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    Le Devoir de philo - Simone de Beauvoir souhaiterait une décriminalisation de la prostitution

    L’auteure du Deuxième sexe dénoncerait tout cadre juridique, comme celui du Canada, exigeant que les «travailleuses du sexe» se retrouvent à exercer leur métier de façon isolée

    15 juin 2013 |Viviane Namaste | Le Devoir de philo
    Photo: Illustration: Christian Tiffet
    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

    La prostitution au Canada fait les manchettes des journaux ces temps-ci puisqu’un cas présentement devant la Cour suprême en soulève l’aspect juridique et social. Que dirait la philosophe féministe Simone de Beauvoir (1908-1986) sur cette question ?


    Pourquoi et comment est-il pertinent non seulement de considérer la philosophie, mais plus précisément une philosophe féministe en analysant la prostitution ? Osons la philosophie avec notre chère Simone de Beauvoir et considérons ce qu’elle dirait à l’égard des lois canadiennes sur la prostitution.


    Il y a un débat sur la prostitution actuellement chez les féministes. Certaines prônent une position dite abolitionniste, voyant dans la prostitution l’exploitation de la femme et un symbole primordial de son oppression ; elles visent son interdiction totale.


    S’opposent à ces abolitionnistes d’autres féministes (oui, il y a plusieurs types de féministes !), qui, elles, revendiquent les concepts clés d’autonomie corporelle et le droit au libre-choix afin de fonder une position qui défend le droit de pratiquer le travail du sexe. En ce moment, l’encadrement juridique de la prostitution se pose devant la Cour suprême.


    Rappelons qu’au Canada, l’échange de services sexuels contre de l’argent est une activité tout à fait légale. En revanche, presque toutes les activités entourant la prostitution sont criminalisées : tenir une maison de débauche, vivre des fruits de la prostitution ou communiquer dans le but de faire de la prostitution.


    Trois militantes - Terry Jean Bedford, Amy Lebovitch et Valerie Scott - contestent ces lois et avancent l’argument selon lequel celles-ci violent leurs droits fondamentaux, notamment le droit de la sécurité de la personne inscrit dans la Chartre canadienne. La Cour suprême entend évaluer la constitutionnalité de ces lois.


    Quelle forme de féminisme Simone de Beauvoir aurait-elle défendue ? Quelle analyse peut-on faire sur le sujet à partir de sa pensée ?


    Les savoirs engagés


    Premièrement, Simone de Beauvoir s’introduirait-elle dans ce débat ? Si l’on se fie à ses écrits, mais aussi à ses engagements, c’est évident. À plusieurs reprises, notre philosophe a pris position publiquement afin d’intervenir dans les affaires politiques et juridiques.


    Dans une cause célèbre, elle a rédigé la préface d’un livre de l’avocate Gisèle Halimi à l’égard de Djamila Boupacha, une jeune Algérienne torturée pendant la guerre d’Algérie. Dans un autre registre, en 1971, elle a rédigé un texte, Le manifeste des 343 salopes, qui comprenait les noms de 343 femmes avouant avoir avorté. À l’époque, l’avortement était illégal en France et le texte en revendiquait un accès libre, tout comme pour la contraception.


    On voit bien que Simone de Beauvoir a fait des revendications politiques. En effet, sa production écrite critiquait des lois qui mettaient en danger la sécurité des femmes. L’écriture et la production du savoir sont mobilisées chez elle pour contrer les violences de l’État.


    Le livre le plus connu de Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe (1949), constitue un survol impressionnant de la philosophie, de la littérature, de l’histoire et de la mythologie.


    Cela conduit la philosophe à développer la thèse selon laquelle la femme est l’« Autre », celle qui n’est jamais considérée à part entière comme égale à l’homme. Qu’on parle de l’histoire, de la philosophie ou même de la biologie, Beauvoir démontre dans quel le mesure les fondements philosophiques de la science ne prennent en compte que la situation matérielle des hommes.


