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    Le Devoir de philo - Tocqueville au Sommet sur l’enseignement, entre soupirs et inquiétudes

    Le débat quantitatif découlant d’un goût démocratique pour l’égalité tend à éclipser ce qu’il y a de plus important dans l’éducation: la qualité de son contenu

    23 février 2013 |Antoine Pageau St-Hilaire | Le Devoir de philo
    Alexis de Tocqueville (1805-1859) regarderait le prochain Sommet sur l’enseignement supérieur en nous rappelant que, « s’il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d’autres qui l’étouffent eux-mêmes sous leurs pieds ».
    Photo: Illustration Tiffet Alexis de Tocqueville (1805-1859) regarderait le prochain Sommet sur l’enseignement supérieur en nous rappelant que, « s’il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d’autres qui l’étouffent eux-mêmes sous leurs pieds ».
    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
    Les 25 et 26 février se tiendra le tant attendu et tant critiqué Sommet sur l’enseignement supérieur. Ce sommet sur l’éducation, contrairement à ce que d’aucuns prétendent, n’est pas une conséquence directe des tensions du printemps érable que le Québec vient de traverser. Il s’agit en effet d’une idée adoptée au congrès du Parti québécois en avril 2011, soit quel ques mois avant le début des manifestations et des grè ves étudiantes.

    Quoi qu’il en soit, force est d’admettre que cette position, bien que votée hors du tumulte que nous avons connu, prend sa source dans le débat épineux sur l’accessibilité à l’éducation supérieure. C’est là, semble-t-il, que se concentreront les efforts de négociations et de délibérations. Alexis de Tocqueville (1805-1859), l’un des plus grands penseurs de la démocratie libérale, critiquerait autant les origines du Sommet sur l’enseignement supérieur que son contenu prévisible.


    Aux sources du Sommet : liberté politique ou passion pour l’égalité ? Le débat sur l’accessibilité à l’éducation supérieure est spécifiquement démocratique. Il tient sur l’égalité, et c’est précisément là que Tocqueville situe le fondement ultime de la démocratie moderne : le sentiment du semblable. Qu’il soit bien clair que Tocqueville ne répudiait aucunement l’égalité des conditions ; au contraire, il l’approuvait.


    Il y voyait la possibilité d’un monde plus « juste ». Mais il y voyait aussi le potentiel de nombreuses dérives et, se faisant à cet égard un bon ami de la démocratie, il avait pour devoir d’être critique, voire inquiet dans son projet d’écriture sur notre régime. Inquiet, puisqu’il voyait en l’égalité une tendance lourde à prendre le pas sur la liberté politique, cette liberté de participation à la chose commune et de délibération collective essentielle à la bonne santé de toute démocratie.


    Certes, le projet du Sommet sur l’enseignement supérieur a tout l’air d’une plateforme où il fait bon exercer notre liberté politique. Il aurait pu être l’occasion d’une délibération globale sur l’éducation au Québec. Il aurait pu être le lieu d’une réflexion profonde sur les grandes directions à adopter pour une société libérale qui veut assurer les conditions de sa propre existence en éduquant les citoyens qui la forment. Mais en sera-t-il ainsi ?


    Revenons-en aux origines de ce sommet, c’est-à-dire au programme du Parti québécois où il a été prévu. Il s’y trouve troisième d’une série de dix engagements sur l’é ducation, dont neuf ne con cernent que des questions financières et d’accessibilité à l’éducation.


    L’avenir de l’éducation semble ici chiffré. C’est à des débats pécuniaires que le Québec a eu droit durant le printemps 2012 et qu’il aura droit pendant le Sommet sur l’enseignement supérieur.


    Ces discussions économi ques, de la gouvernance des universités à la question des prêts et bourses, ne visent qu’une seule et même fin : l’éducation la plus accessible possible. Cela témoigne sans aucun doute, nous dirait Tocqueville, d’un goût fort en démocratie pour l’égalité. C’est que la démocratie, pour lui, se fonde sur l’égalité de la même manière que l’aristocratie d’antan s’était fondée sur l’inégalité.


