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    Le Devoir de philo

    Jean Jaurès et le supplément d’âme

    Comment la pensée du pacifiste français peut nous aider à surmonter la crise de la gauche politique

    7 juin 2014 | Robert Tremblay Chercheur autonome, Ph. D. (histoire) | Le Devoir de philo
    Pour Jean Jaurès, la révolution socialiste n’est concevable que dans le cadre de la légalité démocratique, c’est-à-dire par une conquête graduelle et légale par le prolétariat des institutions parlementaires et de la puissance de la production.
    Photo: Illustration Tiffet Pour Jean Jaurès, la révolution socialiste n’est concevable que dans le cadre de la légalité démocratique, c’est-à-dire par une conquête graduelle et légale par le prolétariat des institutions parlementaires et de la puissance de la production.
    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.​

    Beaucoup d’événements, de livres et de reportages commémorent ces jours-ci le centenaire de la Première Guerre mondiale. À la fois boucherie sordide et régression du sens de l’humanité, ce conflit armé signalait du même coup la fin du long XIXe siècle amorcé par la Révolution française de 1789. Le monde qui allait surgir des cendres de cette guerre ne serait plus le même qu’auparavant.

     

    Or cette cassure historique, on la pressentait déjà avec la mort de Jean Jaurès (1859-1914), ardent pacifiste et militant socialiste français, assassiné à Paris, dans un café de Montmartre, le soir du 31 juillet 1914, soit à peine deux jours avant que l’Europe ne plonge tout entière dans un conflit suicidaire qui allait durer plus de quatre ans.

     

    Avec lui s’évanouissait le rêve de fraternité universelle des peuples émancipés pacifiquement de la servitude du capitalisme, en vertu du principe de la démocratie industrielle.

     

    Peu après la mort de Jaurès, une aura sanctificatrice s’installa autour de sa mémoire, reléguant aux oubliettes la richesse et la profondeur intellectuelle de celui qui fut aussi un historien et un philosophe humaniste. De là, sans doute, la difficulté de son évocation et celle de son insertion dans l’actualité.

     

    Pourquoi faudrait-il lire Jaurès ? Qu’est-ce qui se dégage de ses oeuvres écrites et de ses discours ? A-t-il encore quelque chose à nous dire ? Et surtout, en quoi ses enseignements peuvent-ils nous aider à résoudre la crise de la pensée politique qui affecte sévèrement la gauche socialiste à l’heure actuelle ?

     

    L’homme d’action

     

    Rappelons que Jaurès n’est arrivé que progressivement au socialisme. Fils d’un petit négociant rural et agriculteur de la région du Tarn, il se fait d’abord élire comme député républicain à l’Assemblée nationale, en 1885.

     

    Défait aux élections de 1889, il en profite pour terminer ses études en philosophie. Il entreprend à cet effet deux thèses de doctorat, l’une sur la réalité du monde sensible et l’autre sur les origines intellectuelles du socialisme allemand, pour lesquelles il reçoit une mention honorable en 1892.

     

    Ses travaux universitaires, son expérience de conseiller municipal à Toulouse (1890-1893) et son soutien à la grève des mineurs de Carmaux le rapprochent tout naturellement des militants socialistes de sa région.

     

    Subjugués par les talents d’orateur et d’organisateur de Jaurès, ceux-ci voient en lui un futur porte-parole capable de faire avancer la cause ouvrière dans l’arène politique.

     

    Élu pour la première fois député socialiste de Carmaux à l’Assemblée nationale en 1893, il sera battu en 1898, mais constamment réélu de 1902 à sa mort.

     

    À partir de janvier 1898, Jaurès se fait surtout connaître par l’appui qu’il apporte au capitaine Alfred Dreyfus, injustement condamné de haute trahison pour avoir livré des renseignements militaires à l’Allemagne, y voyant, comme l’écrivain Émile Zola, une preuve supplémentaire de l’antisémitisme et du despotisme qui sévissaient alors au sein de l’armée française.

