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    Le Devoir de philo - Le suicide heideggérien de Dominique Venner

    Négligeant l’expérience malheureuse de Heidegger, l’essayiste français a ni plus ni moins, par son ultime geste, répété l’erreur du philosophe allemand

    26 octobre 2013 |Jonathan Hope | Le Devoir de philo
    Être et temps, publié en 1927, constitue un projet critique de la Modernité (la période qui s’étend de 1500 à 1900). Avec un ton alarmiste, Heidegger soutient que la philosophie depuis les Grecs connaît un long déclin, au point où nous avons perdu le sens de l’être et du Dasein, l’« être là », bref l’existence.
    Photo: Illustration Tiffet Être et temps, publié en 1927, constitue un projet critique de la Modernité (la période qui s’étend de 1500 à 1900). Avec un ton alarmiste, Heidegger soutient que la philosophie depuis les Grecs connaît un long déclin, au point où nous avons perdu le sens de l’être et du Dasein, l’« être là », bref l’existence.
    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

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    Il est rare qu’un philosophe se faufile à la une des journaux. Pourtant, le 21 mai 2013, le nom de Martin Heidegger (1889-1976), éminent penseur allemand, apparaissait partout comme une référence indiscutée. Comment ? Un historien militant relativement inconnu, le Français Dominique Venner, s’est suicidé devant l’autel de Notre-Dame de Paris. En une fraction de seconde, à la vitesse d’une balle, Venner est devenu un héros tragique de l’extrême droite française.

     

    En effet, le jour de sa mort, il publie un court billet sur son site Web, son testament politico-intellectuel, intitulé « La manif du 26 mai et Heidegger ». On y lit la méfiance (la crainte? la haine?) de l’autre - homosexuel, étranger, bref, tout ce qui ne rentre pas dans l’idée chauviniste que Venner se fait du Français. On y lit la frustration accumulée par les revers du colonialisme. On y lit une référence au controversé Heidegger.

     

    Ce n’est pas tant Venner lui-même qui m’intéresse que son interprétation peu éclairée, et encore moins éclairante, de la pensée heideggérienne, comme s’il suffisait d’étayer une diatribe fasciste sur une lecture irréfléchie de Heidegger. Ce que Venner semblait ignorer, et ce que nous devons révéler, ce sont les impensés chez le philosophe qui se manifestent dans de désastreuses actions politiques.

     

    À cette fin, rappelons d’abord le projet que formule Heidegger dans son oeuvre maîtresse Sein und Zeit (Être et temps), publiée en 1927. Examinons ensuite comment ce projet philosophique se tient à la lumière de l’engagement politique de Heidegger. Constatons enfin comment Venner, négligeant l’expérience malheureuse de Heidegger, répète ni plus ni moins l’erreur du philosophe allemand. Être et temps cons titue un projet critique de la Modernité (la période qui s’étend de 1500 à 1900).

     

    Avec un ton alarmiste, Heidegger soutient que la philosophie depuis les Grecs connaît un long déclin, au point où nous avons perdu le sens de l’être et du Dasein, l'« être là », bref l’existence.

     

    Le projet est clairement annoncé en exergue : « Il s’impose de poser à neuf la question du sens de l’être […] [et] de réveiller tout d’abord une compréhension pour le sens de cette question. »

     

    Tous les philosophes seraient responsables de cette crise philosophique, mais les Modernes seraient particulièrement coupables. Descartes, parce qu’il disloque la pensée du monde ; Hegel, parce qu’il fragmente le temps en une multitude de moments présents. Le sens de l’être se dévoile lorsque le Dasein redécouvre son caractère « au-monde » et redécouvre sa pleine temporalité.

     

    Le traité de Heidegger se présente donc comme le récit d’un grand déploiement : le Dasein est engagé dans une quête où, partant des expériences les plus quotidiennes, il se découvre comme une partie d’un grand tout, dont l’expression la plus aboutie est la constitution d’une oeuvre politico-historique transcendantale. En somme, on comprend que le Dasein est l’élu solitaire dont le devoir est de représenter le sens de l’Histoire.

