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Le Devoir de philo - Mourir dans la dignité selon l’Éthique à Nicomaque d’Aristote

L’euthanasie est-elle l’ultime liberté, le moyen de s’éteindre noblement,

Aristote. Comme toutes les ver tus, le courage est en lui-même une chose pénible, et il est l’objet de nos éloges « parce qu’il est plus difficile d’endurer les peines que de s’abstenir des plaisirs ».
Photo : International portrait gallery Aristote. Comme toutes les ver tus, le courage est en lui-même une chose pénible, et il est l’objet de nos éloges « parce qu’il est plus difficile d’endurer les peines que de s’abstenir des plaisirs ».
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«La délicate question de l’euthanasie est-elle l’ultime liberté, le moyen de mourir dans la dignité, ou au contraire le symptôme d’une difficulté à assumer la finitude et la relation à autrui ? », se demandait Jacques Ricot dans son ouvrage Dignité et euthanasie. Voyons comment Aristote répondrait à cette question à partir de l’Éthique à Nicomaque.


Le bonheur passe par les vertus, et par le courage en premier lieu ; le courage face à la vie, mais avant tout le courage face à la mort. Trouver la clé du bonheur est essentiel pour vivre heureux, même si on sait qu’on va mourir un jour, et justement parce qu’on sait que la vie a un terme.


Aristote insiste sur le fait que le courage choisit ou endure parce qu’il est « noble (kalon) de le faire, ou parce qu’il est honteux (aischron) de ne pas le faire. Or, mourir pour échapper à la pauvreté ou à des chagrins d’amour ou à quelque autre souffrance, c’est le fait non d’un homme courageux, mais bien plutôt d’un lâche. » 1


Comme toutes les vertus, le courage est en lui-même une chose pénible, et il est à bon droit l’objet de nos éloges « parce qu’il est plus difficile d’endurer les peines que de s’abstenir des plaisirs ». 2


Il n’empêche que plus la vertu de l’être courageux est complète et grand son bonheur, « plus aussi la pensée de la mort lui sera pénible : car c’est pour un pareil homme que la vie est surtout digne d’être vécue, c’est lui que la mort privera des plus grands biens, et il en a pleinement cons cience : tout cela ne va pas sans l’affliger. Mais il n’en est pas moins courageux, peut-être même l’est-il davantage […] ».3


Dans la perspective classique, la vertu est donc libératrice. Elle permet à l’être humain de s’appartenir en s’affranchissant des dépendances que crée ce que le langage ordinaire appelle l’empire des passions. Liberté et bonheur vont manifestement de pair. Si la vertu peut parfois être décrite comme sa propre récompense, comme la clé du bonheur, voire le bonheur même, cela n’exclut pas toute douleur.


L’acte principal de la vertu de force, ou courage, précisément, c’est d’endurer des peines, de contenir la crainte, en vue de biens plus grands. Il est vrai que le plaisir qu’il y a à poser des actions nobles est occulté par la souffrance ; de là, justement, la nécessité de la force pour l’action morale qu’elle rend dès lors possible en tous temps, même les plus difficiles.


On est seul dans la vie


« Si l’époque moderne insiste particulièrement sur l’idée que l’on meurt seul, c’est aussi parce qu’elle souligne plus fortement le sentiment que l’on est seul dans la vie », relevait Norbert Elias. De là la pertinence de redécouvrir aujourd’hui la valeur de l’amitié, car l’amitié découle de la vertu, et la vertu fait que l’on agit dans l’intérêt de ses amis et de sa patrie, et même qu’« on donne sa vie pour eux », cons tate encore Aristote.


On « sacrifiera argent, honneurs et généralement tous les biens que les hommes se disputent » pour la « beauté morale de l’action », préférant « un bref moment d’intense joie à une longue période de satisfaction tranquille, une année de vie exaltante à de nombreuses années d’existence terre à terre, une seule action, grande et belle, à une multitude d’actions mesquines. Ceux qui font le sacrifice de leur vie atteignent probablement ce résultat ; et par là ils choisissent pour leur part un bien de grand prix. » 4


Le moins qu’on puisse dire est que l’expression « mourir dans la dignité » semble cette fois tout à fait appropriée.