    En bonne philosophe, elle met en relief le fait que la production du savoir est elle-même « contrainte ». Le premier tome présente les théories biologiques, anthropologiques, historiques et culturelles.


    Dans le deuxième, l’auteure analyse les conditions actuelles d’existence des femmes (leur formation, leur situation et les justifications de leur position inférieure), avant de proposer sa théorie de la libération de la femme.


    Cette oeuvre comprend un chapitre sur le sujet qui nous occupe ici : la prostitution. Rappelons que, dans la philosophie existentialiste, on ne s’arrête pas sur l’essence des personnes mais plutôt sur les conditions actuelles dans lesquelles elles vivent.


    Comme Beauvoir l’écrit dans son essai Pour une morale de l’ambiguïté : « C’est dans la connaissance des conditions authentiques de notre vie qu’il nous faut puiser la force de vivre et les raisons d’agir. »


    Examinant les conditions du travail des prostituées, Simone de Beauvoir met l’accent sur la stigmatisation profonde dont elles sont victimes, privées qu’elles sont des droits de la personne et du respect accordé aux autres femmes. Pourtant, elle ne condamne pas celles qui travaillent comme prostituées.


    Reconnaissant leurs conditions matérielles, elle écrit : « Ce n’est pas leur situation morale et psychologique qui rend pénible l’existence des prostituées. C’est leur condition matérielle qui est dans la plupart des cas déplorable. »


    La solidarité


    Refusant le discours qui « psychologise » les victimes de la prostitution, Simone de Beauvoir souligne également la solidarité qui existe entre elles, soutenant que ces femmes construisent un « contre-univers » dans lequel elles retrouvent la dignité humaine. Elle constate que la plupart des prostituées sont « intégrées à une société qui réclame leurs services ».


    Ici, le choix du langage n’est pas innocent : Beauvoir qualifie le travail des prostituées de « service » - et ce, des décennies avant le discours féministe qui désignera les « travailleuses du sexe », une expression qui commencera à être utilisée au cours des années 1980. Le recours à ce concept de service sexuel indique que, pour Beauvoir, les prostituées travaillent comme les autres femmes.


    À cet égard, on peut imaginer que Simone de Beauvoir refuserait la position abolitionniste féministe sur la prostitution. Au contraire, elle revendiquerait le droit des femmes à travailler en toute liberté.


    De plus, sa valorisation de leur solidarité la conduirait à critiquer des lois, comme celle sur les maisons de débauche, qui empêchent plusieurs fem mes de travailler ensemble, dans la même maison, afin d’accroître leur sécurité.


    Beauvoir dénoncerait en définitive tout cadre juridique (tel que celui en place au Canada) exigeant que les « travailleuses du sexe » se retrouvent à exercer leur métier de manière isolée.


    Son acceptation de la prostitution comme « service » ne signifie pas qu’elle tolérerait les injustices qui accablent ces femmes. Cela ne l’a pas empêchée, en son temps, de dénoncer le fait que la « basse prostitution » soit « soumise à l’arbitraire de la police ». Solidaire des femmes les plus pauvres et les plus visibles - celles qui travaillent dans la rue -, Simone de Beauvoir reconnaît que le cadre juridique les criminalise et les expose à la violence et au mépris de la part des autorités policières.

     

    Données impressionnantes


    En tenant compte de cette fine compréhension des rapports entre prostituées et policiers et devant la situation actuelle de la prostitution de rue au Canada, Simone de Beauvoir prônerait la mise en place d’un nouveau contexte juridique dans lequel les femmes n’hésiteraient plus à se confier à la police, chose impossible si les activités liées à la prostitution (telles que les communications) restent considérées comme criminelles.


    De plus, comme scientifi que, chercheuse et philosophe existentialiste, Simone de Beauvoir plongerait dans le dossier présenté devant le tribunal dans le cas R. v. Bedford. L’ampleur des données est impressionnante : 25 000 pages comprenant des expertises, des témoignages de groupes communautaires ainsi que de prostituées de rue.