    Examinant l’influence de l’égalité démocratique sur le mouvement intellectuel, au début du second tome de sa Démocratie en Amérique, il cons tate que notre régime est celui où l’on « étudie le moins et où l’on suit le mieux les préceptes de Descartes ».


    Ne pouvant que difficilement concevoir homme plus intelligent que soi ou opinions plus vraies que les siennes, le citoyen démocratique vient à n’en appeler « qu’à l’effort individuel de sa raison ». Nous, démocrates, suivons en effet la première ligne du Discours de la méthode selon laquelle le « bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Tous peuvent intellectuellement se développer de manière égale.


    Tous revendiqueront alors les droits qui leur sont nécessaires pour y parvenir. Cela recoupe une autre observation de Tocqueville. Débarrassés des limites étouffantes des castes aristocratiques, les hommes démocratiques en viennent à concevoir « l’idée d’une perfection idéale et toujours fugitive ».


    Une fois tombées les barrières de l’ancien monde, le génie individuel du démocrate doit pouvoir bourgeonner sans limites. Il faut alors, conformément à la perfectibilité indéfinie de l’homme, laisser à tous les citoyens la même chance de poursuivre cet idéal. Sur de telles idées, qu’elles soient fausses ou vraies, sont assises nos sociétés démocratiques actuelles. Il n’y a donc absolument rien de surprenant à ce que l’égalité ait été un objet central des revendications étudiantes.


    Il ne s’agit pas non plus de réagir a contrario, et Tocqueville s’est fait d’ailleurs peu prescriptif dans son oeuvre, mais il faut à tout le moins voir que la crise de l’éducation que nous traversons est en fait une crise de l’accessibilité à l’éducation. Et que celle-ci ainsi que le sommet qui en est une tentative de solution ont pour véritable, voire pour seule origine l’égalité.


    Ainsi, si le Sommet sur l’enseignement supérieur peut sembler constituer un exercice de liberté politique fort louable, Tocqueville aurait pu penser qu’un tel exercice n’a été mis sur pied que conditionnellement à la poursuite de l’égalité, qui se vit comme une passion frénétique en démocratie, voire comme un « goût dépravé ».


    Une telle place à la liberté politique aurait-elle été aménagée dans nos institutions si cette passion n’en avait pas été l’origine et la fin véritables ? Le penseur français en aurait probablement douté : « La liberté n’est pas l’objet principal et continu de leur désir ; ce qu’ils aiment d’un amour éternel, c’est l’égalité ; ils s’élancent vers la liberté par impulsion rapide et par efforts soudains, et, s’ils manquent le but, ils se résignent ; mais rien ne saurait les satisfaire sans l’égalité, et ils consentiraient plutôt à périr qu’à la perdre. »

     

    La véritable crise


    Comme ils sont nombreux à l’avoir souligné ces derniers jours, c’est un faux débat qui est au coeur du Sommet. C’est à tout le moins un débat réduit, une discussion de faible envergure. Si, véritablement, les Québécois avaient voulu prendre en main leur liberté politique, ils se seraient alors investis dans une longue délibération sur l’avenir de l’éducation. La foi en la démocratie repose, chez Tocqueville, sur la foi en l’éducation.


    L’enjeu est crucial. Cependant, un débat quantitatif sur l’éducation, qui découle d’un goût démocratique pour l’é galité, tend à éclipser ce qu’il y a de plus important dans l’éducation : la qualité de son contenu. Le débat actuel sur l’éducation supérieure cache l’ampleur de la crise : c’est toute l’éducation québécoise qui est en dérive. Tocqueville voyait déjà les pentes risquées du monde intellectuel en démocratie.


    Il observait un déclin de la culture générale et assistait, inquiet, à une pratique des sciences qui se vide doucement de ses fondements théoriques. Ce ne sont malheureusement pas sur de tels problèmes que se penchera le Sommet sur l’enseignement supérieur.


