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    Le Devoir de philo

    Les Google Glass sous l’oeil de Descartes

    La fascination inquiète suscitée par les lunettes de la multinationale s’explique sans doute par l’importance de celui de nos cinq sens qui est ici concerné

    28 décembre 2013 |Vincent Billard | Le Devoir de philo
    Photo: Collage: Tiffet
    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

    Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d’histoire.

    Samsung, le géant coréen de l’électronique, vient de lancer sur le marché, en cette fin d’année 2013, sa première montre dite « intelligente », la Galaxy Gear. Elle prendra place sur un marché qu’on annonce prometteur et qui porte déjà un terme générique le qualifiant, celui des « technologies mettables » (comme on « met » un vêtement), aux côtés de la deuxième version de la montre de Sony, elle aussi toute récente, et en attendant les déjà fameuses — bien avant leur sortie supposée en 2014 — « lunettes intelligentes » de Google, les désormais célèbres Google Glass (ainsi appelées, et non pas « glasses », car il n’y a qu’un seul verre).

    Ce nouveau segment économique, que certains chiffrent déjà en millions d’objets vendus dans les années à venir, vecteur de croissance espéré de l’industrie électronique, soulève dès maintenant de nombreuses interrogations, fait naître des fantasmes de surveillance généralisée et affole les beaux esprits. Qui, en effet, contrôlera ces nouveaux objets ? Qui pourra s’assurer que ces gadgets invisibles ou au fonctionnement indétectable, souvent équipés de minuscules caméras espions, ne violeront pas en permanence notre vie privée, créant autant de nouveaux problèmes quotidiens que de casse-têtes juridiques pour ceux qui essayeront d’en réglementer l’usage, en tentant d’allier périlleusement le respect de la liberté individuelle et celui de l’intimité d’autrui ?


    La philosophie moderne souvent antitechnologique

     

    À vrai dire, celui qui critique, en particulier dans le domaine de la technologie moderne, a toujours d’excellents exemples et de très bons arguments à faire valoir. Il est ainsi toujours possible, pour celui qui le voudrait, de ne parler de l’aviation que sous l’angle des catastrophes aériennes, des nuisances sonores et de l’épuisement des sources d’énergie fossiles. Vues sous cet aspect, les plus belles innovations de l’esprit humain flétriront à vue d’oeil et prendront vite un tour inquiétant, l’angoisse naîtra de ce qui aurait pu susciter l’admiration et la prise de distance critique à leur égard deviendra le mot d’ordre incontournable.

    Ainsi en va-t-il aujourd’hui, presque toujours, dans le domaine de la philosophie de la technologie : à titre d’exemple de cette hantise, on peut rappeler l’article publié ici même, dans cette rubrique, il y a deux ans, lors de la sortie d’un nouvel iPhone. Prenant Heidegger pour modèle, l’auteur taillait en pièces le dernier jouet de la marque californienne, accusé de tous les maux ou presque.

     

    Cette technophobie commune à la plupart des philosophes contemporains nous interdit donc, si on ne désire pas critiquer systématiquement l’innovation technologique, de rechercher de leur côté une analyse bienveillante à son égard. C’est donc plutôt, et de manière paradoxale, du côté des philosophes du passé qu’il faut parfois aller chercher, en se basant sur ce qu’ils ont dit des innovations de leur temps, cette compréhension plus ouverte à l’égard de nos technologies modernes. Parmi ces philosophes qui n’ont pas été négatifs ou suspicieux, mais au contraire enthousiastes envers les technologies de leur époque, il en est un justement, non des moindres, qui peut nous aider à poser quelques étapes sur le chemin de la compréhension de ces nouvelles « technologies mettables » : je veux parler de René Descartes (1596-1650).