    Lorsque l’affaire a été entendue en Cour supérieure de l’Ontario, la juge Himel a évalué toute cette documentation, concluant que les lois actuelles créent des conditions risquées pour les femmes, qui se retrouvent vulnérables devant la violence.


    Nos lois sur les maisons de débauche interdisent à plusieurs femmes de travailler ensemble, les forçant à l’isolement ; celles sur la communication nuisent au bon dépistage des clients puisque les travailleuses sont limitées dans leurs communications.


    Enfin, la législation sur les tierces parties empêche les travailleuses d’embaucher un chauffeur (puisqu’il serait considéré comme un proxénète). Cela aussi favorise l’isolement des travailleuses. Beauvoir apprécierait la quantité de l’information colligée, mais aussi sa qualité, car, ainsi, on peut mieux comprendre « les conditions d’existence » de ces femmes.


    L’enjeu intellectuel, ici, est d’analyser « les conditions authentiques de notre vie ». Ces données nous font comprendre comment les lois canadiennes créent des conditions où les femmes sont à risque et comment leurs droits à la sécurité de la personne sont, en somme, bafoués.


    La logique s’apparente à l’argumentation développée par Simone de Beauvoir dans le cas de l’avortement, où, en se fondant sur les données empiriques documentant les conditions de vie quotidiennes, elle dénoncerait un cadre légal stigmatisant les femmes et les privant de leurs droits fondamentaux.


    Qui est l’«Autre»?


    Outre ses propos en appui à la liberté des femmes - ce qui comprend celle des travailleuses du sexe -, le cadre théorique développé par Simone de Beauvoir soulève des questions fondamentales en ce qui a trait à la subjectivité humaine. Analysant les conditions existentielles des femmes, la philosophe cons tate dans quel le mesure elles sont positionnées com me étant l’« Autre » de l’hom me. Ce souci théorique apparaît également dans les débats féministes actuels sur la prostitution.


    En effet, Beauvoir nous fait comprendre qu’une position féministe ne considérant la prostitution que sous l’angle de l’exploitation entretient la division - peut-être involontairement, certes - entre les féministes et les travailleuses du sexe.


    La volonté de certaines féministes d’abolir la prostitution positionne-t-elle les travailleuses du sexe comme étant « Autres » ? Autrement dit des travailleuses à part, incapables de donner leur consentement aux relations sexuelles (rémunérées ou pas), simples victimes de l’idéologie patriarcale ?


    Beauvoir nous oblige à nous interroger sur le sujet, à mieux comprendre le fondement implicite et théorique de l’« Autre » et à mieux cerner la cons truction épistémologique du « nous ».


    La Cour suprême se penche actuellement sur la constitutionnalité des lois canadien nes sur la prostitution. Grâce aux thèses de Simone de Beauvoir, nous sommes mieux en mesure de saisir la discrimination vécue par les travailleuses du sexe.


    Sa pensée nous encourage aussi à considérer la construction de l’« Autre » dans nos lois, nos systèmes politiques, nos mythes et nos histoires.


    En somme, pour cette gran de philosophe, l’abolition des lois soumettant les fem mes à la violence représente un pas important pour leur libération, ce passage essentiel d’un « Autre » vers un sujet pleinement reconnu devant le droit et la société.


    Viviane Namaste
    Professeure titulaire, Institut Simone de Beauvoir, Université Concordia

    ***

     

    Des commentaires ? Écrivez à Antoine Robitaille : arobitaille @ledevoir.com


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    Tiré de Simone de Beauvoir, une femme actuelle, Télé-Québec, mars 2010. Selon la philosophe, la plupart des prostituées sont «intégrées à une socié té qui réclame leurs services». Ici, le choix du langage n’est pas innocent: Beauvoir qualifie leur travail de «service», et ce, des décennies avant le discours féministe qui dé si gnera les «travailleuses du sexe», une expres sion qui com mence à être uti lisée dans les années 1980. Viviane Namaste: «L’écriture et la production du savoir sont mo bilisées chez Beauvoir pour con trer les violences de l’État.»
     
     
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