    Ceux qui l’ont fait ont eu raison de critiquer l’épuisement en recherche fondamentale. Mais Tocqueville aurait voulu qu’on pousse plus loin la critique, qu’on voie jusqu’où la transmission d’un savoir, de connaissan ces, est essentielle au maintien d’une société civilisée et démocratique.


    Celle-ci doit être au coeur de la formation des maîtres, qui assureraient alors sur ce modèle l’avenir des générations futures.


    L’éducation nouvelle


    On ne voit que trop bien, au Québec, comment les sciences de l’éducation ont transfiguré les processus d’apprentissage. La réforme constructiviste des compétences, qui s’est confortablement installée aux dépens de la transmission des connaissances et de la culture, tend à relayer les élèves à des rôles techniques et utilitaires.


    L’université forme aujour d’hui des hommes et des fem mes qui pratiqueront un métier. Elle a oublié, comme l’école en général d’ailleurs, nos caractères encore plus substantiels d’hommes et de citoyens. Les tenants et aboutissants de l’éducation nouvelle - dont le Parti québécois ne pourra que difficilement faire la critique puisqu’il en est le grand responsable - sont dangereusement confor mes à la description que faisait Tocqueville de la pratique des sciences, du savoir en démocratie. La démocratie lui semble mener « à ne demander aux sciences que leurs applications immédiates et utiles ».


    Pour étayer la menace d’une telle inclination, il utilise l’exemple historique des Européens qui découvrirent, au XVIe siècle, la civilisation chinoise. Frappés d’étonnement devant une société dont les sciences et les arts semblaient s’être figés dans le temps, ces gens venus d’Europe comprirent que les Chinois « se servaient encore de la formule sans en chercher le sens ; [qu’]ils gardaient l’instrument et ne possédaient plus l’art de le modifier et de le reproduire ».


    Cette technicisation à outrance du savoir humain confinait les Chinois à pratiquer bêtement nombre de compétences vides de connaissances. Ils ne pouvaient même plus, alors, espérer l’innovation, le progrès au sens fort du terme : « La source des connaissances humaines était presque tarie ; et, bien que le fleuve coulât encore, il ne pouvait plus grossir ses ondes ou changer son cours. » Le Québec, de même, se fait du mal lorsqu’il refuse aveuglément de poser véritablement les problèmes de son éducation.

     

    Négociations financières


    C’est là le coeur d’une éducation en crise. C’est là un problème majeur auquel Tocqueville aurait aimé voir les Québécois s’attaquer.


    Le Sommet sur l’enseignement supérieur, qui éclipse la vraie question de l’éducation au profit de négociations financières, est symptomatique du déclin de notre liberté politique. L’éducation, rappelons-le, est la condition d’épanouissement d’une société.


    Plus grave encore, elle est le fondement d’une civilisation. Elle ne forme pas qu’aux métiers : elle peut faire grandir les hommes. Elle vaut la peine d’un véritable exercice de liberté politique, au moins autant que nos passions égalitaires légitimes, sinon plus.


    Il semble y avoir tout un pan de l’avenir du Québec dont on se permet de ne pas voir la pertinence. Le peuple québécois en entier semble passer à côté d’une sérieuse discussion collective.


    Et il devra y être confronté tôt ou tard. Entre soupirs et inquiétudes, Tocqueville regarderait le Sommet qui vient en nous rappelant que, « s’il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d’autres qui l’étouffent eux-mêmes sous leurs pieds ».


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    Alexis de Tocqueville (1805-1859) regarderait le prochain Sommet sur l’enseignement supérieur en nous rappelant que, « s’il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d’autres qui l’étouffent eux-mêmes sous leurs pieds ». Antoine Pageau St-Hilaire: «On ne voit que trop bien, au Québec, comment les sciences de l’éducation ont transfiguré les processus d’apprentissage. La réforme constructiviste des compétences, qui s’est confortablement installée aux dépens de la transmission des connaissances et de la culture, tend à relayer les élèves à des rôles techniques et utilitaires.»












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