     

    Le philosophe accordait une très grande importance aux informations que nous procurent nos sens. Par conséquent, il pourrait nous aider à comprendre ce rapport inédit que nous nouons avec ces objets intelligents qui s’incrustent désormais au plus près de notre corps. C’est Descartes en effet qui écrivait dans son ouvrage majeur, Les méditations métaphysiques : « Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens, ou par les sens. »

    Avant de douter de ces mêmes sens — idée qu’on retient le plus souvent de ce début des Méditations — Descartes nous rappelle leur importance. Or c’est précisément grâce à ces nouvelles technologies, par la voie royale des sens et non par l’apprentissage fastidieux ou bien le raisonnement, que nous serons renseignés (ou trompés, diront les détracteurs) par les informations en quelque sorte tombées du ciel, là, à la disposition de nos organes de perception… Se situant contre notre peau ou devant nos yeux, ces objets nous donneront immédiatement, sans intermédiaire, toutes les indications que nous voulons.

     

    Oculocentrisme

     

    La fascination inquiète suscitée par les lunettes de Google s’explique sans doute par l’importance de celui de nos cinq sens qui est ici concerné. Dans un autre ouvrage de Descartes, La dioptrique, le philosophe écrit, dès sa première phrase : « Toute la conduite de notre vie dépend de nos sens, entre lesquels celui de la vue étant le plus universel et le plus noble, il n’y a point de doute que les inventions qui servent à augmenter sa puissance, ne soient des plus utiles qui puissent être. » On retrouve ici l’importance extraordinaire accordée par l’homme aux informations provenant de la vue, ce que l’on peut appeler notre « oculocentrisme ».

    Descartes poursuit : « Et il est malaisé d’en trouver aucune qui l’augmente davantage que celle de ces merveilleuses lunettes qui, n’étant en usage que depuis peu, nous ont déjà découvert de nouveaux astres dans le ciel, et d’autres nouveaux objets dessus la terre, en plus grand nombre que ne sont ceux que nous y avions vus auparavant : en sorte que, portant notre vue beaucoup plus loin que n’avait coutume d’aller l’imagination de nos pères, elles semblent nous avoir ouvert le chemin, pour parvenir à une connaissance de la Nature, beaucoup plus grande et plus parfaite qu’ils ne l’ont eue. »

     

    Toutes proportions gardées, par comparaison avec les merveilleux instruments d’optique du XVIIe siècle, le Nouveau Monde auquel nous ouvrent aujourd’hui les technologies mettables, c’est celui du virtuel, ou plus exactement le mixte du « réel » et du « virtuel », leur fusion en un seul continuum de perceptions, comme on ne l’a encore jamais connu. Ce qui est visé ici, ce ne sont pas tant les fameuses Glass elles-mêmes (dont le premier modèle sera certainement loin d’être parfait et dont le look fera hésiter beaucoup de gens à s’en affubler) ou les montres intelligentes actuelles, que le principe fondamental qui les habite et qu’on pourrait résumer ainsi : être connecté, partout, tout le temps, sans que jamais le monde numérique ne soit hors de notre portée.


    La supplémentation du réel

     

    Là en effet où, avec un téléphone intelligent « traditionnel » (si on ose employer ce mot pour un appareil qui n’existe, après tout, que depuis quelques années, malgré le sentiment que nous avons de sa naturalité, l’impression qu’il a toujours été là), il est possible de louper un appel, en n’entendant pas par exemple la sonnerie du téléphone dans la poche de sa veste, avec une montre connectée au poignet, il est impossible d’ignorer qu’un message vient d’arriver ou qu’un correspondant cherche à nous joindre, par le simple fait que la montre vibre pour nous en informer. Avec les lunettes intelligentes, c’est la réalité supplémentaire elle-même de l’univers « virtuel » qui nous sera en permanence accessible.

    D’ores et déjà, en effet, nous vivons une double vie numérique, notre vie ordinaire est secondée, complétée, une couche logicielle s’interpose entre nous et la réalité. C’est le cas, par exemple, lorsque nous prenons les transports en commun et que nous pouvons suivre, en direct sur notre smartphone, à travers une application dédiée, l’état réel du trafic et être ainsi informés, en « temps réel » comme on dit, de tout incident survenant sur notre ligne et pouvant générer du retard.