     

    Paradoxalement peu commentée par les interprètes de Heidegger, cette fin est cruciale. Le Dasein doit découvrir le destin partagé avec ses semblables, le co-destin (Geschick). Brouillant la limite entre la philosophie dialogique et la guerre meurtrière, Heidegger affirme que l’authenticité du Dasein et le salut de l’être résident « dans la communication qui partage et dans le combat ».

     

    Appel à la guerre

     

    Bien que Heidegger confine ses réflexions au champ de la pure transcendance, il ne pouvait être insensible aux bouleversements qui secouaient l’Allemagne ; il n’a pu abstraire ses idées de sa réalité historique. Dans les années 1920, les Allemands témoignent de la réorganisation du Parti nazi et un nombre croissant d’entre eux y participent. Même emprisonné, Hitler fait du bruit.

     

    Le traité de Versailles qui définit les conditions de l’armistice de la Première Guerre mondiale présente déjà des failles sérieuses. Et voilà que Heidegger intervient en affirmant que l’existence doit choisir « ses héros » en prenant la décision « instantanée » de procéder à « la répétition authentique d’une possibilité d’existence passée ».

     

    Entendre là un appel aux Allemands pour qu’ils se reprennent de leur défaite de la guerre de 14-18 n’est pas, à mon sens, une interprétation abusive (c’est plutôt le contraire qui serait malveillant). Mais l’Histoire doit arriver au bon moment et c’est pourquoi Heidegger insiste à plusieurs reprises sur le fait que la vérité du projet politique apparaît dans de rares instants (Augenblicke).

     

    Reprenant à son compte la notion grecque de καιρός (kairos, « le temps opportun »), Heidegger soutient que le monde et le temps peuvent parfois s’aligner, comme des astres, de telle manière que l’entièreté de l’être apparaisse et ravisse l’existence à elle-même.

     

    L’erreur

     

    Sans douter de la vérité de ces instants historiques ni de la nécessité de l’action politique, il est essentiel de rappeler que Heidegger s’est perdu dans la formulation de cette notion - ce qui apparaît clairement quand nous mesurons sa pensée à ses gestes. Après tout, l’homme est un philosophe qui, contrairement au sophiste, tente de faire coïncider ses paroles et ses actions.

     

    En effet, rien n’assure que l’existence soit devant un instant de vérité authentique et pas devant une conjoncture trompeuse. Comme l’écrit le philosophe et psychanalyste Slavoj Žižek, ce que le Dasein considère comme un instant de vérité n’est peut-être rien qu’un « pseudo-événement, un mensonge en guise d’authenticité ».

     

    Bien que Heidegger ait reconnu la possibilité de cette erreur, notamment dans ses méditations sur l’angoisse, son enthousiasme dans les années 30 fut tel que, négligeant sa conscience et répondant avec assurance à l’appel de Sturmabteilung, il coordonna, le temps de son rectorat, les activités de l’Université de Fribourg autour de l’idéal nazi.

     

    Cette erreur philosophique, qui consiste à étouffer le doute, en dit long sur les égarements politiques de Heidegger, alors qu’il a cru voir un instant de vérité dans la montée du nazisme et qu’il s’est rendu à la décision absolue - aussi insensée qu’inexcusable - d’agir au nom du NSDAP.

     

    Dans les dernières lignes de son ultime texte, Venner semble s’accorder à la conception de l’Histoire d’Heidegger. Voici ce qu’il écrit : « Il faudrait nous souvenir aussi, comme l’a génialement formulé Heidegger [Être et temps], que l’essence de l’homme est dans son existence et non dans un “ autre mon de ”. C’est ici et maintenant que se joue notre destin jus qu’à la dernière seconde. Et cette secon de ultime a autant d’importance que le reste d’une vie.