     

    En 1905, après plusieurs hésitations de la part des socialistes orthodoxes dirigés par Jules Guesde, Jaurès, partisan d’un socialisme inclusif, parvient à réaliser l’unité des divers courants de la gauche française, sous l’appellation SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière).

     

    Ses autres combats en qualité de député et de militant socialiste l’amèneront à soutenir la loi de la séparation de l’Église et de l’État (1905) au nom d’une certaine idée de la République ; aussi, devant la militarisation croissante des puissances européennes, il proposera une loi de réforme de l’armée (1910) et, par-dessus tout, l’idée d’une grève générale des ouvriers de tous les pays, pour faire échec à la guerre.

     

    La légalité démocratique

     

    Pour Jaurès, la révolution socialiste n’est concevable que dans le cadre de la légalité démocratique, c’est-à-dire par une conquête graduelle et légale par le prolétariat des institutions parlementaires et de la puissance de la production.

     

    Il se dit même prêt à faire alliance avec la « bourgeoisie laborieuse », afin d’éliminer les privilèges des classes oisives (spéculateurs, banquiers, courtiers, etc.) issues des milieux financiers.

     

    S’il souhaite la collectivisation de la propriété privée, ce n’est que de façon partielle et volontaire. Il ne tient pas à la destruction complète de la propriété privée.

     

    Comme militant, il est toutefois attentif aux expériences des mutuelles et des coopératives. Cet état d’esprit fait donc de Jaurès un individu particulièrement hostile au recours à la violence.

     

    Pour lui, la violence ne peut constituer un des éléments fondateurs de la révolution socialiste ; étant contraire à la Déclaration des droits de l’homme, elle condamne inévitablement à l’échec toute entreprise d’édificatin d’une société alternative.

     

    À cet effet, Jaurès rappelait souvent que la lutte des classes ne nous oblige pas à nous enfuir hors de l’humanité (cité dans Jaurès : la parole et l’acte, Gallimard, Paris, 1994).

     

    Il faut comprendre que Jaurès a toujours voué un attachement à l’héritage de la Révolution française et au républicanisme.

     

    Il importait pour lui d’achever l’oeuvre d’émancipation politique de la Révolution française en transformant la république élitiste et conservatrice en république radicale.

     

    Ainsi voyait-il dans l’institution républicaine l’outil par excellence devant permettre d’avancer vers l’égalité et la justice sociales.

     

    La crise actuelle

     

    Dans La voie pour l’avenir de l’humanité (Fayard, Paris, 2011), le sociologue et philosophe Edgar Morin soutenait que la pensée politique en est actuellement au degré zéro. Cela affecte évidemment tous les milieux, mais encore plus profondément les partis de gauche. La marche du monde a cessé d’être pensée par la classe politique.

     

    Celle-ci n’a plus de culture et ignore les sciences humaines qui seraient aptes à concevoir et à traiter de la complexité du monde. Les signes ne manquent pas de cette crise cognitive.

     

    S’il revenait aujourd’hui, Jaurès serait complètement abasourdi par la dérive technocratique du Parti socialiste français, par l’acharnement de ses dirigeants à vouloir s’adapter coûte que coûte à la modernité néolibérale, dont le modèle est en crise, et surtout par l’abdication des élites progressistes face à la promotion des intérêts des classes populaires et des exclus de la République.

     

    Il honnirait un Manuel Valls traitant les migrants roms de citoyens de seconde zone parce que peu enclins à s’intégrer, un François Hollande cautionnant, au mépris du droit international, la production de drones de combat furtif par Dassault Aviation, de même que le programme d’austérité de cinquante milliards d’euros des socialistes au pouvoir.

     

    Il s’indignerait aussi qu’un dirigeant de la multinationale américaine General Electric discute d’égal à égal avec le président de la République.

     

    Pour éviter que la classe ouvrière ne sombre dans les idéologies d’extrême droite et que le Front national ne devienne le premier parti ouvrier en France (comme cela vient de se produire aux élections du Parlement européen), faute de solution de rechange valable à gauche, Jaurès proposerait de transformer le Parti socialiste en un forum citoyen d’analyse du réel, ne serait-ce que pour dénoncer d’abord la fraude intellectuelle et la pensée réductrice des mouvements populistes.

