une société, c’est bien l’image qui fait peur à Umberto Eco : celle d’une soumission tranquille, à petite dose, sans éclats de voix et sans conflits ouverts ; de manière adiabatique, dirais-je, puisant dans mon lexique de physicien : sans produire de chaleur. Surtout, vu de ce côté de l’Atlantique, j’ai été frappé par le fait que si Houellebecq avait été Canadien, son sens aigu de l’analyse l’aurait probablement amené à planter son décor en Ontario, épicentre du Canada « multiculturel ». Il aurait en effet saisi intuitivement les soumissions tranquilles assumées au nom d’une vague d’« ouverture à l’autre », d’un généreux « respect des cultures », conséquence nécessaire d’un relativisme perçu comme allant de soi et résultant d’une mondialisation des « cultures », terme englobant et mal défini — il y a même des « cultures d’entreprise » ! — qui permet tous les sophismes. Ajoutons à cela le repli individualiste du « moi, moi, moi… j’y crois et j’y ai droit… », et les ingrédients sont réunis pour justifier tous les particularismes.

     

    La soumission « multiculturelle »

     

    Le narrateur canadien de Soumission se serait sûrement remémoré cette veille de Noël 2004, le 21 décembre pour être précis, lorsque l’ex-procureure générale de l’Ontario Marion Boyd a rendu public un rapport proposant que la loi ontarienne sur l’arbitrage doive officiellement permettre l’arbitrage religieux dans des causes de droit de succession et de la famille. Partant du postulat que « le Canada est une société multiculturelle », elle accédait ainsi à la demande de l’Islamic Institute for Civil Justice, qui souhaitait avoir recours aux préceptes de la charia dans ce genre de causes portant sur le droit de la famille et de succession. Le tout était justifié dans le langage habituel du « droit des minorités » et des « libertés individuelles ». Le rapport affirmait que « l’arbitrage religieux permet aux parties au litige de se soumettre à une série de valeurs et de règles communes qui peuvent présenter des différences avec le droit de l’Ontario ». Dès la phrase suivante, l’auteure glissait subtilement de la « religion » aux « communautés minoritaires », ce qui est pourtant tout autre chose, et écrivait que l’« on peut interpréter le recours à la Loi sur l’arbitrage par des communautés minoritaires comme un désir de se rapprocher de la collectivité en général en formalisant une méthode de prise des décisions qui n’existait pour l’instant que de façon informelle ».

     

    En somme, on tentait de nous faire croire qu’en appliquant des règles religieuses particulières à une communauté particulière, en lieu et place des règles générales applicables à tous les Ontariens, on voulait en fait se « rapprocher » des autres ! Le responsable de la novlangue dans le roman d’Orwell (1984) n’aurait pu mieux dire avec ce discours typique des personnes qui croient bien faire et considèrent quiconque s’oppose à de tels « accommodements » — qui sont bien sûr « généreux » et « respectueux » — comme des personnes « radicales » qui « manquent d’ouverture ».

     

    Heureusement, plusieurs groupes de femmes et des organisations musulmanes canadiennes progressistes ont bien compris que des lois d’application générale servent justement à éviter l’arbitraire des groupes religieux. Face à ce tollé, le premier ministre d’alors, Dalton McGuinty, a remisé le rapport sur les tablettes et réaffirmé qu’il n’y aura qu’une seule loi en Ontario — comme si cela n’allait plus de soi ! Mais ce qui est le plus remarquable, dans cet événement qui aurait pu alimenter la réflexion de Houellebecq, est le fait que la proposition de laisser les « communautés minoritaires » soumettre les litiges entre leurs membres à des « lois » religieuses mal définies au lieu de les traiter comme tous les autres citoyens égaux devant la loi provient d’une avocate respectée ayant occupé le plus haut poste juridique dans sa province ! Elle était sûrement convaincue d’agir pour le bien de ces communautés « minoritaires » ayant besoin d’être « protégées »

     

    La soumission aux particularismes « autochtones »

     

    Les dérives de ce mode de pensée « généreux » et « accueillant » à la « différence » et aux particularismes religieux, ethniques ou culturels sont illustrées de façon encore plus tragique dans le jugement, rendu en novembre 2014, par un juge de première instance de la Cour de l’Ontario. Invoquant la loi provinciale sur les services à l’enfance et à la famille, des médecins réclamaient une ordonnance leur permettant de procéder au traitement d’une enfant, membre d’une communauté autochtone, atteinte d’un cancer grave mais curable, contre l’avis des parents qui croyaient plutôt que les prières pourraient la guérir. Ces médecins invoquaient le jugement de la Cour suprême du Canada qui avait validé en 2009 une décision analogue à l’encontre des parents d’une famille de Témoins de Jéhovah qui s’opposaient, pour des raisons religieuses, à une transfusion sanguine, sans laquelle le décès de leur enfant était pourtant inévitable. La Cour avait conclu que la santé de l’enfant avait priorité, ce qui justifiait une limitation des droits et libertés des parents définis par la Charte canadienne des droits.