     

    « C’est pourquoi il faut être soi-même jus qu’au dernier instant. C’est en décidant soi-même, en voulant vraiment son destin que l’on est vainqueur du néant. Et il n’y a pas d’é chappatoire à cette exigence puisque nous n’avons que cette vie dans laquelle il nous appartient d’être entièrement nous-mêmes ou de n’être rien. »

     

    Quelques heures plus tard, équipé d’un pistolet à un coup, il s’éclate la cervelle sur l’autel d’une des principales cathédrales de l’Europe. La twittosphère s’enflamme : « Un acte sacrificiel d’une grande dignité aristocratique. Un appel à résister » ; « Le temps du grand soulèvement est venu. Dominique je ferai moi-même bientôt des choix forts » ; « Tout notre respect à Dominique Venner dont le dernier geste, éminemment politique, aura été de tenter de réveiller le peuple de France » (Marine Le Pen). On le compare à Yukio Mishima, l’écrivain japonais qui se donna la mort par seppuku, en 1970, après un coup d’État avorté, et même, élogieusement, aux héros de l’Iliade.

     

    Venner a vécu, ou en tout cas il est mort, pour ses idées. Croyait-il que nous étions, à Paris, le 21 mai 2013 (« ici et maintenant »), devant une de ses conjonctures si précieuses dont parlait Heidegger ? Ou croyait-il (ce qui me semble plus probable) que son suicide « résolu » annoncerait, précipiterait l’arrivée d’un tel instant historique ? Dans un cas comme dans l’autre, Venner adhère à l’idée heideggérienne selon laquelle l’existence intrépide doit se porter garante de l’Histoire.

     

    Mais, croyant que l’action politique se limite au seul courage de ses convictions, il verse dans le zèle fanatique, comme l’a fait Heidegger dans sa malheureuse tentative politique. La pensée et les actions doivent également assumer, paradoxalement, la possibilité des erreurs. Le monde des idées ne constitue pas une totalité homogène et sensée. Le paysage politique n’est pas une machine parfaitement huilée et ajustée.

     

    La pensée et l’action sont systématiquement confrontées à des incertitudes, à des facteurs confondants. Les multiples formes d’altérité (l’homosexuel, l’étranger) dévoilent sans cesse l’unité chimérique de la raison.

     

    En ce sens, la militante Femen qui a repris le suicide de Venner, le 22 mai, devant l’autel de la même cathédrale, sur la poitrine nue de laquelle était écrit « MAY FASCISM REST IN HELL », me semble représenter de manière plus juste les contingences qui définissent la pensée.

     

    Avec son dernier coup de feu, Venner a voulu que nous comprenions que les instants historiques faucheront les Hommes. L’Histoire sera écrite dans et avec le sang. Espérons plutôt que l’Histoire prendra forme par nos efforts collectifs, riches en mémoire, toujours réceptifs aux échecs et aux ruines passés, engagés dans un élan d’émancipation auquel nous avons tous accès et dont nous portons tous la responsabilité.


    Jonathan Hope - Docteur en sémiologie, chargé de cours à l’UQAM

     

    Être et temps, publié en 1927, constitue un projet critique de la Modernité (la période qui s’étend de 1500 à 1900). Avec un ton alarmiste, Heidegger soutient que la philosophie depuis les Grecs connaît un long déclin, au point où nous avons perdu le sens de l’être et du Dasein, l’« être là », bref l’existence. Jonathan Hope : « Ce n’est pas tant Venner lui-même qui m’intéresse que son interprétation peu éclairée, et encore moins éclairante, de la pensée heideggérienne, comme s’il suffisait d’étayer une diatribe fasciste sur une lecture irréfléchie de Heidegger. Ce que Venner semblait ignorer, et ce que nous devons révéler, ce sont les impensés chez le philosophe qui se manifestent dans de désas treuses actions politiques. »












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