Lorsqu’en France on a voulu introduire la notion d’exception d’euthanasie dans le Code de procédure criminelle, le philosophe Paul Ricoeur a exprimé des réserves en appelant à la prudence du législateur. Celui-ci doit dépasser le cas particulier qui lui est présenté afin d’en dégager la signification essentielle pour l’ensemble de la société. En effet, la détresse comme conséquence de circonstan ces extrêmes peut expliquer la transgression d’u ne règle, sans toutefois la dissoudre pour autant.


La règle en vigueur (ne pas tuer) continuera à régir le vivre-ensemble en établissant une limite minimale à ne pas franchir pour la sauvegarde de l’ensemble de la société.


Une transgression légitimée serait un cercle carré ou, plus exactement, dans le cas de l’euthanasie, un déplacement du curseur de l’interdit.


Le droit qui viendrait légaliser l’euthanasie affaiblirait l’éthique, en oubliant que le juge dispose depuis longtemps des ressources de l’équité lui permettant d’apprécier les circonstances dans lesquelles la violation de l’interdit du meurtre s’est éventuellement produite.


La doctrine aristotélicienne de l’équité voit dans l’epieikeia une correction de la loi positive. 5 La raison invoquée par Aristote pour fixer la limite aux lois positives, c’est la nature des choses pratiques.


C’est, par le fait même, un écho de la doctrine de la phronesis par laquelle la prudence est la vertu de la raison dans son activité de délibération sur l’action à entreprendre. Elle ne peut se contenter d’appliquer des règles générales car elle doit considérer les circonstances qui sont toujours particulières.


L’image de la règle de Lesbos qui s’adapte au contour de la pierre illustre l’adaptation de la raison pratique aux circonstances, qui fait qu’en matière politique vient le moment où le décret (psêphisma) est la manière adéquate de régir en l’absence de loi et sans la nécessité d’en instaurer de nouvelle. 6


Selon Aristote, l’exception à la règle n’obligerait pas à changer une loi ni à en proposer une nouvelle. Un cas fictif souvent utilisé en éthique peut nous servir d’exemple. Une personne affamée et en détresse qui se trouve devant un étalage de fruits au marché et qui, dans un geste ultime, vole une pomme pour se nourrir, a certainement commis un vol, mais elle n’a rien fait de répréhensible. Sa survie est considérée plus importante que le fait d’avoir volé une pomme.


La même logique prévaut pour un homicide en cas de légitime défense. Dans les deux situations, le législateur ne décidera pas de changer les lois en vigueur, c’est-à-dire l’interdit du vol et l’interdit du meurtre, pour cautionner les gestes de ces deux personnes.


En conséquence, le geste transgressif est le signe d’u ne impuissance et d’une détresse, le témoignage que les situations concrètes ne permettent pas la mise en oeuvre complète des principes universels. Ce qui ne les ruine aucunement mais signifie seulement que, si l’on doit chercher à les appliquer, la complexité du réel et la limitation de nos moyens humains expliquent les transgressions. 7


On se rappelle le jugement d’Antigone lorsqu’elle déclare que le cadavre de son frère mérite tous les honneurs dus à un être humain et que c’est son devoir - puisqu’elle est sa soeur et que leurs parents ne sont plus - d’agir en conséquence, même au prix de sa vie.


Cet engagement éthique d’Antigone implique que même le cadavre, les restes, sous quelque forme que ce soit, d’une personne, fût-elle condamnée, ont droit à des rites sacrés. Le rite de la sépulture le restitue à la communauté humaine à laquelle il appartient en droit.


Or, si cela est juste s’agissant des morts, si même les restes d’un homme condamné méritent pareil respect, que penser d’un corps humain vivant, si démuni ou vulnérable qu’il puisse être ? 8


L’exemple d’Antigone met ainsi en lumière la grandeur et la nécessité des soins prodigués au patient jusqu’au dernier instant de sa vie. Mais son exemple a une autre dimension capitale, celle du droit non écrit.


