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    Le Devoir de philo

    Freitag ou la nécessaire critique de l’école-marchandise

    Le sociologue québécois défendait l’éducation contre son instrumentalisation technico-économique

    12 septembre 2015 | Éric Martin - L’auteur est professeur de philosophie au cégep Édouard-Montpetit et membre de l’exécutif de la Nouvelle alliance pour la philosophie au collège (NAPAC). Il participera au colloque Cégep inc., la destruction programmée de la culture, le samedi 19 septembre à la Grande Bibliothèque. | Le Devoir de philo
    Le rôle de l’école est d’être d’abord un lieu de permanence et de continuité où la priorité est consacrée à l’enseignement et à la formation de l’esprit ; ce que les Grecs appelaient «paideia» et les Allemands, «bildung».
    Photo: Université d’Ottawa Le rôle de l’école est d’être d’abord un lieu de permanence et de continuité où la priorité est consacrée à l’enseignement et à la formation de l’esprit ; ce que les Grecs appelaient «paideia» et les Allemands, «bildung».
    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
     

    Au moment d’écrire ces lignes, des parents font des chaînes humaines autour de 250 écoles pour défendre l’éducation publique. À la mi-septembre, un colloque se tiendra à la Grande Bibliothèque sur la menace qui pèse sur la formation générale et la culture dans les cégeps depuis le dépôt du rapport Demers en octobre. Ce rapport salué par l’ex-ministre Yves Bolduc est animé par une volonté explicite d’arrimer l’école directement au marché de l’emploi, thème qui sera d’ailleurs au coeur du Forum des idées pour le Québec, prévu les 25, 26 et 27 septembre par le Parti libéral et portant sur l’éducation. Tout cela s’ajoute bien sûr aux tumultes de 2005 et 2012, alors que d’importantes grèves étudiantes ont déferlé sur le Québec.

     

    Les problèmes se multiplient à tous les degrés du système d’éducation : est-ce un hasard ? Cela révèle plutôt ce que Hannah Arendt aurait appelé une « crise de l’éducation ». La pensée du sociologue et philosophe québécois Michel Freitag nous permet de situer cette crise dans le contexte plus large d’une mutation des sociétés postmodernes et de la globalisation capitaliste. Surtout, elle nous permet de réfléchir à nouveaux frais à ce que devraient être les finalités et la nature de nos institutions d’enseignement pour la suite du monde.

     

    Freitag, penseur de la société

     

    Né en Suisse, Michel Freitag (1935-2009) s’est enraciné au Québec dans les années 1970 en devenant professeur au Département de sociologie d’une UQAM alors naissante. Son enseignement et son oeuvre théorique imposante et majeure, allant d’une théorie générale du symbolique et des modes de reproduction de la société à la critique de L’impasse de la globalisation et de L’oubli de la société, ont marqué des générations de collaborateurs. Ceux-ci se sont rassemblés autour de la Revue Société et du Groupe interuniversitaire de la postmodernité (GIEP) ; plusieurs sont d’ailleurs devenus eux-mêmes des professeurs et intellectuels critiques, si bien que certains parlent de l’« École de Montréal » en sociologie.

     

    Le naufrage de l’éducation

     

    Les transformations qui affectent les universités et systèmes d’éducation n’avaient pas échappé à Freitag, qui leur avait consacré en 1995 un essai troublant intitulé Le naufrage de l’Université (La Découverte), lequel obtint le Prix du gouverneur général. Dans ce livre, Freitag critique l’arrimage de l’Université aux systèmes techniques et économiques. Cette transformation mine la mission fondamentale de l’institution d’enseignement, qui est double : l’inscription de l’individu dans le monde commun par la transmission du patrimoine culturel, intellectuel et scientifique de l’humanité ; sans oublier le développement de la faculté de jugement critique chez les étudiants. Aujourd’hui, l’université n’en a que pour la recherche ; non pas la recherche fondamentale, mais la recherche qui trouve des retombées dans l’économie. On réduit de plus en plus l’école à une seule fonction : former rapidement des sujets employables jetables, ou encore des chercheurs capables de nourrir l’innovation techno-productiviste. Cette mutation d’inspiration utilitariste ne concerne pas seulement les universités, mais contamine tout le réseau de l’éducation, en passant par les cégeps et le secondaire jusqu’au primaire. Selon Freitag, on ne peut la comprendre qu’en liant la situation du microcosme qu’est le système d’éducation à une dynamique de mutation plus générale des sociétés capitalistes avancées.