     

    « À défaut de quoi notre peuple ferait place à je ne sais quelle immense plèbe […] Il serait, de temps à autre, secoué par des réveils de convoitise et de démagogie furieuse ou plate ; il aurait perdu le respect de lui-même et de la vie. » (Cité dans Rallumer tous les soleils, J.-P. Rioux, éd. Omnibus, Paris, 2006.)

     

    Jaurès serait également favorable à l’idée de recréer des écoles de formation au sein des organisations de gauche, dans lesquelles on enseignerait la fraternité internationaliste et l’aspiration à un monde meilleur, une idée, par ailleurs, remise en avant par Edgar Morin.

     

    Parions que Jaurès irait plus loin : il suggérerait sans doute de revitaliser les infrastructures locales de la dissidence où se trouve ce « peuple de gauche », dont certains ont proclamé trop vite sa disparition.

     

    Une économie plurielle

     

    Comment ? En commençant par fédérer et écouter ce qu’ont à dire les entreprises citoyennes qui luttent localement pour instituer une économie plurielle contre la dictature du marché et les diktats de la mondialisation : coopératives, mutuelles, crédit solidaire, commerce équitable, alimentation de proximité, agriculture bio, etc.

     

    Il faudrait puiser aussi, comme le dit Morin, dans les forces vives émanant des associations à caractère solidaire : secours populaire, SOS suicide, centres d’aide aux sans-abri, assistance aux immigrants, etc.

     

    Il y a dans ces initiatives citoyennes et autour de la vie associative un contre-pouvoir démocratique en gestation et de nouveaux comportements culturels qu’on aurait tort de négliger.

     

    Il faut également voir dans ces projets alternatifs un moyen de réduire l’aire du capitalisme et de faire avancer les réformes sociales, semblables à ce à quoi Jaurès faisait allusion lorsqu’il parlait « d’évolution révolutionnaire », un concept de Marx qui lui tenait à coeur.

     

    L’imprévisibilité de l’histoire

     

    Enfin, rappelons que Jaurès était conscient de l’imprévisibilité de l’histoire et des motifs obscurs de l’action des hommes. Pour lui, rien n’était joué d’avance.

     

    Il entretenait même un grand doute face à l’issue d’une révolution socialiste, une fois engagée, car « l’humanité ne progresse, en effet, que par étapes et à travers les douleurs », pour reprendre ses mots dans son discours du 9 décembre 1905, « Le prolétariat et la guerre ».

     

    Pour qu’une entreprise de changement social puisse fonctionner, il fallait, selon lui, un supplément d’âme de la part des individus qui en étaient les acteurs. C’est peut-être, entre autres, ce que ceux qui forment la gauche d’aujourd’hui ont besoin de retrouver.


    ♦♦♦


    La dérive

     

    S’il revenait aujourd’hui, Jaurès serait complètement abasourdi par la dérive technocratique du Parti socialiste français, par l’acharnement de ses dirigeants à vouloir s’adapter coûte que coûte à la modernité néolibérale, dont le modèle est en crise, et surtout par l’abdication des élites progressistes face à la promotion des intérêts des classes populaires et des exclus de la République.

    Pour Jean Jaurès, la révolution socialiste n’est concevable que dans le cadre de la légalité démocratique, c’est-à-dire par une conquête graduelle et légale par le prolétariat des institutions parlementaires et de la puissance de la production. Pour éviter que la classe ouvrière ne sombre dans les idéologies d’extrême droite et que le Front national ne devienne le premier parti ouvrier en France (comme cela vient de se produire aux élections du Parlement européen), faute de solution de rechange valable à gauche, Jaurès proposerait de transformer le Parti socialiste en un forum citoyen d’analyse du réel, ne serait-ce que pour dénoncer d’abord la fraude intellectuelle et la pensée réductrice des mouvements populistes.












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