     

    Dans un jugement qui a suscité beaucoup de commentaires dans les médias ontariens (mais curieusement très peu au Québec), le juge, lui-même autochtone de la même nation que les parents mis en cause, invoqua plutôt le chapitre 35 de la Constitution canadienne portant sur les droits autochtones, pour conclure que l’enfant n’avait pas besoin de la protection de l’État car, en tant qu’autochtones, ses parents exerçaient leurs « droits ancestraux » — et donc protégés — de pratiquer leur « médecine traditionnelle ». Selon lui, la médecine traditionnelle autochtone répondait aux critères établis par la Cour suprême pour définir des « droits ancestraux » et elle était donc protégée par la Constitution.

     

    Ce qui frappe ici est qu’à aucun moment le juge ne s’est posé la question de l’efficacité réelle des différents traitements. Alors que les médecins avaient montré que le taux de guérison pour le type de cancer affectant la jeune fille (leucémie aiguë lymphoblastique) était d’environ 90 % et qu’aucun cas de survie sans de tels traitements n’était connu, le juge n’en concluait pas moins que « la décision [de la mère] D.H. de pratiquer la médecine traditionnelle pour sa fille J.J. est son droit en tant qu’autochtone ». Il ajoutait même que ce « droit ne peut pas être conditionnel au fait [que le traitement] ait été prouvé efficace en employant le paradigme médical occidental. Une telle limitation ouvrirait la porte à l’érosion continue des droits autochtones » (nous soulignons). En somme, aveuglé par un juridisme abstrait tout orienté à sauver les « droits autochtones » sans égard à leur nature, le juge suggérait que les enfants d’autochtones devaient continuer à pratiquer une « médecine traditionnelle », pour ne pas voir leurs « droits s’éroder », et ce, même lorsque les statistiques de mortalité indiquent clairement qu’elles n’ont aucune efficacité et mènent à une mort certaine.

     

    Heureusement, ici encore, les pressions sur le ministère de la Justice de l’Ontario pour qu’il fasse appel de ce jugement surprenant ont fait effet. Le juge a « clarifié » son jugement — euphémisme pour ne pas dire « modifié » et ainsi perdre la face — et, dans sa nouvelle formulation, il affirma que le droit d’utiliser des traitements relevant de la médecine traditionnelle doit « demeurer cohérent avec le principe que les intérêts supérieurs de l’enfant doivent primer ».

     

    On dit souvent que « nul ne peut ignorer la loi ». Face à des jugements aux conséquences irréparables, on peut se demander si les juges et autres juristes peuvent impunément ignorer les « lois » scientifiques, c’est-à-dire les conclusions des sciences les mieux confirmées. L’enfer est toujours pavé de bonnes intentions et remettre en cause le soi-disant « paradigme » de la « science occidentale » ne pourra malheureusement qu’entraîner la perte de vies d’enfants ainsi sacrifiés sur l’autel des idéologies particularistes les plus « généreuses ».

     

    La résistance de la raison

     

    À aucun moment ces personnes intelligentes et bien éduquées que sont l’ancienne procureure générale Marion Boyd et le juge G. B. Edward ne semblent avoir envisagé la conséquence pourtant prévisible de leurs propositions : la ghettoïsation d’une société divisée en « communautés », chacune avec des lois qui « respectent » ses « traditions » et ses « cultures » particulières. L’égalité de tous devant la loi se dissout ici dans la bonne volonté multiculturaliste, dont les effets objectifs sont de reconduire une forme sournoise d’aristocratisme (ou même de xénophobie) qui consiste à croire que l’égalité et la démocratie sont peut-être réservées aux « Occidentaux ». Ainsi, quand l’écrivain Salman Rushdie s’est vu condamné à mort par l’Ayatollah Khomeini en février 1989, le philosophe canadien Charles Taylor expliqua dans la revue Public Culture que Rushdie avait écrit un livre « profondément occidental » et que puisqu’il « n’y a pas de définition universelle de la liberté d’expression », il faut accepter des solutions qui varient selon les pays. En somme, il ne faudrait surtout pas tenter d’universaliser l’esprit des Lumières, attitude qui ne serait qu’une forme d’impérialisme culturel de l’Occident.

     

    C’est probablement le même culturalisme naïf qui a mené l’écrivain canadien Michael Ondaatje à dénoncer le choix du PEN International d’honorer, lors de son gala de mai 2015, l’équipe de Charlie Hebdo pour avoir défendu la liberté d’expression, prétextant que le journal satirique faisait preuve « d’intolérance culturelle ». Salman Rushdie a, au contraire, appuyé ce choix, considérant même la décision de son collègue comme « horriblement erronée ». Troublante ironie que la couverture du Charlie Hebdo du fatidique 7 janvier 2015 montrait une caricature de… Michel Houllebecq.

     

    Le grand philosophe des sciences français Georges Canguilhem affirmait que « même au prix de passer pour borné, il faut tenir pour la raison ». Malgré ses faiblesses et ses dérapages, elle seule vise l’universel, et il faut résister à toute soumission aux idéologies particularistes qui se cachent derrière l’idée vague de « culture ». C’est à cela, il me semble, que le roman de Houellebecq veut nous faire réfléchir. Mais aussi réagir.

      

    Des commentaires ? Écrivez à Antoine Robitaille : arobitaille@ledevoir.com.

    Michel Houellebecq a fait scandale en France au début 2015 avec son roman «Soumission». Yves Gingras est professeur au Département d’histoire à l’UQAM.












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