     

    De la modernité à la postmodernité

     

    Les sociétés modernes avaient cherché à s’organiser à travers l’usage public de la raison au sein d’institutions politiques communes : c’est à travers le débat public réfléchi que les communautés politiques pourraient se prendre en charge et déterminer l’orientation de leur devenir. En Amérique, cependant, la société moderne a laissé place à un nouveau type de société qu’il appelle « post-moderne ». Cette société se caractérise par un abandon progressif de la faculté de juger à des mécanismes extérieurs à nous (le capitalisme financier, les réseaux de machines et la technologie, systèmes qui s’arriment d’ailleurs entre eux). La société ressemble de moins en moins à un navire piloté par la réflexion éthico-politique, et de plus en plus à une vaste machinerie automatisée qui semble fonctionner toute seule. Dans ces sociétés, on ne demande plus aux citoyens de savoir, de réfléchir, de juger et décider politiquement. On leur demande plutôt de savoir s’adapter au « réel », lui-même réduit aux soubresauts de l’économie et de l’évolution rapide des technologies. On ne demande plus à l’école de former des sujets cultivés et des citoyens moraux, mais des objets polyvalents capables d’obéir et de renouveler sans cesse leur « stock de compétences » (vite obsolètes) afin d’épouser les contours d’un « monde en constant changement », comme on aime à le dire.

     

    Ce n’est donc pas un hasard si l’université américaine est d’abord conçue comme devant être utile aux entreprises. Il s’agit d’une rupture avec l’esprit de l’université européenne, plutôt conçue comme un haut lieu de culture et de savoir. Ce n’est pas non plus par hasard que le modèle de société postmoderne qui s’est exporté partout à partir de l’Amérique a amené avec lui un modèle d’université branché sur le développement technico-économique, modèle qui est aujourd’hui en passe de remplacer partout les systèmes d’éducation publics nationaux et leurs particularités. La crise est aussi globalisée que le capitalisme et la fin de l’instrumentalisation de l’école est inséparable d’un dépassement de ce système qui a réduit le sens de l’éducation et le sens de la vie à la production de valeur.

     

    Pour le moment, nous laissons une économie et une technique devenues folles nous dicter quel type humain nous devons former et quelle destination doit prendre notre devenir collectif. Il y a là quelque chose de suicidaire, non seulement sur le plan écologique, mais aussi sur les plans culturel et humain. En effet, une société-machine produit une école entreprise et des individus -marchandises efficaces mais ignares. Au Québec, avant le rapport Parent, la culture était réservée à une élite. C’est exactement ce que nous sommes en train de recréer en réduisant pour la majorité l’école à un lieu de formation de main-d’oeuvre.

     

    Repenser les finalités de l’éducation

     

    L’école, rappelle Michel Freitag, n’a pas toujours été conçue comme un lieu devant nourrir la dynamique d’innovation perpétuelle propre à la logique économique et techno-scientifique. Son rôle est bien plutôt d’être d’abord un lieu de permanence et de continuité où la priorité est consacrée à l’enseignement et à la formation de l’esprit ; ce que les Grecs appelaient paideia et les Allemands, bildung. Bien sûr, l’école développe un jugement critique sur le passé et découvre de nouvelles connaissances à travers la recherche, mais elle est d’abord un lieu de transmission du monde hérité aux nouveaux venus. Désormais, nous n’en avons plus que pour le progrès industriel, la recherche et l’innovation, si bien que nous semblons avoir perdu tout sens du passé, de même que tout sens de ce que pourrait être un futur autre que l’éternel présent de la production.