Car elle fait appel à des lois non écrites, inscrites dans le coeur humain, laissant pressentir ce que Claude Bruaire a fort bien résumé à propos de la médecine : « La législation positive n’est pas tout et suppose des lois non écrites. Elle règle un métier mais ne peut prescrire toutes ses normes éthiques. Un médecin ne suit pas seulement un code officiel déontologique, mê me s’il doit le faire avec intelligence et rigueur. Car il est au contact de questions qui ne relèvent pas seulement du droit écrit. » 9


Il ne faut pas se leurrer, la vie éthi que est difficile. Elle con cerne justement les consciences et vi se au bout du compte l’action singulière con crète, qui est toujours une situation contingente et inédite.


Au centre de toute réflexion éthique se découvre le caractère ineffable d’une décision éthique, dans le cadre de circonstances souvent largement imprévues et imprévisibles que seuls peuvent assurer un véritable sens des valeurs et la clarté des consciences.


Pour utiles qu’ils puissent être parfois, les « codes » de déontologie sont appelés à être toujours dépassés ; spécialement aujourd’hui, devant la complexité, l’aspect encore jamais vu de tant de problèmes pourtant réels de notre époque.


L’oubli de devoirs élémentaires


La multiplication des lois caractérisant nos sociétés est le résultat obligé d’un déficit éthique ; les revendications de droits prolifèrent dans l’oubli de devoirs élémentaires de civisme, de respect des personnes, etc., reconnus pourtant dans toutes les civilisations.


Remplacer l’éthique « tout court » par une éthique procédurale, comme l’entend le futur projet de loi sur les soins de fin de vie, c’est faire l’économie de l’éducation de la conscience et de l’exercice de la liberté. C’est abdiquer notre dignité humaine.


En une société civilisée, où chacun a une parole, où chacun est amené à réfléchir par lui-même aux conséquences de ses actes, il est besoin de beaucoup moins de lois : « Plus l’État est corrompu, plus les lois sont nombreuses », faisait observer le grand historien Tacite 10, témoin privilégié de la décadence romaine.


Le désir de légaliser à tout prix l’euthanasie sous le couvert d’une « aide médicale à mourir » serait-il de cet ordre ?


***

 

1. Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 7, 1116 a 11-14, nouvelle traduction avec introduction, notes et index par J. Tricot, Paris, Vrin, 1990.


2. Aristote, Éthique à Nicomaque, op. cit., 1117 a 33-35.


3. Ibid., 1117 b 9-14.


4. Aristote, Éthique à Nicomaque, op.cit., IX, 8, 1169 a 18-26.


5. Aristote, Éthique à Nicomaque, op.cit., 1137 b 11-23.


6. Ibid., 1137 b 23-34.


7. Jacques Ricot, Éthique du soin ultime, op.cit., p. 172.


8. Thomas De Koninck, Que veut dire mourir dans la dignité - Journée de réflexion à propos de l’euthanasie, Musée de la Civilisation, Québec, 22 novembre 2010.


9. Claude Bruaire, Une éthique pour la médecine, Paris, Fayard, 1978, p. 50-51.


10. Tacite, Annalium, III, 27, in fine.


***


 

Hélène Rivest - Diplômée en enseignement de l’Université de Sherbrooke, l’auteure a obtenu une maîtrise en philosophie de l’Université Laval en 2012. Son mémoire, Dignité et euthanasie : peut-on justifier l’euthanasie au nom de la dignité humaine?, est publié sur le site de la Bibliothèque des sciences humaines et sociales de l’Université Laval (pavillon Bonenfant).

Aristote. Comme toutes les ver tus, le courage est en lui-même une chose pénible, et il est l’objet de nos éloges « parce qu’il est plus difficile d’endurer les peines que de s’abstenir des plaisirs ». Hélène Rivest
 
 
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