    Cette supplémentation du réel, cette adjonction permanente d’information à la quotidienneté ordinaire de nos vies atteint une forme d’apogée dans ce qu’on appelle la « réalité augmentée », lorsque par exemple nous voulons en savoir plus sur un monument devant nous, ou connaître la direction d’une station de taxi dans une ville inconnue, et qu’il nous suffit de regarder l’écran de notre téléphone intelligent pour y voir, superposées à l’image live du bâtiment ou de la rue actuellement en face de nous les informations désirées, notre position géographique étant repérée grâce au GPS intégré de notre appareil, les indications de distance ou les renseignements culturels apparaissant en surimpression sur le fond de la réalité ordinaire perçue comme à travers les vitres d’une voiture.

    Cependant, ces utilisations restent, on le sait, exceptionnelles, certains n’utilisant jamais ces fonctions. Et cela s’explique fort bien, pour de simples raisons pratiques, car personne n’a jamais passé et ne passera jamais sa vie le bras tendu vers l’avant, un smartphone à la main, en dirigeant celui-ci vers le monde qui se présente en face de lui pour lire sur son écran les informations que son téléphone lui donnera sur la réalité environnante, seconde par seconde.

     

    C’est ici, précisément, que les lunettes (en attendant bientôt les lentilles) intelligentes révèlent leur importance. Ce n’est pas autrement, en effet, qu’avec un tel dispositif sans cesse présent à notre regard et ne nécessitant pas d’effort de notre part pour se maintenir dans le champ de notre perception que la fusion complète, l’interaction permanente entre les deux mondes sera faisable. L’immersivité absolue, la jointure parfaite des deux univers nécessitait l’ingéniosité de cette invention, à vrai dire sans doute inéluctable, un jour ou l’autre appelée à être incarnée dans un engin incontournable, quelles que soient les préventions et les réticences que nous puissions nourrir à son égard.

     

    Aujourd’hui, de fait, nous ne sommes pas toujours connectés, nous en sommes même loin pour certains d’entre nous. De ces gens ordinaires, consommateurs intermittents du réseau, intérimaires du web, les montres et surtout les lunettes connectées feront demain des résidents permanents du Monde secondaire de la Toile, branchés sans discontinuer, au moins le temps de leur vie consciente, dès le matin au réveil et le soir au coucher, ou même, pour les plus accros, jusqu’à l’ultime moment de s’endormir, de rejoindre l’autre monde virtuel du rêve, connu depuis bien longtemps celui-là. La mort elle-même peut-être, ultime passage éventuel vers un tout autre monde, un réseau radicalement différent, ne s’atteindra pas sans avoir une dernière fois perçu la réalité d’ici-bas à travers l’altérité augmentée de nos lentilles intelligentes.

     

    Une question fondamentale nous est alors posée. Si, par exemple, j’ai rencontré, comme Descartes, la reine de la Suède mais que je ne l’ai pas recon-nue, je manque certainement quelque chose du réel si je dis : « J’ai rencontré une femme célèbre aujourd’hui à Stockholm. » Si, grâce à la reconnaissance des visages implantée dans des lunettes intelligentes, j’ai su qui je rencontrais, ma connaissance du réel est sans doute plus exacte. Mais jusqu’où va cette connaissance ? Le réel se réduit-il à la somme d’informations que nous en prenons ? Jusqu’à quelle couche de renseignements, à quelle quantité de savoir les lunettes devront-elles aller pour que nous ne rations rien du monde extérieur qui nous entoure ? Voilà une première interrogation qu’on peut proposer, en guise de petite introduction philosophique à la nouveauté des technologies mettables.

     

    Vincent Billard, auteur de Geek philosophie (2013) et d’iPhilosophie. Comment la marque à la pomme investit nos existences (2011), tous deux aux Presses de l’Université Laval.

    Vincent Billard est l’auteur de Geek philosophie et d’iPhilosophie. Comment la marque à la pomme investit nos existences.












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