     

    C’est que le passé nous interpelle et exige que nous nous élevions aux plus hautes réalisations de l’esprit et de la culture. Or, nous semblons préférer courir au-devant des caprices des entreprises : ceci semble être devenu non seulement la nouvelle mission de l’école, mais de toute la société. Nous considérons que l’école doit être « au service des besoins de la société », elle-même réduite à la sphère économique. L’école publique est donc condamnée à devenir de plus en plus calquée sur l’entreprise dans son propre fonctionnement ; et le type de savoir comme le type d’humain qu’on lui demandera de produire ne sont plus les mêmes. Ainsi, l’invasion de la logique technico-économique dans l’école menace non seulement l’école (qui passe d’institution à simple appendice de l’entreprise), mais toute la société qui perd un lieu de transmission et de réflexion.

     

    Aujourd’hui, alors que le Parti libéral présente comme une évidence que l’école du XIXe siècle doit être « adaptée à la réalité », il faut affirmer au contraire que l’école ne doit absolument pas s’adapter aux « besoins » d’un réel réduit à l’économie : la fidélité première de l’école doit être envers la culture, la réflexion, la science au sens noble du terme, bref, de la libre pensée. Ceci ne l’a jamais empêchée par ailleurs de former des gens actifs dans l’économie comme dans la société. Et encore, il faudrait se demander quelle est la finalité de la production économique : produire de la valeur abstraite à l’infini ou assurer à tous une vie décente ? L’obsession actuelle qui veut arrimer l’école au marché est le symptôme d’une marchandisation problématique de toute la société. L’école devait former des personnes capables de porter un jugement de valeur sur l’orientation de la société. On lui demande maintenant de former des drones qui vont sauter tête baissée dans la fuite en avant de la société marchande qui fantasme sur une croissance illimitée, et ceci au moment même où s’aggrave une crise écologique déjà criante.

     

    Or, nous n’avons pas besoin d’individus « adaptés » à cette « réalité » semblable à un avion sans pilote, lancée sur la trajectoire de l’écrasement. Nous avons plutôt besoin de gens capables de réfléchir à ce que sont les conditions de préservation de la nature, de la culture, de la société, et ce que serait une vie bonne dans l’avenir. Les employés robots conviennent parfaitement au système automatisé de la techno-économie. Mais si nous voulons encore faire société, nous aurons besoin d’une école qui sait instituer des êtres humains capables d’autonomie et de jugement tout en les inscrivant au sein d’une culture, d’institutions politiques, d’une société, d’une civilisation, tout en les ouvrant au dialogue avec les autres cultures et autres civilisations.

     

    Pour Freitag, nous ne sommes pas « en retard » sur l’université américaine, les classements internationaux… Nous sommes en retard sur la formation du type humain nécessaire à la suite du monde après cette période d’économisme monomaniaque. Nous devons vite trouver comment sortir de la bêtise d’un monde obsédé par l’accroissement de la puissance technico-économique au point d’en oublier tout le reste jusqu’à détruire la culture, ce qui est la définition précise de la barbarie : « État d’une société qui manque de civilisation. » Freitag nous fait comprendre que nous nous sauverons du danger si nous arrivons à revaloriser l’activité intellectuelle, à penser ensemble les grands problèmes de l’humanité, à revaloriser l’enseignement et la recherche désintéressés. Bref, si nous refusons de voir l’école réduite à un lieu de formation à l’emploi. Mais cette réflexion sur de meilleures finalités pour l’éducation est inséparable d’une remise en question plus générale de la direction que prennent nos sociétés captives du capitalisme globalisé et grisées de progressisme technologique. Pour sortir de cela, nous devrons être en mesure de former des êtres humains capables de faire à nouveau société, de rencontrer les autres et de prendre soin d’un monde humain et naturel dont le naufrage, aussi bien que celui de l’école, doit être évité.

     

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    Le rôle de l’école est d’être d’abord un lieu de permanence et de continuité où la priorité est consacrée à l’enseignement et à la formation de l’esprit ; ce que les Grecs appelaient «paideia» et les Allemands, «bildung». Éric Martin réfléchit aux finalités que devraient prendre les institutions d’enseignement. Le sociologue et philosophe québécois Michel Freitag












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